Avril, c’est chaque année le grand retour lyonnais d’un bel animal à plumes noires, animal mortel à tous points de vue s’incarnant dans l’incontournable littéraire et pop culturel Quais du Polar, qui, cette année, du 3 au 5 avril, essaiera de rétablir un semblant de vérité, en marchant main dans la main avec une des grandes “partner in crime” du polar : la science.
À l’heure où la vérité est devenue une notion assez floue sous les coups de boutoir alternatifs des grands bonimenteurs de ce monde retournant comme un gant et à leur avantage les fake news, la science et, par là, la vérité scientifique sont quelque peu aux abois. Qu’il s’agisse de nier le réchauffement climatique, la vérité médicale, ou même de remettre en cause tout un pan du travail des sciences humaines. Les sciences et le polar cheminant depuis toujours de conserve, celui-ci puisant dans les susdites une large part de sa matière tant il se colle à toutes les évolutions de la société pour s’en rendre compte, Quais du Polar a décidé d’en faire le cheval de bataille de cette édition 2026 sur le thème “Chercheurs d’histoires : sciences et fictions”. Avec chevillé au corps et au corpus un amour commun de l’exploration du réel et de la recherche de la vérité, souvent complexe, mais toujours objective.
Voilà qui dévoile à coup sûr une édition prometteuse qui, évidemment, c’est le sel du festival, fera pleuvoir des tombereaux de stars du genre, de plumes moins connues mais pas forcément moins aiguisées et, donc, de chercheurs, de scientifiques d’à peu près tous les domaines en jeu (IA, sciences humaines, médecine, art, histoire…). Le tout en provenance d’une vingtaine de pays, Quais du Polar continuant d’être, dans le tumulte international, un rassemblement positivement mondialisé qui d’ailleurs déplace les foules (plus de 100 000 visiteurs l’an dernier) et se pose en premier événement européen du genre policier.

Qui a tué Roger Nome ?
Comme chaque année, ce n’est pas une surprise mais toujours une bonne “non surprise”, Quais du Polar jette des ponts bien au-delà du littéraire, vers les Beaux-Arts, le cinéma, la musique, le théâtre. Multiplie aussi les initiatives, professionnelles (Polar Connection) ou non, ainsi que les prix, et les en-cas ludiques à destination du public (dont la fameuse Grande Enquête qui a mobilisé l’an dernier pas moins de 15 000 détectives amateurs et qui s’attachera cette année à déterminer “qui a tué Roger Nome ?”).
Mais parlons des figures invitées puisque ce sont elles qui intéressent en premier lieu le public et sèment les graines de ces interminables files d’attente jonchant les lieux du crime à la quête d’une dédicace. Parmi les internationaux, on attend – en trépignant, bien souvent – Jonathan Coe, R. J. Ellory, D. B. John, Víctor del Árbol, Andreï Kourkov, Karin Smirnoff ou Eva Björg Ægisdóttir… La faible colonie américaine sera compensée par un beau casting français qui ne se circonscrit plus depuis longtemps aux seuls éléments “noirs” (Nathacha Appanah, Jacques Attali, Hervé Bourhis, Michel Bussi, Paul Gasnier, Ivan Jablonka, Bernard Minier, Olivier Norek, Franck Thilliez, Jean-Christophe Tixier…). Cela pour ne citer qu’une infime partie des 133 invités du festival. Le true crime étant également devenu un phénomène sur Internet, des youtubeurs stars du genre sont aussi conviés (Victoria Charlton, McSkyz) ainsi que de nombreux espoirs de la plume noire.
Bus des Experts et dystopie
De passionnants grands entretiens et master classes seront ainsi offerts comme “Les preuves de mon innocence, une heure avec Jonathan Coe”, “Bains de Kiev, une heure avec Andreï Kourkov” ou “La Nuit au cœur, une heure avec Nathacha Appanah” qui devraient être très courues. Au moins autant que les passionnantes tables rondes au croisement de la science et du polar qui rythmeront le week-end (“Quand le progrès déraille : la science contre l’humanité”, “Au-delà du corps et du temps : science-fiction et identités augmentées”, “Savants fous, fous dangereux : les scientifiques personnages de romans”…). Ou que les conférences proposées par des auteurs et des universitaires dans les facultés de Lyon ou dans les différents lieux partenaires (comme Le Bus des experts), sur les enjeux sociétaux ou ceux du roman noir (le cycle Écrire le noir).
Un programme plus que copieux qui s’accompagne d’une programmation cinématographique toujours riche de classiques policiers (incontournable Week-end noir à l’institut Lumière, Journée Hitchcock) et même horrifiques et science-fictionnels. On notera ainsi sur notre agenda cette nuit entière consacrée à la dystopie au Pathé Bellecour, où s’enchaîneront Soleil vert (Richard Fleischer, 1973), L’Armée des 12 singes (Terry Gilliam, 1995), Blade Runner (Ridley Scott, 1982) et Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997). On pourra alors, au petit matin, la gueule d’atmosphère bien enfarinée, s’amuser à déterminer ce qui fut dystopique dans ces films et ne l’est plus. Ou plus pour longtemps.
Quais du Polar –Du 3 au 5 avril.
Focus

Les auteurs britanniques, and Coe
Juste après les auteurs français, présents en force lors de cette 22e édition du festival Quais du Polar, ce qui est somme toute normal pour un événement français, fût-il international, ce sont les natifs de Grande-Bretagne qui seront les plus nombreux. Côté anglais, outre l’excellent R. J. Ellory habitué des lieux et best-seller international (publié chez Sonatine), Jonathan Coe sera l’un des invités les plus prestigieux attendus entre Rhône et Saône. Certes Jonathan Coe, aujourd’hui âgé de 64 ans, s’est plutôt fait connaître comme fin analyste de l’Angleterre de ces dernières décennies. Notamment avec la formidable trilogie romanesque, de facture classique, Bienvenue au club (2002), Le Cercle fermé (2006) et Le Cœur de l’Angleterre (2019). Mais il a récemment publié Les Preuves de mon innocence, qui est un délice de lecture addictive. Et qui peut être considéré comme un véritable polar politique. Puisque le livre s’articule autour d’un meurtre commis lors d’une réunion, dans un cottage isolé, où sont rassemblés de fervents défenseurs du conservatisme anglais enrageant contre la vague woke qui déferle sur leur pays. Alors même qu’à quelques encablures de là, à Londres, au 10, Downing Street, Liz Truss, vient d’être nommée Premier ministre. L’intrigue est rondement menée. Et c’est une satire pleine d’humour, mais aussi d’admiration, du polar anglais traditionnel, dont Agatha Christie fut la plus connue des représentants. Jonathan Coe aura les honneurs d’un grand entretien dans le grand salon de l’hôtel de ville, le vendredi 3 avril.

Olivier Norek, roman noir et “Mort blanche”
Si Jonathan Coe est un romancier “classique” qui a écrit un polar sur le tard, c’est un peu l’inverse pour Olivier Norek. Cet ancien capitaine de police judiciaire en Seine-Saint-Denis a conquis des centaines de milliers de lecteurs avec ses thrillers. Il a publié, entre 2013 et 2016, trois polars (Code 93, Territoires et Surtensions) qui mettent en scène Victor Coste, qui est, comme c’est bizarre, un capitaine de police humaniste et sensible exerçant… en Seine-Saint-Denis. Il a aussi écrit le scénario de l’excellentissime série française, mêlant police et justice, Engrenages. Mais son plus grand succès est récent. C’est en effet en 2024 qu’il a sorti Les Guerriers de l’hiver (prix Jean-Giono et prix Renaudot des lycéens). Son premier roman de “littérature blanche”. Au sens propre comme au sens figuré puisque l’intrigue se situe en Finlande pendant la guerre d’Hiver, au début de la Deuxième Guerre mondiale, dans la neige et le froid. Le héros, ayant réellement existé, est le tireur d’élite Simo Häyhä, surnommé la “Mort blanche”, qui défendit son pays contre l’envahisseur soviétique, avec une précision implacable et un incroyable courage.

Meï Lepage, en voisine…
C’est en voisine que Meï Lepage viendra à Quais du Polar. Cette (primo)romancière de 29 ans est aussi gardienne de la paix à Lyon dans une unité de terrain. Et elle a été auparavant affectée dans la ville d’Annemasse en Haute-Savoie, où se situe son roman Sécher tes larmes. Une première œuvre remarquée dont nous avons vanté les qualités de suspense et de construction. Elle interviendra dans deux conférences qui font incontestablement partie de son domaine de compétence. La première, intitulée “Enquêtes partagées : coopération et frictions” (le 5 avril au palais de la Bourse), se penchera sur les collaborations parfois tendues entre police et gendarmerie. Lors de la deuxième, “C’est ton genre ? Faire ses gammes en noir” (également le 5 avril au palais de la Bourse), Meï Lepage échangera avec d’autres jeunes auteurs qui ont publié récemment leur premier roman (Arthur Frayer-Laleix, Armelle Hérisson et Sandrine Goeyvaerts) et qui “partagent le frisson de poser les premières pierres de leur aventure littéraire”.
