Jibé et Mathieu Diez © Tim Douet

Entretien avec Mathieu Diez et Jibé, auteurs de la BD "Tout mais pas Beyrouth" : "Si tu penses avoir compris le Liban, c’est qu’on te l’a mal expliqué"

Mathieu Diez, a été attaché culturel de l’ambassade de France à Beyrouth entre 2021 et 2025 et Jibé est un dessinateur que les lecteurs de Lyon Capitale connaissent bien pour ses strips satiriques dans notre magazine. Les deux Lyonnais signent ensemble une BD qui tient à la fois du carnet de voyage, du reportage géopolitique et d’une expérience personnelle. Publié chez Delcourt, Tout mais pas Beyrouth éclaire la complexité du Liban. Un récit plein humour, de pédagogie et teinté d'une grande tendresse pour un pays fascinant et meurtri. Rencontre avec deux complices de longue date.

Lyon Capitale : Commençons par la genèse du projet. Comment est née l’idée de cette bande dessinée qui raconte quatre années d’expatriation à Beyrouth au poste d’attaché culturel que vous avez occupé, Mathieu ?

Mathieu Diez : Depuis l’âge de douze ans, quand on me demandait ce que je voulais faire dans la vie, je répondais auteur de BD ou pilote de chasse. Le pilote de chasse, j’ai un peu revisité ça ces dernières années, trop vieux, les lunettes… Mais la BD, c'est resté. Travailler pour le festival Lyon BD [dont Mathieu Diez a été le fondateur, ndlr], c’était tourner autour du pot sans jamais se lancer.

Quand j’arrive à Beyrouth en septembre 2021, le pays me fait l’effet que m’avait fait New York la première fois. Tous les dix mètres, un truc incroyable. Mais dans un autre genre. Le bordel architectural, la façon dont les gens conduisent, dont ils te parlent… Tout est dingue. Et très vite, je commençais à voir les scènes que je vivais comme des planches de BD. Je notais des trucs dans un coin en me disant, un jour, peut-être…

Comment on se jette à l’eau pour une première expérience en tant qu’auteur ?

M. D. : Le vrai déclic, c’est le 7 octobre 2023. On terminait la deuxième édition du festival du livre que j’organisais à Beyrouth en tant qu’attaché culturel, quand les attaques du Hamas ont lieu. L’atmosphère bascule. Et là je me dis que si on me renvoie en France, ce projet de BD restera dans un tiroir. J’en parle à mes amis auteurs, Mathieu Sapin, Fabien Toulmé et Nicolas Wild, tout le monde m'encourage. Je pense alors à Jibé, avec qui on avait déjà collaboré sur une BD de Rue de Lyon. Je l’appelle.

Jibé : C’était en novembre 2023, un mois après le 7 octobre. Je vois Mathieu qui m’appelle et je me dis qu’il a besoin de moi pour du boulot de graphiste, un truc institutionnel. Et puis il me parle de son idée de BD et je lui dis banco !

Jibé, vous avez déjà publié des récits…

Jibé : Oui j’ai un peu plus l’habitude. Je lui fais d’abord quelques planches sur une anecdote toute simple mais un peu trop dans le registre gag. Il me dit vite que ce n'est pas l’angle comique qui l’intéresse, c’est quelque chose de plus incarné. On retravaille, on envoie le dossier à des éditeurs au printemps 2024… et là, surprise, on reçoit des réponses positives.

M. D. : Dans l’édition, tu envoies des dossiers et parfois tu n’as même pas de retour. Là c’était vraiment chouette. Et c’est Delcourt qui sort un contrat, qu’on signe au printemps 2024. On n’a pas immédiatement commencé à bosser, car c’était l’été, puis l’opération israélienne d’octobre 2024 éclate. J’ai renvoyé ma famille en France. Et quand le cessez-le-feu arrive, je dis à Jibé qu’il faut commencer par le chapitre de la guerre, qui n’était pas prévu mais qui s’est imposé comme une évidence. On a bossé ensemble pendant un an, comme une partie de ping-pong entre Lyon et Beyrouth.

Comment vous avez travaillé concrètement ? Mathieu vous écriviez un scénario, Jibé dessinait ?

M. : Globalement, je lui envoyais du texte dans lequel je décrivais la planche que j’avais en tête, dialogues inclus. On a une culture commune de la bande dessinée. Quand je décrivais un truc, Jibé voyait assez facilement ce que j’avais en tête. Et après c’est lui qui dit ça marche, ça marche pas, c’est mieux comme ça. Ce qui est magique, c’est qu’après envoyé du texte, quatre jours plus tard tu reçois des planches !

Pour la partie historique sur le Liban, je me suis beaucoup basé sur une émission du Dessous des cartes sur Arte, notamment parce qu’elle était axée sur l’expression “le pays de la guerre des autres”, en l’occurrence celle d’Israël, de l’Iran et de l’Arabie Saoudite entre autres, et sur la description de ces ingérences étrangères. J’ai trouvé cet angle intéressant parce qu’il faisait directement écho à ce qu’on allait raconter ensuite.

J. : On avait un Google Doc que Mathieu amendait au fur et à mesure. Je récupérais les paragraphes, je voyais qu’ils faisaient à peu près la taille d’une planche, je prenais une phrase qui faisait une case, j’en coupais une autre en deux… On s’était dit vaguement au départ que, les chapitres feraient entre 12 et 20 pages ! C’est pas très académique, mais la matière était vivante, et l’actualité mouvante. Et l’éditeur ne nous avait pas imposé de limitation de pagination, ce qui nous a donné beaucoup de liberté.

J’essayais à chaque fois de terminer une thématique en fin de planche, pour qu’un sujet ne déborde pas sur la suivante. Un peu de bricolage parfois, mais ça tenait. Je fais aussi des strips, donc je sais gérer un découpage avec un début et une fin, avec une résolution comique si possible. Une expérience utile.

Le carnet de voyage en BD, le reportage autobiographique est un genre qui est assez porteur aujourd’hui dans l’édition…

M. : J’assume complètement qu’on s’inscrit dans une filiation. Ce genre, il est né avec Joe Sacco, qui a engendré Guy Delisle, qui a engendré Fabien Toulmé, puis Nicolas Wild, Mathieu Sapin… C’est la BD que je lis le plus et que j’aime. C’est un genre qui capte des lecteurs qui ne lisent pas forcément de BD, notamment un lectorat féminin. Ces livres se retrouvent autant dans des librairies généralistes que spécialisées, parce qu’ils parlent de sujets sociétaux.

Mais ce qui a, je crois, vraiment convaincu les éditeurs c’est le côté multicouche du récit. Il y a la découverte du Liban sur quatre ans. Il y a le récit du travail en ambassade, dans des postes de middle management dans les services culturels, qui à ma connaissance n’a jamais été raconté en BD, La seule référence des arcanes de la politique c’était Quai d’Orsay. Le fonctionnement de la diplomatie culturelle, ce qu’on appelle le soft power, est quelque chose d’opaque pour beaucoup de gens. Une ex-collègue, attachée du livre à Tunis, m’a dit qu’elle allait offrir l’album aux gens qui ne comprennent pas le métier qu’elle fait.

J. : Et puis il y a une dimension géopolitique forte, parce que les événements qu’on a traversés là-bas ont défrayé la chronique mondiale.

© Éditions Delcourt, 2026 — Diez, Jibé

Jibé, tu connaissais Beyrouth avant de commencer à dessiner ?

J. : J’y suis allé deux fois. La première à l’invitation de Mathieu, en 2021, pour le festival de BD, trois-quatre jours à peine, le temps de me balader une journée dans les rues. La deuxième fois, c’était en février de l’année dernière, pendant une semaine, à nouveau sur invitation de Mathieu en plein pendant la réalisation de notre BD, malgré mes craintes. Cette fois, je voulais vraiment m’imprégner, marcher seul dans les quartiers, de la place des Martyrs jusqu’à la corniche.

M. D. : Et c’était important qu’il vienne à ce moment-là. Tu peux dessiner d’après photos, plein d’auteurs font ça. Mais à un moment donné, quelque chose s’incarne différemment quand tu l’as senti. On a eu énormément de messages de Libanais sur les réseaux sociaux depuis la sortie du livre, des gens de la diaspora au Canada, des gens encore sur place qui m’ont dit qu’il retrouvait leur ville. Pour nous, c’était primordial. On n'avait pas envie de trahir Beyrouth.

La dimension documentaire et historique est essentielle dans l’ouvrage. Comment fait-on passer ça dans une BD sans que ça devienne un cours magistral ?

M. : Il n’y a rien d’inventé dans ce bouquin. Parfois on grossit le trait, je me fais un peu plus couillon ou un peu plus flippé que je l’étais vraiment ! [rires]. Mais les événements, les rencontres, les dialogues ont tous eu lieu. Une amie d’enfance qui l’a lu m’a dit : “Tu as vraiment vécu tout ça ?”. Oui. Rien est inventé.

J. : Dans la bande dessinée, tu forces parfois le trait pour faire passer une information. Par exemple dans la réalité tu as des gens qui serrent des mains dans des couloirs c’est très statique. Il faut mettre un peu de vie, sinon ça ne passe pas.

M. : Et puis la force du livre, ce sont les personnages. Il y a une multitude de gens qu’on aperçoit et qui en disent beaucoup sur la vie qu’on a vécue là-bas. Ce que j’espérais, c’est que le récit soit précis sur la situation géopolitique, religieuse, communautaire et qu’en même temps, il reste humain, ancré dans des histoires personnelles.

Il y a dans le livre des épisodes qui éclairent la complexité du Liban de manière très fine comme la crise de l’heure d’été, la censure du film Barbie

M. : Ces crises sont instructives. D’un côté, une communauté prend une décision arbitraire sur les horaires d’été [pour des raisons religieuses, ndlr] ou sur la diffusion d’un film. Ça râle, ça s’adapte mal, et puis au final ils trouvent un compromis bancal mais fonctionnel. Je trouve que ça dit quelque chose d’essentiel sur le Liban. Dans un pays laminé, morcelé, avec des haines recuites depuis des décennies, il y a quand même une nécessité de faire corps, de trouver un modèle politique fragile mais existant.

Il y a aussi un épisode que peu de gens commentent mais qui me tient à cœur. Un bar a été attaqué par des extrémistes chrétiens parce qu’il y avait des shows queer et drag queens. Et le Hezbollah, lui, disait qu’il fallait les fermer aussi. Convergence insolite. Ça casse complètement l’idée que là-bas il y aurait “les chrétiens comme nous” d’un côté et des extrémistes islamistes de l’autre. La réalité est infiniment plus complexe.

J. : Ce que j’ai compris en visitant Beyrouth, c’est qu’on dit souvent que si tu penses avoir compris le Liban, c’est qu’on te l’a mal expliqué. Et ça, la BD réussit à le faire sentir, pas en simplifiant, justement.

M. : Il y a une phrase qu’un historien aurait prononcée que je cite de mémoire. “Tu commences à comprendre le Liban quand tu comprends que tu ne comprends pas”. C’est ça. Moi je sais ce que j’ai compris. Mais je mesure l’immensité de ce qui m’échappe encore. Et quand tu apprécies cette nuance-là, tu peux commencer à dire que tu as une certaine connaissance de ce pays.

J. : Il n’existe pas un Libanais, il y en a des dizaines. Chiites, chrétiens maronites, sunnites... Ce n’est pas un nationalisme unifié, c’est une mosaïque. Ce qui rend le pays difficile à comprendre de l’extérieur et donc facile à caricaturer.

© Éditions Delcourt, 2026 — Diez, Jibé

La BD raconte des événements entre 2021 et 2025, mais depuis, la situation au Liban a encore basculé. Comment suivez-vous ça ?

M. : La guerre que j’ai connue depuis le 7 octobre avec les frappes sur la banlieue sud et les roquettes ne s’est jamais vraiment arrêtée. Le cessez-le-feu de novembre 2024, c’est plutôt une désescalade qu’un vrai cessez-le-feu. Mais depuis la guerre en Iran, l’échelle a complètement changé. À mon époque, on évacuait un quartier de la banlieue sud. Début mars, c’est toute la banlieue sud avec des centaines de milliers de personnes déplacées. Des frappes dans le centre de Beyrouth, plus nombreuses et moins soucieuses des dommages collatéraux. Je pense à ces murs du son des avions de Tsahal au-dessus de la ville qui terrifiaient les enfants dans les écoles déjà à l’époque où je vivais à Beyrouth.

Ce qui m’inquiète profondément, c’est cette expression que entendue pour la première fois pendant la guerre d’octobre, et qui s’assume désormais : la “gazaïfication du Liban”. Des villages entiers dynamités dans le sud, des dizaines de milliers de maisons, des centaines de milliers de déplacés.

J. : Le gens on reçu des messages proposant d’acheter de l’immobilier dans le sud du Liban maintenant qu’on va en chasser les habitants. C’est glaçant.

M. : La clé aujourd’hui, c’est Trump. Il est le seul à pouvoir dire à Netanyahou d’arrêter. Mes amis sur place sont épuisés, en colère, et surtout il n’y a plus de lumière au bout du tunnel.

J. : Avant, même sous Biden, il pouvait se passer quelque chose. Là, avec Trump et son soutien inconditionnel affiché à Israël, les gens ne voient pas d’issue. C’est ça qui est peut-être le plus déprimant.

Est-ce que vous comptez intervenir dans le débat public à travers ce livre, ou vous restez sur une position d’auteurs distanciés ?

M. : Je n’ai pas envie de prétendre être un expert en géopolitique. Je ne suis pas allé là-bas pour ça. Mais je n’ai aucun problème à parler de ce que j’ai vu, de ce que me disent mes amis là-bas aujourd’hui. Au festival du livre de Paris, je fais une table ronde avec un historien qui a fait une BD sur Jérusalem. Le titre de la conférence, c’est Proche-Orient, l’impossible paix. On en parle donc forcément.

Ce que j'évite, c’est de parler au nom des Libanais. Je sais que les représentants de la diaspora qui montent sur des plateaux télé pour dire “nous, les Libanais…” agacent souvent ceux qui vivent là-bas. Le Liban est trop subtil pour ça. Je peux témoigner de ce que j’ai vu et je suis content de ne pas avoir froissé les Libanais avec ce bouquin. Mais je n’irai pas prétendre que je peux tout expliquer.

Ce que je retiens surtout, c’est que les retours qu’on a eus des amis de Beyrouth, de gens encore sur place sont vraiment touchants. Ils disent qu’on retrouve leur ville. Que quelque chose de vrai a été capturé. Pour moi, c’est la plus belle des validations.

La suite ?

J. : L’album est sorti il y a un mois. L’éditeur est content. On a le Festival du livre de Paris, Saint-Malo, Annecy, quelques librairies, peut-être Bruxelles à la rentrée. Mais avant cela, le festival Lyon BD évidemment où on prépare d’ailleurs un spectacle sur scène.

M. : Et un deuxième album en tête… Mais chut…

Tout mais pas Beyrouth. Mathieu Diez et Jibé – Delcourt/Encrages, 256 pages, 23,95 €

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