Elodie Corvaisier et Inès Torres Auré, candidats lyonnaises à la finale nationale de Ma Thèse en 180 secondes, sont les invitées de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Elles viennent d'univers scientifiques radicalement opposés, et pourtant elles partagent la même scène.
Inès Torres Auré, doctorante en géologie, et Élodie Corvaisier, doctorante en sciences économiques, ont toutes deux été qualifiées pour la finale nationale de Ma thèse en 180 secondes, l'un des plus grands concours de vulgarisation scientifique organisés en France (dont Lyon Capitale est partenaire média).Rendez-vous le 28 mai à Lille, avant une éventuelle finale internationale.
Mars et le Sahel : la diversité de la recherche française
D'un côté, les sédiments vieux de quatre milliards d'années de la planète rouge. De l'autre, les déplacements forcés de populations au Sahel et leur impact sur les violences faites aux femmes. Ces deux thèses incarnent la richesse du doctorat français, entre sciences dures et sciences humaines.
"Cela reflète toute la diversité des sujets que l'on peut trouver dans les doctorats en France" , résume Inès Torres Auré. Pour autant, les deux chercheuses se retrouvent sur un point fondamental : "le point commun réside dans l'exigence scientifique. Nous essayons de tester des hypothèses avec des données de terrain et d'appliquer des méthodes très rigoureuses afin d'obtenir des analyses précises."
Élodie Corvaisier : quand le déplacement forcé peut transformer les normes
La thèse d'Élodie Corvaisier s'intitule "Normes sociales de genre, déplacement forcé et transformation des croyances dans des contextes de crise humanitaire". Son terrain : le Sahel, frappé par les attaques terroristes et les exodes qu'elles provoquent. Son objectif est précis : comprendre comment ces bouleversements peuvent, paradoxalement, devenir un levier de changement. "Les normes sociales persistent souvent, non par conviction personnelle, mais par conformisme social ou par ignorance", explique-t-elle. "Je souhaite donc analyser l'impact de ces déplacements, qui représentent un bouleversement des repères sociaux et peuvent ainsi transformer les normes."
Pour ce faire, elle distingue trois niveaux : les normes personnelles, les croyances normatives et les croyances empiriques. "L'idée est que lorsque des populations arrivent dans une nouvelle région, elles ne connaissent pas forcément les normes locales. En les informant, on peut ajuster leurs croyances et leurs comportements vers des normes plus progressistes." Un travail mené sur trois ans.
Lire aussi : Ma thèse en 180 secondes : deux doctorantes lyonnaises qualifiées pour la finale nationale
Inès Torres Auré : à la recherche de la vie sur Mars
Sa thèse s'intitule "Enregistrement sédimentaire de l'ancien Mars : le Noachien". Inès Torres Auré travaille sur les traces que l'eau liquide aurait laissées sur Mars il y a plusieurs milliards d'années, en lien avec la mission robotisée ExoMars, qui doit atterrir sur la planète en 2030.
"Depuis les années 1970, des sondes orbitent autour de la planète et en cartographient la surface. Nous observons d'immenses vallées d'érosion et des morphologies qui indiquent qu'il y a eu de l'eau liquide à la surface de Mars. Toutes les conditions semblaient réunies pour l'émergence de la vie."
La mission ExoMars devra forer jusqu'à deux mètres de profondeur, une prouesse technologique sur la planète rouge. "Cela permet de préserver les éléments présents à cette profondeur des rayonnements cosmiques, qui détruisent notamment la matière organique. C'est donc une mission extrêmement prometteuse."
Vulgariser, c'est aussi clarifier sa propre pensée
Participer à Ma thèse en 180 secondes, c'est s'astreindre à expliquer des années de recherche en trois minutes, devant un public profane. Un exercice exigeant, mais révélateur. "Cela m'a énormément appris sur la vulgarisation scientifique, reconnaît Elodie Corvaisier. Je ne parle pas de simplifier la recherche, mais plutôt d'éclaircir notre pensée", confie l'une des deux chercheuses. "Ce concours rappelle que la recherche n'a de sens que si elle peut aussi toucher le grand public, au-delà du monde académique."
Un impératif d'autant plus fort que la recherche est financée par la société : "on a souvent l'image du savant fou dans son laboratoire, pense Inès Torres Auré. Créer un lien avec le public est essentiel, d'autant plus que la recherche publique est financée par l'ensemble de la société."
Des femmes en sciences : des modèles qui inspirent
Inès et Élodie sont aussi deux femmes dans des milieux scientifiques encore marqués par des déséquilibres de genre. "Les choses avances, explique Elodie Corvaisier. Il existe encore des déséquilibres dans certaines disciplines, mais cela progresse. Grâce à ce concours, des femmes chercheuses sont mises en avant de manière visible, ce qui peut inspirer de futures vocations", souligne l'une d'elles.
Inès Torres Auré ajoute : "ma directrice de thèse est une femme très engagée pour les femmes en sciences. Cela aide à prendre confiance en soi et à ne pas remettre en question sa légitimité."
La finale nationale de Ma thèse en 180 secondes se tiendra le 28 mai à Lille.
Lire aussi :
- Ma Thèse en 180 secondes Lyon : "Enregistrement sédimentaire de l'ancien Mars (Noachien)"
- Ma Thèse en 180 secondes Lyon : "Normes sociales de genre, déplacements forcés et transformation des croyances dans des contextes de crise humanitaire"
La retranscription intégrale de l 'entretien avec Elodie Corvaisier et Inès Torres Auré
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui deux invitées : Inès Taurès-Oré, à ma gauche, bonjour, et Élodie Corvésier, à ma droite, bonjour. Vous êtes toutes deux doctorantes : l’une en géologie, l’autre en sciences économiques. Vous avez été qualifiées pour la finale nationale de Ma thèse en 180 secondes. C’est l’un des plus grands concours de vulgarisation scientifique organisés en France, avant une finale internationale. La finale nationale aura lieu le 28 mai à Lille.
Inès Taurès-Oré, votre sujet de thèse s’intitule : Enregistrement sédimentaire de l’ancien Mars : le Noachien. Élodie Corvésier, le vôtre : Normes sociales de genre, déplacement forcé et transformation des croyances dans des contextes de crise humanitaire. Deux sujets très éloignés, et pourtant vous participez au même concours. Qu’est-ce que cela dit de la recherche aujourd’hui ?
Cela reflète toute la diversité des sujets que l’on peut trouver dans les doctorats en France.
À la fois les sciences dures et les sciences humaines.
Tout à fait, ainsi que tous les candidats que nous allons rencontrer, avec des sujets très différents.
Je pense que le point commun réside dans l’exigence scientifique. Nous essayons de tester des hypothèses avec des données de terrain et d’appliquer des méthodes très rigoureuses afin d’obtenir des analyses précises.
Élodie, vous étudiez les déplacements forcés liés aux attaques terroristes au Sahel et leur influence sur des pratiques comme le mariage forcé ou les mutilations génitales féminines. C’est un sujet très technique. Vous parlez d’expérience de terrain et de perception des normes collectives. Concrètement, quel est l’objectif ?
L’objectif est d’analyser l’impact des déplacements forcés, à la suite d’attaques terroristes, sur la perception des normes de genre, notamment les mutilations génitales féminines et le mariage forcé.
Les normes sociales persistent souvent, non par conviction personnelle, mais par conformisme social ou par ignorance. Je souhaite donc analyser l’impact de ces déplacements, qui représentent un bouleversement des repères sociaux et peuvent ainsi transformer les normes.
Je vais étudier les normes personnelles — ce que je considère comme approprié —, les croyances normatives — ce que je pense que les autres considèrent comme approprié —, ainsi que les croyances empiriques — ce que je pense que les gens font réellement.
L’idée est que lorsque des populations arrivent dans une nouvelle région, elles ne connaissent pas forcément les normes locales. En les informant, on peut ajuster leurs croyances et leurs comportements vers des normes plus progressistes.
C’est justement ce que j’allais vous demander : à quoi cela sert concrètement ? Vous venez en partie d’y répondre. Ce travail va vous demander combien de temps ?
Ma thèse se déroule sur trois ans.
Trois ans. Inès Taurès-Oré, parlons de Mars. Une mission robotisée, ExoMars, doit atterrir sur Mars en 2030. Votre rôle consiste à étudier des sédiments vieux de quatre milliards d’années afin de déterminer si la vie a pu y exister. Où en est-on aujourd’hui dans cette quête ? Et pourquoi Mars plutôt qu’un autre astre ?
À ce jour, nous n’avons toujours pas trouvé de vie ailleurs que sur Terre.
Mars fascine l’humanité depuis des siècles, voire des millénaires. Depuis les années 1970, des sondes orbitent autour de la planète et en cartographient la surface. Nous observons d’immenses vallées d’érosion et des morphologies qui indiquent qu’il y a eu de l’eau liquide à la surface de Mars.
Toutes les conditions semblaient réunies pour l’émergence de la vie. La question reste donc pleinement d’actualité. La mission ExoMars doit atterrir sur Mars et forer jusqu’à deux mètres de profondeur.
Deux mètres de profondeur : cela paraît peu dans un jardin, mais sur Mars, c’est une prouesse technologique considérable.
Oui, car cela permet de préserver les éléments présents à cette profondeur des rayonnements cosmiques, qui détruisent notamment la matière organique. C’est donc une mission extrêmement prometteuse.
Une mission très complexe. On parle beaucoup de Mars ces derniers temps. Toutes les deux, vous avez évoqué l’envie de pouvoir expliquer votre thèse à votre famille, à vos grands-parents, à vos proches. Qu’est-ce que cet exercice de Ma thèse en 180 secondes vous a appris sur vos recherches ?
Cela m’a énormément appris sur la vulgarisation scientifique. Je ne parle pas de simplifier la recherche, mais plutôt d’éclaircir notre pensée. Ce concours rappelle que la recherche n’a de sens que si elle peut aussi toucher le grand public, au-delà du monde académique.
L’explication au grand public est-elle fondamentale dans la recherche ?
Tout à fait. On conserve parfois l’image du savant isolé dans son laboratoire. Créer un lien avec le public est essentiel, d’autant plus que la recherche publique est financée par l’ensemble de la société.
Il y a aussi un aspect intéressant : vous êtes deux femmes. La science souffre encore du cliché d’un univers très masculin, notamment dans les laboratoires. Est-ce une réalité encore perceptible aujourd’hui, sur le terrain comme dans les labos ?
Les choses évoluent. Il existe encore des déséquilibres dans certaines disciplines, mais cela progresse. Grâce à ce concours, des femmes chercheuses sont mises en avant de manière visible, ce qui peut inspirer de futures vocations.
Pour ma part, ma directrice de thèse est une femme très engagée pour les femmes en sciences. Cela aide à prendre confiance en soi et à ne pas remettre en question sa légitimité.
Et peut-être à donner envie à des jeunes filles de se tourner vers les sciences. Vous êtes les deux doctorantes lyonnaises qualifiées pour la grande finale nationale de Ma thèse en 180 secondes, qui se tiendra le 28 mai à Lille. Nous suivrons cela de près, puisque Lyon Capitale est partenaire depuis plusieurs années de ce concours de vulgarisation scientifique. Bravo à toutes les deux, et bonne chance pour la suite. À très bientôt, au revoir.
