Rabah Derraredj et Iman Boumediene, étudiants sans master, ont entamé une grève de la faim à Lyon, pour faire respecter leur droit à la poursuite d’étude. Rabah montre son attestation de réussite de licence. Photo : Marie Allenou

À Lyon, deux étudiants sans master entament une grève de la faim

Pour la deuxième rentrée consécutive, des étudiants, pourtant diplômés d'une licence, se retrouvent sans possibilité de poursuivre leurs études en master. À Lyon, deux étudiants en droit, désespérés, entament une grève de la faim devant les universités Lyon 2 et Lyon 3.

Le soleil vient à peine de se lever sur l'université Lyon II. À l'entrée, au 4 rue de l'université, Rabah Derraredj, 25 ans, et Iman Boumediene, 23 ans, s'installent à peine. Un parasol, deux chaises de camping et une dizaine de packs d'eau pour seule compagnie. "Étudiants sans master", "grève de la faim", "étudiants à la rue" peut-on lire sur les pancartes en carton disposées autour d'eux.

Tous les deux diplômés d'une licence de droit à l'université Lyon III en 2021, les deux amis n'ont pas trouvé de place en master, malgré leurs multiples recours depuis cet été. Au pied du mur, ils se sont lancés dans une grève de la faim mardi 5 octobre. Avec pour espoir de finir par être acceptés en master de droit, idéalement à l'université Lyon II ou Lyon III. Ils prévoient de ramener tentes et duvets pour rester "jour et nuit" devant l'université, sans manger. "On est prêts à aller jusqu'au bout. On fait ça pour nous mais aussi pour les autres étudiants, ceux qui ce sont défenestrés, immolés", affirme Rabah, qui interpelle également sur la précarité étudiante.

Un parcours du combattant

Au printemps 2021, Rabah et Iman terminent leur licence 3 de droit. Sans être majors de promo, les deux amis s'en sortent honorablement au sein de la formation exigeante de droit à Lyon III. Ils finissent par décrocher leur licence et postulent dans plusieurs masters, à Lyon et ailleurs. Leur objectif : être acceptés en master de droit des affaires. Mais depuis leurs premières demandes, les deux amis n'ont essuyé que des refus."J'ai postulé à Lyon III, Aix-en-Provence et Toulouse et j'ai eu trois refus pour le même motif : niveau insuffisant. Mais si mon niveau est insuffisant, pourquoi me délivrer un diplôme ? ", s'interroge Rabah.

Ils entament alors un long parcours administratif et juridique : recours gracieux auprès des universités Lyon II et Lyon III, saisine du Rectorat, demande de réexamen de candidature auprès des directeurs de master, entretiens avec les doyens des facultés de droit, lettres à la ministre de l'Enseignement supérieur et au président de la République. Iman a même intenté une action en justice contre Lyon III. "J'ai dépensé 2000 euros pour payer mon avocat. C'est toutes mes économies et la procédure n'a pas aboutie", témoigne l'étudiante.

Les deux étudiants ont également fait un recours sur la plateforme du rectorat "Trouver mon master", qui se charge de formuler de nouvelles demandes de master pour les étudiants. Aujourd'hui, tous leurs vœux sont refusés ou en attente. Les traits tirés, Rabah explique que cette situation lui cause du soucis et des nuits blanches. "On a essayé de faire tous les recours parce qu'on ne voulait pas en arriver là. On met en péril notre vie pour poursuivre nos études", déplore le jeune homme. Tous deux invoquent leur droit à la poursuite d'étude, inscrite dans un décret du 19 mai 2021. Ils ne veulent pas se résigner à chercher un job alimentaire.

Installés devant l'université Lyon 2, les deux étudiants en grève de la faim ont apporté un parasol, des packs d'eau et des chaises. Photo : Marie Allenou

Précarité et situations personnelles complexes

Une passante s'approche des deux compères, intriguée. Elle dit être bénévole à la Croix-Rouge et propose à Iman de passer dans leurs locaux les vendredis, pour récupérer un colis alimentaire. Attentive, l'étudiante note l'adresse et les recommandations de la bénévole. Car trouver un master n'est pas qu'une question de poursuite d'études pour Rabah et Iman. Les deux sont étudiants boursiers et dépendent de leurs bourses pour assurer leurs besoins quotidiens. Ne plus être étudiant, c'est aussi ne plus avoir ce revenu.

Pour Iman, c'est aussi ne plus avoir de logement. "J'habite dans le 7ème dans une résidence du Crous. On ne va pas me tarder à me demander mon certificat de scolarité, car seuls les étudiants ont le droit d'y habiter. J'ai rompu les liens avec mes parents et je n'ai nulle part où aller", explique la jeune femme. Elle souhaite aussi rester à Lyon, peu importe le master, tant qu'il s'agit de droit. "J'ai une maladie chronique et les médecins qui me suivent sont à Lyon. Je l'avais d'ailleurs signifié dans mes candidatures en master", poursuit-elle.


"J'habite dans le 7ème dans une résidence du Crous. On ne va pas me tarder à me demander mon certificat de scolarité, car seuls les étudiants ont le droit d'y habiter. J'ai rompu les liens avec mes parents et je n'ai nulle part où aller", explique Iman Boumediene, étudiante sans master à Lyon.


Rabah, pudique, évoque une situation familiale complexe qui lui demanderait de rester à Lyon. Mais le jeune homme ne souhaite pas épiloguer. "J'ai des problèmes mais je n'ai jamais voulu en jouer. C'est sur mon dossier que je souhaite appuyer pour être pris en master", soutient-il. Dans l'après-midi, le syndicat étudiant UNEF Lyon est venu à leur rencontre et leur a apporté son soutien.

Les étudiants interpellent les deux universités

Stratégiquement installés entre les universités Lyon II et Lyon III, les deux étudiants attendent une main tendue de l'une ou l'autre. Ils espèrent voir leurs dossiers réexaminés une nouvelle fois. Et Rabah est en colère. Son refus au master de droit des affaires à l'université Lyon II a été motivée par "l'absence de formation en droit français", alors qu'il a obtenu son diplôme dans une faculté sur le trottoir d'en face. "C'est la preuve que mon dossier n'a pas été étudié individuellement", s'insurge l'étudiant. "Le traitement du dossier de [Rabah Derraredj] (le nom avait été anonymisé par l'université, ndlr), comporte manifestement une erreur, confirmée par la faculté de droit ce 5 octobre. Les services centraux ont été saisis, et son dossier fait actuellement l’objet d’un réexamen", affirme l'université Lyon II.

Dans les universités, la situation est inconfortable. Lors d'entretiens avec les doyens des facultés de droit, respectivement fin septembre pour Lyon III et le 4 octobre pour Lyon II, les étudiants avaient fait part de leur intention de faire une grève de la faim si aucune solution était trouvée.

À Lyon II, "la présidence a pris connaissance de la situation ce matin (le mardi 5 octobre, ndlr)" nous affirme l'université. Pour Iman "comme d’autres étudiant.es dans cette situation, n’ayant pas obtenu de place, a lancé une procédure de saisine dans le cadre du droit à la poursuite d’études (auprès du rectorat, ndlr). Cette procédure, coordonnée par le Rectorat en lien avec tous les établissements, s’achève fin octobre", explique l'université.

À Lyon 3 également, les deux étudiants et leurs dossiers ont été identifiés pour comprendre leur situation et les suites possibles à donner. Contacté, le rectorat n'a pour l'heure pas donné suite à nos sollicitations. Les deux amis passeront leur première nuit devant l'université, avec l'espoir d'avoir une place en master à leur réveil.

 

Lyon Capitale avait consacré une série de trois articles sur la situation des étudiants lyonnais pour la rentrée universitaire. L'un de ces articles concernent notamment les étudiants sans master. Retrouvez-les ci-dessous.

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