Jérôme Pierrat
Jérôme Pierrat@JOEL SAGET / AFP

Narcotrafic : ce que vingt ans d'aveuglement ont produit

Des halls de cité aux armes de guerre, de Marseille à Lyon : le journaliste Jérôme Pierrat raconte une mutation silencieuse que personne n'a voulu voir venir.

Il avait tout vu venir. En 2006, dans La Mafia des cités, Jérôme Pierrat alertait déjà : les armes de guerre arrivaient, les réseaux se structuraient, une nouvelle génération prenait le contrôle. Personne ou presque ne l'a écouté.

En 2026, vingt ans plus tard, la France compte plus de 200 morts par an liés au narcotrafic, des kalachnikovs saisies par départements entiers, des adolescents recrutés sur Snapchat. Dans ce long entretien, le journaliste et réalisateur spécialiste du crime organisé dresse un bilan lucide et inquiet : ce qu'on découvre aujourd'hui n'est pas une rupture, c'est l'aboutissement d'un processus qu'on a laissé mûrir pendant trois décennies.

Jérôme Pierrat est journaliste et réalisateur, spécialiste du grand banditisme et du crime organisé. Il est notamment l'auteur de La Mafia des cités (2006) et Parrains de cités: Enquête chez les millionnaires du trafic de stup (2014).

Entretien fleuve avec un homme qui regarde le courant depuis trente ans et a vu l'eau monter.

Lyon Capitale : En regardant La Haine aujourd'hui (un huis clos de 24 heures dans une cité après une bavure policière, filmé en noir et blanc par Mathieu Kassovitz (1995), qui suit trois jeunes de banlieue parisienne vers une issue fatale), on mesure à quel point quelque chose a changé. Comment s'est transformé le trafic de stupéfiants entre la fin des années 1990 et maintenant ?

Jérôme Pierrat : À l'époque, on parlait de trafic de stupéfiants, pas encore de narcotrafic. Le terme vient plus tard, sous influence américaine, avec l'imagerie des narcos et des cartels. Mais derrière le mot, il y a surtout une transformation profonde du milieu. Dans les années 1990, les jeunes des cités étaient le dernier maillon de la chaîne : des détaillants. Le trafic restait structuré par le grand banditisme traditionnel. À Lyon notamment, beaucoup d'anciens braqueurs des générations 1970-1980, après la prison, s'étaient installés sur la Costa del Sol et se lançaient dans le trafic de drogue. Ils fournissaient ensuite les réseaux de cité. Les trafiquants de quartier cohabitaient avec le milieu traditionnel. C'était moins lucratif, moins structuré, et surtout beaucoup moins armé. Dans les cités, on trouvait parfois un fusil de chasse ou de vieilles armes récupérées, mais rien de comparable à aujourd'hui.

Le tournant arrive quand une nouvelle génération décide de supprimer les intermédiaires. Ces jeunes se disent : pourquoi dépendre des anciens alors qu'on peut remonter directement à la source, aller au Maroc, organiser soi-même les importations ? À partir de là, le trafic change complètement de dimension. On passe d'une organisation locale à quelque chose de plus professionnel, plus riche, plus structuré.

En parallèle, les activités traditionnelles du banditisme s'effondrent : le proxénétisme, les machines à sous, les braquages deviennent moins rentables. Les stupéfiants restent le marché criminel le plus lucratif.

« Tant que la violence restait entre trafiquants, une partie du pays regardait ça de loin. Pendant ce temps, les réseaux se sont armés, enrichis, structurés. »

Quel a été l'élément décisif dans cette bascule ?

L'arrivée des armes de guerre issues des Balkans, à partir de 1996-1997. Les trafiquants s'enrichissent, se professionnalisent, et soudainement ils disposent aussi des moyens militaires de leurs ambitions. Les kalachnikovs circulent dès la fin des années 1990, mais les premiers grands règlements de comptes à l'arme de guerre n'apparaissent qu'autour de 2006. À Lyon, Marseille, Grenoble, Paris. À partir de là, une forme d'ultra-violence s'installe.

Quand j'écrivais La Mafia des cités, en 2006, le fait qu'un règlement de comptes se fasse à l'arme de guerre semblait exceptionnel. Je consacrais déjà un chapitre entier à ce sujet tant cela paraissait inédit. À ce moment-là, il aurait fallu se dire : attention, quelque chose change profondément. Mais beaucoup considéraient encore ça comme des affrontements entre petits trafiquants de quartier.

Est-ce qu'on peut mesurer l'ampleur de ce changement en chiffres ?

Entre 2024 et 2025, on dépasse les 200 morts liés à ces violences. En vingt ans, le phénomène a changé d'échelle. Il y a aussi une banalisation des armes de guerre : il y a une dizaine d'années, on retrouvait une soixantaine de kalachnikovs saisies sur tout le territoire français. Aujourd'hui, on peut en retrouver autant dans un seul département.

Cette banalisation s'accompagne d'une transformation générationnelle. Les jeunes impliqués aujourd'hui ont grandi dans un environnement où les règlements de comptes à l'arme de guerre existaient déjà. À Marseille, entre 2006 et 2011, on passe d'un phénomène marginal à une vingtaine de morts par an. Un adolescent de 16 ans aujourd'hui est né dans ce contexte. Pour lui, ce n'est plus un événement exceptionnel : c'est un paysage familier.

Les forces de l'ordre constatent les dégâts dans le quartier de Sully à Décines-Charpieu @RB

La violence fonctionne aussi par escalade ?

Exactement. Quand un groupe monte en puissance, l'autre répond. Si l'un utilise une arme plus lourde, l'autre suit. Si un règlement de comptes fait une victime, la riposte peut en faire deux ou trois. L'objectif est d'instaurer la peur, de contrôler un territoire par la terreur. C'est un engrenage.

Et dans ce milieu, la réputation compte énormément. Plus un groupe paraît violent et imprévisible, plus il inspire la peur. Dans un univers où le contrôle territorial est central, la peur est un outil stratégique. Ce n'est pas seulement de la violence gratuite : c'est une manière d'imposer une domination symbolique.
Pendant longtemps, Lyon semblait relativement épargnée. Ce n'est plus le cas.

« On n'est plus face à des bandes de quartier. On parle de véritables PME criminelles. »

Qu'est-ce qui a changé à Lyon ?

Pendant longtemps, Marseille servait de laboratoire, avec Grenoble aussi, où les ratios de violence étaient déjà extrêmement élevés dès les années 2000. Ailleurs, les grandes villes étaient plus préservées. Mais ce mode de fonctionnement s'est progressivement diffusé partout. Lyon, Paris, Nantes, Rennes, Dijon, Clermont-Ferrand, Montpellier, Valence connaissent aujourd'hui des épisodes qu'on n'imaginait pas il y a vingt ans.

Pourquoi ? Parce que cette violence est devenue une norme du milieu. Si tu veux exister dans le trafic, tu t'adaptes à ce fonctionnement. Lorsqu'un territoire voisin se structure avec des armes de guerre, tu fais la même chose pour ne pas te faire dépasser. Les modes opératoires circulent d'une ville à l'autre. Les jeunes regardent ce qui se fait ailleurs. Et avec les réseaux sociaux, tout se diffuse plus vite : les codes, les stratégies, les formes de violence. Ce qu'on a vu à Marseille finit par arriver ailleurs, avec quelques années de décalage.

Est-ce qu'il y avait des signaux faibles qu'on n'a pas vus ?

Oui, clairement. Ce mouvement, on le voit monter depuis les années 1990. Quand j'alertais déjà en 2006, beaucoup considéraient encore ces jeunes comme de simples petits délinquants de quartier. Mais année après année, les chiffres augmentaient : cinq morts, dix morts, quinze morts, puis vingt, trente, cinquante.

Pendant longtemps, le sujet n'a pas vraiment inquiété parce que cette violence restait cantonnée aux quartiers populaires et touchait essentiellement les trafiquants eux-mêmes. Il existait une forme d'équilibre tacite : l'argent circulait, les territoires restaient relativement cloisonnés. Tant que la violence restait concentrée à certains endroits et touchait principalement des trafiquants, cela ne provoquait pas de réaction massive.

Le regard a changé quand l'âge des auteurs a commencé à baisser, des adolescents de 15 ou 16 ans impliqués, et surtout à partir du moment où des victimes innocentes sont apparues. À Marseille, plusieurs drames impliquant des civils ont marqué l'opinion publique. Là, l'inquiétude est devenue nationale.

« Ces jeunes n'ont pas inventé cette violence : ils ont grandi dedans. »

Saisie de drogue des gendarmes de la section de recherche de Lyon @Gendarmerie Nationale

On parle souvent de "mafialisation". Qu'est-ce qu'on met derrière ce terme ?

Avant, on parlait surtout d'équipes : des bandes structurées autour d'un point de deal ou d'un quartier. Aujourd'hui, même la terminologie des enquêteurs a changé. On parle davantage d'organisations criminelles. Des groupes comme la DZ Mafia à Marseille, ou d'autres structures locales à Lyon, fonctionnent déjà de manière beaucoup plus organisée : plusieurs équipes, des relais, une hiérarchie, une logistique. Ce n'est plus un groupe de dix copains autour d'un trafic.

Pour autant, on n'est pas encore dans une mafia au sens classique du terme. Ces groupes restent essentiellement concentrés sur des activités criminelles. Ils n'ont pas encore complètement infiltré les sphères économiques, politiques ou administratives comme certaines organisations mafieuses traditionnelles.

La prochaine étape, c'est justement celle-là : l'entrisme. Avec l'argent accumulé, certains vont chercher à investir dans l'économie légale, immobilier, BTP, commerces, marchés publics. On commence déjà à voir des phénomènes de corruption se développer. À Marseille, les dossiers de corruption explosent : agents pénitentiaires, policiers, magistrats, greffiers. Là où ces affaires étaient autrefois marginales, elles se multiplient. C'est souvent là qu'un trafic criminel change de nature.

Lire aussi : “On est sous-dimensionnés par rapport au narcotrafic”

« La vraie mexicanisation, ce serait le moment où les organisations criminelles défieraient directement l'État. On n'en est pas là. Mais certaines barrières psychologiques commencent à tomber. »

Et la "mexicanisation", terme qu'on entend de plus en plus ?

Il faut faire attention, parce qu'il est souvent utilisé de manière caricaturale. La mexicanisation, ce n'est pas seulement davantage de fusillades. La vraie bascule, ce serait le moment où les organisations criminelles commenceraient à défier directement l'État : attaques contre les policiers, les magistrats, les élus, les journalistes, comme au Mexique ou en Colombie.

On n'en est pas là en France. Mais certaines évolutions interrogent. Des attaques coordonnées contre des prisons, des intimidations, une montée de la violence contre les institutions. Ces actions montrent qu'une ligne psychologique a été franchie. Il y a vingt ans, personne n'aurait imaginé ce type d'actions. La question qui se pose est : jusqu'où ira cette escalade ? Quand des groupes disposent d'armes de guerre, de centaines de jeunes recrutés, de moyens financiers massifs, on peut craindre qu'à terme certains franchissent un nouveau seuil dans le rapport de force avec l'État

Officiellement, on dit qu'il n'existe pas de zones de non-droit. Dans les faits ?

Dans les faits, il y a quand même des territoires où les forces de l'ordre n'interviennent plus de manière classique. Quand il faut mobiliser des unités spécialisées, des CRS entraînés à la gestion des violences urbaines, parfois des renforts lourds pour intervenir dans certains secteurs, ça dit quelque chose de la situation. Sinon, on enverrait simplement les policiers du commissariat comme partout ailleurs. Le message devient : "Ici, c'est notre territoire. Vous ne rentrez pas." Ce n'est plus une demande adressée à l'État ; c'est une logique d'affrontement ou de rejet.

« Les armes de guerre se sont banalisées. Il y a dix ans, on en saisissait une soixantaine sur tout le territoire. Aujourd'hui, on peut en trouver autant dans un seul département. »

Opération anti-drogue à Grigny
Opération anti-drogue à Grigny

Vous travaillez sur ces sujets depuis vingt ans. Est-ce que le terrain a changé pour vous ?

Oui, c'est plus compliqué, et surtout plus imprévisible. J'ai un statut un peu particulier parce que certains jeunes me connaissent, parfois via les réseaux sociaux ou mes livres. Ça facilite parfois le contact. Mais malgré ça, le climat a changé. Avant, il existait encore des formes de règles implicites, une hiérarchie du milieu, des figures plus anciennes capables de calmer certaines situations. Aujourd'hui, cette retenue existe beaucoup moins. Tu peux tomber sur des gamins de 15 ou 16 ans complètement désinhibés, armés, parfois sous produits, qui n'ont plus les mêmes codes que les anciennes générations du banditisme. Ils ne connaissent même plus les anciens du milieu, n'ont aucun respect pour les figures traditionnelles. Là où certains anciens réfléchissaient aux conséquences, beaucoup de jeunes aujourd'hui fonctionnent dans un rapport beaucoup plus impulsif à la violence. Ce qui rend les choses plus dangereuses pour tout le monde : les habitants, les journalistes, les policiers, mais aussi les acteurs du milieu eux-mêmes.

On parle souvent d'une "génération perdue". C'est ce que vous observez sur le terrain ?

En partie. Quand tu passes du temps dans certains quartiers, tu vois des jeunes qui ont grandi dans un univers complètement normalisé autour du trafic et de la violence. Beaucoup ont quitté l'école très tôt, ne connaissent quasiment que leur quartier et ont intégré des codes extrêmement fermés.

Quand tu as 15 ans, que tu vois circuler énormément d'argent, des voitures de luxe, des figures locales valorisées, et qu'en face les perspectives paraissent faibles, le système devient attractif. Certains ont déjà intégré des niveaux de violence extrêmes très tôt. Là où une précédente génération pouvait encore considérer certains passages à l'acte comme exceptionnels, eux les voient comme faisant partie du décor.

Il ne faut surtout pas tomber dans une vision fataliste, une immense majorité des habitants des quartiers populaires ne participe évidemment pas à ces trafics et en subit les conséquences en premier. Mais ça crée un environnement où certaines trajectoires deviennent plus accessibles ou plus banalisées.

Et les réseaux sociaux ont joué un rôle dans tout ça ?

Complètement. Ils ont changé énormément de choses : le recrutement, la communication, l'intimidation, l'image du trafic. Avant, il fallait appartenir à un quartier, connaître quelqu'un, entrer progressivement dans un réseau. Maintenant, des jeunes peuvent être recrutés en ligne, parfois en quelques messages. On l'a vu avec certains profils très jeunes envoyés à l'autre bout de la France pour vendre, ou même pour participer à des expéditions violentes.
Les réseaux sociaux servent aussi à mettre en scène la violence : démonstrations de richesse, armes, provocations, humiliations publiques, menaces. Avant, les règlements de comptes restaient relativement invisibles. Aujourd'hui, ils circulent parfois en vidéo quelques minutes après les faits. Ça nourrit une logique d'imitation et de réputation.

« Un phénomène qui met trente ans à se construire ne disparaît jamais rapidement. »

On a le sentiment que le débat public tourne en rond. Pourquoi ?

Parce qu'on réagit souvent dans l'urgence. À chaque fusillade spectaculaire, le sujet revient quelques semaines dans le débat politique. Puis on passe à autre chose, jusqu'au prochain épisode. Mais un phénomène construit sur trente ans ne se règle pas avec des réponses ponctuelles.

On aimerait qu'il existe une réponse immédiate : une loi, une opération spectaculaire, davantage de policiers, une mesure forte. Évidemment qu'il faut de la fermeté. Quand tu as des réseaux armés, des assassinats, des recrutements de mineurs, la réponse répressive est indispensable. Mais croire qu'elle suffira à elle seule, c'est probablement se tromper sur la nature du problème.

Parce qu'en face, tu as une économie extrêmement rentable. Quand un point de deal rapporte plusieurs dizaines de milliers d'euros par jour, ça change complètement l'échelle du problème. Tu peux démanteler une équipe : une autre prend la place. Le trafic fonctionne comme un marché. Tant qu'il y a une demande énorme, énormément d'argent et des jeunes disponibles pour remplacer ceux qui tombent, le phénomène continue. C'est comme couper une branche sans toucher aux racines.

« À chaque fusillade, les politiques s'indignent deux semaines. Puis on passe à autre chose. Les réseaux, eux, travaillent 365 jours par an. »

Le Prainet Décines
L'immeuble a été mis sous scellé dans le cadre de l'enquête en cours.

Est-ce qu'on n'a pas aussi sous-estimé la dimension économique du phénomène ?

Énormément. On parle souvent de violence, mais moins du moteur principal : l'argent. On parle parfois de véritables PME criminelles, avec des rôles répartis, guetteurs, vendeurs, logisticiens, nourrices, convoyeurs, ceux qui gèrent les réseaux sociaux, les armes ou les règlements de comptes. C'est une économie structurée. Et comme toute économie, elle s'adapte. Quand la police renforce la pression, les réseaux changent de méthode. Quand un point tombe, un autre ouvre. Quand un recrutement devient plus difficile localement, ils vont chercher ailleurs, parfois sur internet.

Quand tu génères des millions, tu ne peux pas rester uniquement dans le trafic de rue. Historiquement, toutes les organisations criminelles ont fini par chercher à investir dans l'économie légale : immobilier, commerces, BTP, sécurité privée, restauration, blanchiment. Et ce mouvement commence déjà à exister.

Au fond, est-ce qu'on s'est réveillés trop tard ?

Oui, clairement. Ce phénomène monte depuis des années. Ce n'est pas arrivé brutalement. On a assisté à une transformation lente, progressive, parfois discrète. Les armes arrivent dans les années 1990. Les premiers gros règlements de comptes à l'arme de guerre apparaissent dans les années 2000. Les réseaux se structurent, les profits explosent, les jeunes recrues se multiplient, les violences se banalisent.

Pendant ce temps-là, les groupes se sont enrichis, professionnalisés, armés. Et surtout, ils ont commencé à recruter de plus en plus jeunes. Il y a eu un effet générationnel : les jeunes impliqués aujourd'hui n'ont pas inventé cette violence, ils ont grandi dedans. Chaque génération a poussé un peu plus loin les limites de la précédente.

Donc ce n'est pas une rupture soudaine, mais l'aboutissement d'un processus ?

Exactement. On a parfois l'impression que tout s'est emballé d'un coup, mais en réalité chaque année les curseurs ont bougé un peu plus. Le problème, c'est qu'on a souvent attendu que ça déborde pour commencer à vraiment regarder ce qui se passait. Pendant longtemps, ça ne concernait que certains quartiers, donc le reste de la société regardait ailleurs.

Et c'est là le vrai danger : une société peut finir par s'habituer à des choses qu'elle trouvait impensables quelques années plus tôt. Il y a vingt ans, un règlement de comptes à la kalachnikov faisait l'ouverture de tous les journaux pendant plusieurs jours. Aujourd'hui, on a parfois l'impression qu'une fusillade chasse l'autre. Le seuil de sidération a changé. Et quand ce seuil change, ça veut dire qu'il y a déjà une forme d'habituation collective.

Vous n'êtes pas très optimiste pour la suite ?

Disons que je suis surtout lucide. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a aucune solution. Mais il faut sortir des raisonnements de court terme, parce qu'on ne traite pas un phénomène installé depuis plusieurs décennies avec des réponses pensées sur six mois ou un an. Il faut une stratégie longue : frapper les flux financiers, empêcher le blanchiment, casser les logiques de recrutement, protéger davantage les territoires les plus fragiles, renforcer le renseignement criminel, travailler très tôt sur les parcours de jeunes. Et surtout, il faut de la continuité — parce qu'un système criminel s'adapte très vite aux changements politiques et aux coups de communication.

Ce qui est certain, c'est qu'on ne pourra plus dire qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, tout le monde voit ce qui est en train de se jouer. La vraie question, c'est de savoir si on accepte aussi la profondeur du problème. Parce qu'entre reconnaître un phénomène et agir à la hauteur de ce qu'il est devenu, il y a un monde.

Si vous deviez résumer ces vingt ans en une phrase ?

On est passés d'un trafic localisé, relativement artisanal, encore encadré par certaines règles du banditisme traditionnel, à un système criminel beaucoup plus riche, plus jeune, plus violent, plus professionnalisé et potentiellement plus ambitieux. Un système qui a eu le temps de s'installer.
C'est probablement ça, le point central : le temps. Parce qu'un phénomène qui met vingt ou trente ans à se construire ne disparaît jamais rapidement.

Laisser un commentaire

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut