Jean-Louis Murat © Frank Loriou

Littérature et musique : "Le Roman de Murat", le Moujik et son fils

Trois ans après la disparition de l’Auvergnat Jean-Louis Murat, auteur d’une œuvre aussi pléthorique qu’indispensable et (peut-être) trop méconnue, Le Roman de Murat se distingue des nombreux essais biographiques consacrés à l’auteur dans la foulée de son envol par une proximité et une justesse inégalée avec son sujet. Et pour cause.

Dans la foulée du décès de Jean-Louis Murat, il y a presque trois ans, disons dans la première année, étaient sortis une poignée de livres plus ou moins biographiques, plus ou moins exégétiques, consacrés au chanteur auvergnat. Il s’en compte aujourd’hui à peu près une dizaine, s’inscrivant dans le sillage de la tentative réalisée par Sébastien Bataille avec Coups de tête en 2015, forcément incomplet. Le Haut Arverne envolé pour de bon, la faute à une embolie pulmonaire, tous ces livres ambitionnaient forcément, et chacun à leur manière, quelque chose de définitif. Pourquoi alors faudrait-il préférer un “roman” pour parler de Murat ? Parce que le personnage était aussi romantique que romanesque ? Peut-être. Mais surtout parce que ce Roman de Murat n’en est pas un justement. C’est une plongée intime, fouillée, au ras, dans la vie et l’œuvre d’un musicien qui a beaucoup compté (et aurait sûrement dû compter plus). D’où vient alors que l’objet, qui ravira les assoiffés de Murat, soit l’œuvre d’un professeur de droit enseignant à Lyon, et non celle d’un critique appartenant à la cohorte de suiveurs officiels du chanteur de Douharesse ? Parce que cet universitaire se nomme Yann Bergheaud et qu’il n’est autre que le fils de Jean-Louis Bergheaud dit Murat, témoin d’autant plus privilégié et distancié de la carrière de son paternel qu’il entre dans l’âge adulte quand son père accède, sur le tard, au succès (Murat approche alors des 40 ans et a eu son fils à 19 ans).

Yann Bergheaud raconte l’enfance rurale de Murat, son adolescence frustrante et rêveuse, ses virées de beatniks, ses débuts balbutiants, ce chemin vers le succès qui hoquette plusieurs fois, les tubes, le refus du star-système et le retour à l’artisanat, un rejet inaugural de la scène suivi d’une quasi-addiction à icelle. Il raconte aussi, décrypte avec une grande justesse et en même temps que l’évolution de son processus créatif une discographie unique qui débute au beau milieu des soubresauts new wave, se pare de synthés, flirte avec la variété croonante, puis plonge vers une sorte de blues viré Neil Young frenchy. Les ambitions parfois démesurées et les idées difficiles à formuler (qui confèrent à Murat, dans ses débuts, une sale réputation), les sérieux contrepieds, live (Live in Dolores, Muragostang,qui laissent parfois le public perplexe) ou studio (l’étrange et conceptuel Travaux sur la N89, le poétique Madame Deshoulières avec Isabelle Huppert), les malentendus qui n’en sont qu’à demi (le fameux duo Regrets avec Mylène Farmer, globalement les succès immenses quand il écrit pour d’autres, Françoise Hardy, Indochine).

Atrabilaire bouddhiste

Il raconte les disques charnières (Mustango, enregistré à Tucson, Arizona avec les membres de Calexico), Le Moujik et sa femme, œuvre charnière sur laquelle Murat trouve une formule à trois qui n’a pas de prix et engendrera quelques autres merveilles (Lilith, double album enregistré dans un souffle et Parfum d’Acacia au Jardin, DVD d’inédits enregistré dans les conditions du live) : de là, Murat, “qui a mis 25 ans à torcher des chansons de 2 minutes 30”, se met à pisser de la copie comme on purge des vipères, laissant les maisons de disques souvent essoufflées par son rythme d’un album annuel. Il raconte encore la relation, parfois lointaine, souvent si riche, d’un fils avec son chanteur de père, ce grand timide, taiseux et souvent trop bavard quand il faut jouer le jeu des médias (qu’on se souvienne de son : “Renaud est si con qu’on pourrait l’appeler Citroën”), ce grand-père surprenant et attentionné (un passage savoureux dans un tournoi de tennis de jeunes où joue sa petite-fille), cet atrabilaire bouddhiste qui offre Le Livre des morts tibétain à son fils, cet amoureux de la langue qu’il travaille comme un marathonien stakhanoviste qui ne courrait que des 100 mètres. Bref, cet homme tout en contrastes, tout en contraires, tout en frictions, celles qu’on exerce sur les cordes d’une guitare, rugissantes comme un jaguar ou douces comme un perce-neige.

Dans la série des biographies à l’auteur le plus improbable, il y a celles écrites par l’assassin du sujet (Billy The Kid par Pat Garrett) et celles rédigées par celui à qui vous avez donné la vie si jeune qu’il a grandi à vos côtés. Malgré la distance parfois, Yann Bergheaud est sans doute celui qui a connu le mieux les deux Jean-Louis, Bergheaud ET Murat, qui les a eus en joue le plus souvent. Le plus à même de rendre compte, du moins de s’en approcher, de l’hypersensibilité et de la complexité d’un sujet dont, à l’instar de quelques-uns de ses grands contemporains (Dylan, Cohen), on n’aura jamais fini de faire le tour. Avec Le Roman de Murat, le roman que Jean-Louis n’a jamais écrit, lui qui se rêvait romancier, Yann Bergheaud ne tue pas le père comme tant d’autres, il lui redonne vie. Et nous la partage.

Le Roman de Murat – Yann Bergheaud (avec la collaboration de Marc Besse), Albin Michel, 336 p. 22,9 €.

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