Faculté innée du petit enfant, l’émerveillement s’étiole au fil du temps si on ne le cultive pas. Dès lors, les parents ont un véritable rôle à jouer pour préserver et entretenir cette tendance naturelle chez leur enfant. Pourquoi est-ce si important ? Quelles sont les clés ? Explications.
Tournée vers toujours plus de productivité, la société actuelle n’encourage pas à l’émerveillement. Chaque jour, y compris les week-ends, les enfants sont surstimulés – devoirs, écrans, activités extrascolaires, interactions sociales… – et sommés de se dépêcher pour que tout rentre dans leur emploi du temps. “Ce rapport utilitaire au monde est peu propice à la découverte et au plaisir. Il engendre beaucoup de pression, de stress, et sature le cerveau. Or, pour s’émerveiller, il faut se sentir en sécurité. Les ruminations, le manque de disponibilités physique et psychique sont un vrai frein à l’émerveillement, souligne Maryline Jury, instructrice de méditation de pleine conscience auprès d’enfants et d’adolescents et formatrice. L’enfant apprend par l’exemple, et il aura plus de mal à s’émerveiller si son parent est autocentré et enfermé dans des discours négatifs.
Changer de regard
Être capable de s’émerveiller est un des piliers du bonheur. Cela sous-entend être ouvert au monde, à autrui, c’est porter un regard différent sur notre environnement et avoir une autre perspective sur ce qui nous entoure. On se met dans un certain état d’esprit : cela permet d’apprécier ce qui est là, plutôt que ce qui manque. “Tout ce que l’on prend pour acquis et normal peut être propice à l’émerveillement : la technologie, toute la chaîne d’êtres humains qui ont agi pour que nous ayons de quoi manger dans nos assiettes, le fonctionnement du corps humain, la confection d’un gâteau, qui nous montre par exemple que le tout est plus que la somme des parties, bel exemple de propriété émergente… Il est possible de cultiver l’esprit du débutant et de porter un œil neuf sur les choses”, recommande Maryline Jury. Entretenir l’émerveillement développe la sensibilité, stimule la curiosité et la créativité et met un peu de magie dans le quotidien. On apprécie le beau, la nouveauté, les petites joies… La formatrice ajoute : “S’émerveiller, c’est un très bon antidote à la déprime, cela aide à préserver une bonne santé mentale et à traverser les difficultés du quotidien. Cela permet également de se rendre plus disponible aux apprentissages car cela opère un décentrement, ouvre des perspectives et donne de l’élan. Stimuler la curiosité de l’enfant lui procure énergie et motivation. Prendre conscience de ce qui l’émerveille peut l’aider à s’orienter dans la vie, au quotidien et professionnellement, c’est un vrai moteur.”
Prendre le temps
Si l’on veut entretenir la faculté d’émerveillement de son enfant, une première clé est de respecter son rythme, ne pas chercher à le stimuler en permanence en lui laissant des temps de jeu libres sans écran, voire d’ennui. Ces temps de latence reposent le mental de l’enfant et lui permettent d’observer son environnement, de se laisser surprendre… “L’enfant s’émerveille de petites choses de son quotidien. Nous pouvons prendre le temps d’accueillir cette capacité, accorder du crédit à ce qu’il nous montre, à ce qui l’étonne, le transporte, et s’en nourrir. Nous pouvons considérer cela comme un cadeau plutôt qu’une contrainte qui nous ralentit”, propose Maryline Jury. La nature est un excellent terrain de jeu pour s’émerveiller : les fleurs qui poussent, les abeilles qui bourdonnent, les oiseaux qui chantent… Quand on marche dehors, c’est important de prendre le temps d’observer la diversité du vivant, de regarder un peu partout, d’être à l’écoute de ce que nous montre notre enfant et de prendre le temps de s’arrêter quand quelque chose l’émerveille. “Avec mes enfants, on s’est déjà amusés à refaire le chemin de l’école, en prenant des pauses, en faisant des détours, et en regardant les beaux bâtiments, les portes cochères, l’herbe qui pousse entre deux pavés…, raconte Astrid, mère de deux enfants de 5 et 8 ans. D’une manière générale, on aime bien se promener dans Lyon ensemble, prendre les traboules, admirer les escaliers, regarder les sculptures aux murs… On ne se presse pas, on redécouvre la ville sous un autre angle, on s’étonne de ce que l’on n’avait pas remarqué alors que c’était sous nos yeux.”
Être connecté à ses sens
Pour cultiver l’émerveillement, il est nécessaire de se relier à l’instant présent, d’être ancré dans son corps, d’accepter et d’accueillir la diversité de ses sensations. Plus le parent permettra à l’enfant d’affiner ses sens et d’être ouvert à l’émerveillement, plus l’enfant sera à même de traverser les moments de stress et les émotions intenses. Pour Maryline Jury, il est en effet difficile de s’émerveiller si l’on est enfermé dans ses pensées, le cerveau en saturation. “Être connecté à ses cinq sens offre de nouvelles expériences. Le regard est aiguisé, la curiosité renforcée… Cela ouvre une multitude de possibilités. L’enfant peut ainsi s’émerveiller de choses simples, comme la brillance d’une bulle de savon, les nouvelles couleurs et saveurs offertes par la nature à chaque saison, les sensations de chaud et de froid… En ce sens la méditation de pleine conscience constitue un excellent entraînement qui aide l’enfant à se relier à l’instant présent, à ses sensations. Cela permet une disponibilité à l’expérience là où, en pilotage automatique, nous serions passés à côté.”
Mettre en place des rituels
On peut proposer à son enfant de tenir un petit carnet d’émerveillement. Il pourra y noter chaque jour ce qui l’a étonné, ce qu’il a trouvé beau, ce qui l’a émerveillé… Au début cela peut sembler difficile, puis l’enfant se mettra à faire davantage attention à son environnement, aux choses positives autour de lui. Un rituel qui lui permettra de regarder son quotidien avec un prisme joyeux et d’entretenir une véritable ouverture d’esprit. “On cherche à mettre en lumière ce qui est beau dans le quotidien de l’enfant, développer sa sensibilité. On peut montrer l’exemple en accordant de la valeur à différents moments du quotidien, on peut célébrer le simple fait d’être en vie, en bonne santé ou que des traitements existent, apprécier d’être ensemble, conseille la formatrice. Par exemple, au lieu de faire le sapin de Noël parce que c’est Noël, on peut mettre une playlist de Noël, la vidéo d’un feu de cheminée sur YouTube, se préparer un bon chocolat chaud, déguster une clémentine, allumer de jolies lumières… et prendre le temps de savourer.”
L’émerveillement chez l’adolescent
Si cultiver l’émerveillement chez le jeune enfant se fait assez naturellement, la tâche est plus ardue avec les adolescents. Ils peuvent en effet avoir tendance à afficher une attitude blasée, considérant que l’émerveillement est réservé aux personnes naïves et superficielles. Ils peuvent même se comporter en véritables rabat-joie, rabrouant le parent qui essaie d’être en mode “positif”. “C’est une étape presque inévitable chez l’adolescent, rassure Maryline Jury. L’émerveillement et la curiosité sont souvent assimilés à l’enfance, et les rejeter est une manière pour le jeune de se détacher et d’évoluer. Le parent peut tout simplement dire à son ado que s’émerveiller lui fait du bien et qu’il assume pleinement cette attitude, choisie de manière volontaire. À terme, cela permet de créer avec lui une connexion bien plus constructive que l’insatisfaction et le négativisme partagés.” D’ailleurs, on voit sur les réseaux sociaux une tendance prônée par certains influenceurs qui recommandent de romantiser sa vie. Cette invitation à ralentir, à savourer les petits moments du quotidien, à mettre du beau et du positif dans son quotidien diminuerait le stress et favoriserait le bien-être. “Quand je travaille chez moi, j’essaie de faire attention à mon environnement : j’allume une bougie, je mets une musique douce, je fais des pauses en buvant un thé que j’adore, explique Capucine, 21 ans… Je fais attention à toutes ces choses qui rendent ma journée d’étude bien plus joyeuse, et je me sens plus efficace et moins tendue.” Un émerveillement du quotidien dont personne ne devrait se priver…
Ressources :
Éduquer à l’émerveillement, Bruno Humbeeck, éditions Racine.
Cultiver l’émerveillement et la curiosité naturelle de nos enfants, Catherine L’Ecuyer, éditions Eyrolles.