Le docteur Michel Till, représentant du Rhône pour la branche généraliste de la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF), est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Depuis le 5 janvier et jusqu'au 15, l'ensemble des syndicats de médecins libéraux appellent à la grève générale pour protester contre le budget de la Sécurité sociale. Si le mouvement est "très suivi dans l'intention" à Lyon, peu de généralistes ont fermé totalement leur cabinet , préférant une mobilisation progressive avec des fermetures partielles et l'arrêt des télétransmissions pour manifester leur mécontentement, explique Michel Till.
Un nouveau système qui écarte les négociations
Au cœur de la colère : un changement radical de gouvernance. "C'est un complet changement, c'est-à-dire qu'on passe d'un système conventionnel auquel on est très attaché avec la Sécurité sociale, où tout se passe par des négociations entre la Sécurité sociale et nous, à un système qui passe directement par le gouvernement et le Parlement", explique le Dr Till.
Le point qui cristallise le plus les tensions concerne la gestion des arrêts de travail. Alors qu'auparavant les médecins jugés trop prescripteurs pouvaient justifier leurs pratiques devant une commission paritaire, le nouveau système impose des quotas. "La Caisse va décider si vous avez une réduction de 30 % à faire de vos arrêts de travail. Et si vous ne respectez pas ces quotas, vous êtes pénalisé financièrement sur de gros montants. Ça va à 10-15 000 euros", détaille le médecin.
Une défiance croissante envers la profession
Au-delà de ce texte, c'est la défiance politique plus large qui mine le moral des praticiens. Sur la question des déserts médicaux, le Dr Till pointe les contradictions : "Le médecin libéral, il s'installe où il a envie de s'installer. C'est-à-dire là où il y a une école, au minimum." Il alerte également sur les dangers d'envoyer de jeunes internes en zone rurale isolée sans encadrement suffisant : "Vous prenez un jeune qui a trois ans d'internat derrière lui. Il n'a pas une grosse expérience. Il va avoir un malade lourd, ça se passe mal. Il va être dégoûté. Il ne va pas s'installer."
Plus de détails dans la vidéo :
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La retranscription complète de l'émission avec Michel Till :
Bonjour à tous, bienvenue dans l'émission 6 minutes chrono, le rendez-vous quotidien de la rédaction de Lyon Capitale. Aujourd'hui, on va parler de la grève des médecins libéraux puisque l'ensemble des syndicats de la profession d'un seul bloc sont opposés au budget de la Sécurité sociale sur les parties qui les concernent, bien entendu, et ils appellent à la grève générale depuis le 5 janvier jusqu'au 15. Pour en parler, nous recevons le docteur Michel Till qui est représentant du Rhône pour la branche généraliste de la Confédération des Syndicats Médicaux Français, CSMF. Bonjour docteur, merci d'être venu sur notre plateau. On va rentrer dans le vif du sujet d'abord. Quelle est l'ampleur de la grève ? Est-ce qu'on peut, à Lyon notamment, encore prendre rendez-vous et avoir un médecin s'il y a une urgence notamment ?
Alors, on peut dire que la grève dans l'intention est très suivie, dans la pratique, peu de généralistes ont fermé totalement, mais globalement tout le monde a fermé un ou deux jours sur cette période pour manifester son mécontentement. Il y a d'autres modes d'action comme l'abandon des feuilles de soins électroniques, l'arrêt des télétransmissions pour charger un peu la Caisse de Sécurité sociale qui sont d'autres moyens de protestation. On peut aller voir son médecin. Les rendez-vous qui n'ont pas été décommandés sont forcément assurés. Et si votre médecin n'est pas là aujourd'hui, il sera peut-être là demain ou après-demain et de toute façon, les maisons médicales de garde restent ouvertes, le système fonctionne.
Alors, on va essayer d'aller un petit peu dans le fond sur les raisons de la colère des médecins libéraux. Dans les grandes lignes, qu'est-ce qui cloche dans ce budget ? Pourquoi une telle mobilisation ? Pourquoi un appel à la grève ?
Alors, ce projet de loi de financement de la Sécurité sociale, il a été fait avec un chevauchement entre deux gouvernements d'une manière très chaotique, avec des députés très remontés contre les déserts médicaux, contre certains, entre guillemets, rentiers de la santé, sur des images, sur des fake news et sur des images fausses. Quand on creuse, il ne faut pas confondre que dans le libéral, le brut, ce n'est pas du net. Donc, beaucoup d'images sont construites comme ça et ce changement de perception a induit un changement de paradigme, qui est de passer d'un système conventionnel auquel on est très attaché avec la Sécurité sociale, où tout se passe par des négociations entre la Sécurité sociale et nous, à un système qui passe directement par le gouvernement et le Parlement en imposant et en abandonnant un certain nombre de systèmes d'actes et de systèmes anciens auxquels on était très attaché et on va y revenir.
Si on veut vulgariser simplement, c'est-à-dire qu'il n'y aura plus de table de négociation entre les représentants de votre profession et la Sécurité sociale pour fixer les tarifs ?
Alors, si on écoute M. Fatôme, il dit que ça existe toujours, c'est le directeur de la Caisse nationale, mais dans les faits, si on a des couteaux sous la gorge, si on n'arrive pas à un accord dans un délai de six mois, c'est eux qui décident et qui rabotent, donc qui rabotent les sous. Un des points qui achoppe le plus, c'est la gestion des arrêts de travail.
Vous pouvez développer un petit peu ?
Quand vous aviez un généraliste qui était qualifié de trop gros prescripteur d'arrêt de travail, d'abusif, avant il était contacté par la Caisse de Sécurité sociale pour essayer de justifier. Le dossier était étudié en commission paritaire. Il avait le choix entre une mise sous objectif ou une mise sous accord préalable. La mise sous accord préalable sous-entendait que tous ses arrêts passaient par une validation par un médecin conseil, ce qui permettait de voir s'ils étaient justifiés ou pas. Ce système est abandonné. Les médecins trop prescripteurs, là on est sur les arrêts de travail, vont être mis sous objectif de moyen. Autrement dit, la Caisse va décider si vous avez une réduction de 30 % à faire de vos arrêts de travail.
D'accord, des quotas pourraient être imposés ?
Des quotas. Et si vous ne respectez pas ces quotas, vous êtes pénalisé financièrement sur de gros montants. Ça va à 10-15 000 euros.
Donc ce n'est pas le salarié qui demande un arrêt de travail, c'est le médecin qui pourrait être trop prescripteur d'arrêt de travail qui pourrait être pénalisé ?
Voilà. L'idée c'est ça. Pourquoi ? Parce qu'en fait ils n'ont plus à la Caisse suffisamment de médecins conseils pour pouvoir assurer la fonction de contrôle. Mais c'est un complet changement, c'est-à-dire qu'on passe d'un système où on pouvait se justifier et dire oui mais moi j'ai une patientèle avec beaucoup de cancéreux ou je suis dans un secteur où il y a beaucoup d'ouvriers qui ont beaucoup de maux de dos, etc. Mes arrêts sont justifiés. J'en fais beaucoup mais ils sont justifiés. Là, terminé. Mis sous objectif.
Et si vous ne les atteignez pas... On comprend aussi qu'il y a une colère plus générale qui n'est pas juste liée à ce texte, vous l'avez un petit peu dit au début. Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi depuis de nombreuses années tout de même on entend les médecins dire ça ne va pas ? Qu'est-ce qui traverse votre profession ?
Alors, c'est ce côté de défiance des politiques vis-à-vis de la santé. On est attaqués depuis des années par les députés sur les déserts médicaux. On est d'accord. Quel député va aller s'installer dans un petit village de 800 habitants où il n'y a pas d'école, pas de poste, pas de commerce ? Il faut un médecin là-bas au titre du désert médical. Mais oui, mais le médecin libéral, il s'installe où il a envie de s'installer. C'est-à-dire là où il y a une école, au minimum. Donc là, le raisonnement est biaisé. Dans l'histoire des déserts médicaux, l'idée d'envoyer nos quatrièmes années d'internat dans les déserts médicaux, s'ils ne sont pas correctement encadrés, c'est une catastrophe. Vous prenez un jeune qui a trois ans d'internat derrière lui. C'est pas mal, mais il n'a pas une grosse expérience. Il n'a pas les reins très solides.
Et vous le mettez dans le rural ?
Vous le mettez au fin fond du rural ou d'une zone très périphérique d'une grande ville où ça ne va pas bien se passer. Qu'est-ce qui va se passer ? Il va avoir un malade lourd. Il va avoir un malade qui va lui poser un problème. Il ne va pas avoir de réponse derrière. Il va l'envoyer aux urgences ou pas. Ça se passe mal. Qu'est-ce qui va se passer ? Il va être dégoûté.
Effectivement, ça arrive. Et qu'est-ce qu'il fait ?
Il ne va pas s'installer.
Très bien. On arrive déjà au bout de l'émission des 6 minutes chrono. Merci beaucoup, Dr Till. C'est trop court, mais on aura compris les principaux griefs que vous faites à ce texte du budget de la Sécurité sociale. Merci encore d'être venu sur notre plateau. Quant à vous, merci d'avoir suivi cette émission. Plus de détails sur l'actualité santé et sur les mouvements de grève sociale aussi sur le site lyoncapitale.fr. Je vous dis à très bientôt.
