Le premier long-métrage des frères Rifkiss sort le 15 avril sur grand écran. Aboutissement d’un parcours cinématographique patiemment construit, La Petite Graine est un film à l’image des deux réalisateurs lyonnais et jumeaux, Colas et Mathias : drôle et touchant. À ne pas manquer !
Le comédien Sébastien Chassagne à des faux airs de Woody Allen (jeune) dans sa posture de chien battu. Et difficile de ne pas penser à l’un des films du réalisateur et acteur new-yorkais devant la scène d’ouverture de La Petite Graine : le très loufoque Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972), où ce dernier incarnait un spermatozoïde, se frayant un passage à l’intérieur du corps humain pour atteindre l’ovule en pôle position. En effet, dans La Petite Graine, le liquide séminal s’invite sans crier gare comme un des éléments clés de ce long métrage, qui raconte avec humour les tribulations d’un couple en quête de parentalité.
Précieuse substance
Céline et Denis se démènent depuis plusieurs années pour avoir un enfant. Démoralisés par de nombreuses et infructueuses tentatives, le couple, qui vit à la campagne, décident d’inviter dans leur maison un ancien copain de lycée, Piche, dont Denis était le souffre-douleur. En réalité, un stratagème pour le convaincre de leur fournir la précieuse substance qui pourrait enfin permettre à Céline de tomber enceinte.
Ce pitch assez improbable est le point de départ d’un film qui se révèle être pourtant d’une grande justesse, tant par le jeu des comédiens que par son écriture et sa réalisation. Un résultat qui ne doit rien au hasard, les deux auteurs lyonnais, Colas et Mathias Rifkiss, ayant patiemment construit leur univers et leur style depuis 20 ans à travers des productions qui explorent avec humour les injonctions sociales de notre époque.
Un essai et une transformation
C’était le cas pour leur précédent opus, La Charge mentale (2023), court-métrage primé dans une soixantaine de festivals, dont La Petite Graine est une sorte de préquel, où avec les mêmes personnages, Céline et Denis, les réalisateurs s’amusaient déjà à déconstruire les codes de la masculinité à travers une épique course de “porter d’épouse”.

Les frères Rifkiss avaient ainsi déjà dirigé les comédiens, Louise Massin et Sébastien Chassagne qui ici, dans le rôle du couple de La Petite Graine, confirment leur talent dans ce registre à la fois comique et intime, bien servis par une caméra qui n’hésite pas à cadrer au plus près avec de longs plans-séquences.
Face à eux, Oussama Kheddam dans le rôle de Piche, l’ancien camarade, se surpasse dans la peau d’un vrai-faux mâle alpha qui s’avère vulnérable. Delphine Barril, complète le carré des personnages, avec un jeu à l’énergie incarnant un personnage sans filtre et extraverti.

Miroir tendu
Grâce à eux on rit aux éclats sans bouder son plaisir. Mais loin d’être cantonné à un ressort comique, la procréation est ici abordée délicatement avec toutes ses questions, ses nuances et ses conséquences. Pression sociale ou volonté ? Sacrifice ou liberté ? Famille ou couple ?… Chacun finit par s’interroger sur ses propres désirs d’enfant. C’est ce miroir tendu qui permet à La petite graine de porter le germe du doute sur nos insondables aspirations à devenir parents.
La Petite Graine, de Colas et Mathias Rifkiss, sortie dans les salles le 15 avril
Entretien avec Mathias et Colas Rifkiss : “Notre humour repose sur deux ressorts qu’on adore, l’obsession et la mauvaise foi”

Lyon Capitale : D’où vous est venue l’idée de ce film ?
Colas : Au départ, il y a deux éléments forts. Une thématique qui nous touche énormément, Mathias et moi. Ni l’un ni l’autre n’avons d’enfants, et on s’est beaucoup interrogés sur le regard que la société porte sur les couples sans enfants. Et puis la déclaration de Macron sur le “réarmement démographique” nous a franchement heurtés. On a pris ça comme une insulte. Comme si avoir un enfant, c’était appuyer sur un bouton. Alors on a voulu répondre avec notre style à nous, la comédie, l’ironie, quelque chose de satirique et grinçant… mais avec beaucoup de tendresse.
Ce film, très drôle, repose énormément sur ses comédiens. Comment les avez-vous dirigés ?
Colas : On dit toujours à nos comédiens qu’on ne veut pas qu’ils cherchent à être drôles. On veut qu’ils soient eux-mêmes. C’est la situation qui crée le décalage. Notre humour repose sur deux ressorts qu’on adore, l’obsession et la mauvaise foi. Ici, c’est l’obsession d’avoir un enfant coûte que coûte, et la mauvaise foi qui va avec, ces petits arrangements avec la réalité. On voulait des comédiens qui ressemblent au monde, pas des têtes d’affiche glamour. Des gens en qui on croit. Louise Massin et Sébastien Chassagne s'imposaient comme une évidence.
On avaient formé avec eux un vrai couple de cinéma, crédible, ordinaire dans le meilleur sens du terme dans notre précédent court-métrage, La Charge mentale. Un couple qu'on peut voir dans la vie de tous les jours. Leurs corps, leur façon d'exister ensemble à l’écran sonnent juste. Le court métrage avait convaincu, mais on sentait qu'ils n'avaient pas encore exploité toutes leurs forces. Le long métrage était là pour ça.
Mathias : Pour Oussama Kheddam, on a écrit un personnage vraiment peu fréquentable au départ. Et lui, il est arrivé en disant qu’il voulait sauver le rôle qu’il incarnait. Il a cherché tout au long du film ce point de bascule, ce moment précis où le regard du spectateur change. Et ça se joue sur un regard, une écoute. C’est parfait.
Delphine Barril, on voulait travailler avec elle depuis vingt ans. On l’avait vue au théâtre et depuis on se disait à chaque projet qu’il fallait écrire un rôle pour elle. Elle arrive au milieu du tournage, personne de l’équipe ne la connaissait vraiment et elle a tout changé. Une tornade, littéralement. La situation dramaturgique était au point mort, et elle a tout relancé.
Vous avez aussi une manière très particulière de préparer vos scènes avec des références cinématographiques.
Colas : On est cinéastes, mais on est aussi très cinéphiles. Et chaque scène qu’on écrit, on lui associe une référence à une autre scène de cinéma. Même si les gens ne voient pas le lien, même si ça ne ressemble à rien de visible à l’écran, c’est une manière d’aborder la scène avec un angle précis.
Mathias : Moi je compare ça à la cuisine. On adore cuisiner, manger des choses très différentes. Des fois tu prends un élément d’une cuisine japonaise et tu l’insuffles dans un plat italien, et ça donne du peps. Nous, c’est pareil avec le cinéma. C’est notre tambouille.
Et ça nous permet aussi de gagner du temps. Avec un budget comme le nôtre, on ne pouvait pas se couvrir avec cinq versions de chaque scène. Alors il fallait savoir exactement où on allait. Les plans-séquences, les mouvements de caméra, tout ça était pensé en amont. Il y a même un plan-séquence de neuf minutes dans le film. Quand tu dis “coupez”, tu as neuf minutes de film. C’est assez jouissif.
Justement avec moins de 300 000 euros pour un long métrage. Comment fait-on ?
Colas : On n’essaie pas de fabriquer un film à un million avec 300 000 euros. On repense entièrement le projet pour que ce soit un vrai film de 300 000 euros. Décor quasi unique autour d’une maison, équipe technique réduite mais qui glissait d’un plateau à l’autre avec une organisation très précise. Et puis on a tout fait nous-mêmes : écriture, réalisation, montage, musique…
Mathias : On a fini sur les rotules. Et j’ai vraiment hâte du prochain film, bien financé, avec des camions de lumière et tous les postes pourvus !
Est-ce que ça veut dire que vous êtes déjà sur un nouveau projet de film ?
Colas : Oui, on est déjà en phase d'écriture. Un film qui s’intéresse encore à une problématique politique et sociétale, dans un milieu rural, encore plus agricole que La Petite Graine. Une confrontation entre un politique et une famille d’agriculteurs. Une sorte de huis clos, mais on n’en dit pas plus.
Mathias : On a une bonne intuition, une belle histoire. Maintenant, il y a plusieurs mois d’écriture devant nous, puis le financement, qui devrait être plus simple qu’avant. Avoir fait ce premier long métrage, ça change le regard qu’on porte sur nous. On est un peu plus pris au sérieux. Et ça, ce n’est pas négligeable.
Propos recueillis par Mathieu Thai
