Un immeuble qui brûle. Trois morts. Des dealers qui règlent leurs comptes. Et des soldats qui montent la garde dans un quartier de banlieue. Bienvenue à Décines-Charpieu, au printemps 2026. Bienvenue dans la France du narcotrafic.
Prenons la mesure de ce que cela signifie. Sentinelle a été créée au lendemain des attentats de janvier 2015 pour protéger les Français de la menace terroriste. Onze ans plus tard, ces mêmes soldats montent la garde dans un quartier face à des guerres de territoire liées au trafic de drogue.
Ce glissement n’est pas une nuance. Il est le symptôme d’un État qui, faute d’avoir voulu regarder la réalité en face, se retrouve à bricoler des réponses militaires à une crise profondément civile.
L’ironie est cruelle. En mars 2025, Sébastien Lecornu déclarait en tant que ministre des Armées qu’“un soldat, c’est fait pour tuer sur ordre. Donc les gens qui veulent envoyer l’armée dans les cités, c’est qu’ils veulent tuer sur ordre”.
Un an plus tard, devenu Premier ministre, il laisse ses soldats monter la garde dans une rue de Décines. Pas pour tuer évidemment mais pour combler le vide laissé par une police sous-dimensionnée face à l’ampleur du phénomène. Comment le même homme peut-il avoir affirmé, ministre des Armées, que l’armée n’a rien à faire dans les cités et laisser, devenu Premier ministre, ses soldats y monter la garde ?
Les Français, eux, semblent avoir tranché. Selon un sondage CSA de novembre 2025, 76% se disent favorables au déploiement de l’armée dans les quartiers difficiles. Ils n’étaient que 19% en 2011 (quand 81% estimaient encore que c’était à la police et non à l’armée d’assurer la sécurité publique).
En quinze ans, l’opinion a basculé. Ce renversement devrait nous inquiéter autant que la violence elle-même. Quand une démocratie en vient à souhaiter majoritairement que l’armée investisse ses quartiers populaires, c’est qu’elle a collectivement renoncé à comprendre le problème et qu’elle s’est résignée à le militariser.
Car Sentinelle ne résoudra rien. Le préfet du Rhône délégué à la sécurité a simplement expliqué : “Quand il y a un (tel) événement, tous les moyens sont utilisés.” Tous les moyens. C’est précisément l’aveu. On démantèle une équipe, une autre prend sa place. On saisit 106 kilos, d’autres arrivent. On déploie mille policiers un mardi, les réseaux reprennent le mercredi. On vide l’océan à la petite cuillère.
Ce que personne ne veut dire, c’est que nous récoltons vingt ans d’aveuglement. Les alertes existaient. Les signaux étaient là, documentés, publiés. Mais tant que la violence restait cantonnée à certains quartiers, tant qu’elle ne touchait que des trafiquants entre eux, la société regardait ailleurs, pointe Jérôme Pierrat, probablement l’un des meilleurs connaisseurs du trafic de drogue en France.
On a laissé une économie criminelle se structurer en véritable industrie, recruter des adolescents sur Snapchat et Telegram, s’armer de kalachnikovs et maintenant nos femmes et hommes politiques s’étonnent que la violence déborde des “quartiers” pour toucher toutes les villes, toute la métropole, tous les territoires. Le narcotrafic ne respecte plus aucune frontière, géographique ou sociale. Il est partout.
L’armée dans nos rues n’est pas un signe de force. C’est l’ultime recours d’un État qui a accumulé les renoncements et regardé ailleurs pendant des années. Jérôme Pierrat le dit sans détour. La réponse est connue : frapper les flux financiers, empêcher le blanchiment, casser les logiques de recrutement, renforcer le renseignement criminel, travailler très tôt sur les parcours des jeunes.
Cela exige de la continuité, parce qu’un système criminel s’adapte très vite aux coups de communication et aux alternances politiques. Qui dans ce pays assumera enfin la profondeur du désastre ? Et surtout, qui aura le courage politique de s’y attaquer vraiment, plutôt que d’envoyer des soldats masquer l’impuissance de l’État ?
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