Parmi les grands moments de cette édition des Nuits de Fourvière, il y a beaucoup de retours. Dont celui de Pulp, troisième homme de la britpop des années 90, derrière Oasis et Blur – et peut-être même devant. Mené par le showman Jarvis Cocker, le groupe est remonté quelques fois sur scène depuis sa séparation en 2001 et n’a remis le couvert discographique que l’an dernier. Mais ce que voudront les fans, c’est le frisson d’il y a trente ans.
Pile au milieu des années 90, au cœur du règne trompeur de Tony Blair, l’explosion britpop, étrange mélange de coolitude flegmatique et de chauvinisme revendiqué flirtant avec le nationalisme bon teint, enfermait l’Angleterre dans un dilemme qui valait débat national : Blur ou Oasis ? Cette injonction au choix, rejouant, presque en mode méta – comme l’histoire rejoue la tragédie sous forme de farce –, le grand questionnement existentiel 60’s : êtes-vous plutôt Beatles ou Stones ? (Même si là, en 95, Oasis était à la fois les Beatles et les Stones quand Blur cultivait davantage le jardin anglais des Kinks.)
Mais la question à 1 000 livres omettait peut-être une variable de l’équation. Cette variable, c’est Pulp, la troisième voie. Et si, éventuellement, au fond, pourquoi pas, le meilleur groupe britpop était en réalité la formation menée par ce très grand échalas maniéré de Jarvis Cocker, chanteur showman et parolier comme on n’en faisait plus guère depuis Ray Davies (The Kinks) ou Morrissey (The Smiths), si prompt à saisir l’air du (mauvais) temps grand-breton et surtout une certaine idée de la conscience de classe.
Trente ans plus tard, loin des “concours de bites” alimentés par les maisons de disques, les membres de Pulp balayaient tout cela d’un revers de main : la suprématie, une éventuelle rivalité et même la britpop dans les grandes largeurs. L’an dernier, en pleine promo de leur dernier long format, More, après vingt-quatre ans de silence, Jarvis Cocker et son acolyte Mark Webber (aucun lien avec l’ancien pilote de F1) confiaient à Libération : “La soi-disant brit pop servant une idée nationaliste horrible nous a toujours dégoûtés.” Après tout, n’a-t-elle pas nourri une mentalité anglo-anglaise et un agenda rétrograde qui ont sans doute largement contribué à la débâcle du Brexit ? On exagère à peine.
Borg et McEnroe
Il faut dire aussi que contrairement à Blur et Oasis (et à la plupart des groupes qui connaîtront une gloire plus ou moins durable sur la période), Pulp est déjà un vieux de la vieille quand les premiers feux britannico-popeux enflamment la scène musicale locale. Et pour cause, lorsque Jarvis Cocker et un certain Peter Dalton posent la première pierre de ce qui deviendra Pulp dans une ville de Sheffield en chute libre, le post-punk commence à peine à secouer le cadavre gelé du punk. Nous sommes en 1978, ils ont 15 ans. Le premier concert n’est pourtant donné qu’en 1980, le jour du mythique tie-break entre Borg et McEnroe en finale de Wimbledon (la garantie de passer inaperçu).
Pendant toute la première partie de la décennie 80, le groupe existe sans vraiment exister. Son seul fait de gloire consistant à voir une de ses démos reçue favorablement par le DJ de la BBC John Peel, mi-saint Pierre radiophonique, mi-physionomiste gardant l’entrée du succès. Le groupe publie aussi un disque 7 titres en 1983, It, largement acoustique et sous patronage Scott Walker. Le reste du temps, la désillusion balaie l’espoir et de nouveaux membres en chassent d’anciens (le turnover pulpien est un modèle du genre).
Classe et lutte des classes
Bizarrement, les choses commencent à se matérialiser le jour où Jarvis Cocker se jette par une fenêtre pour impressionner une fille et fait un an de fauteuil roulant. Pour le chanteur, qui arpente un temps la scène sur des roulettes, l’accident et ses conséquences agissent comme une épiphanie. Là, naît ce personnage qu’il assume enfin et qui sera le sel de Pulp : ce marquis outrancier, prétentieux mais auto-dérisoire, mi-Playboy, mi-rombière, Roi et Fou à la fois, sublimant la banalité de la vie quotidienne dans l’enfer de l’écroulement industriel, en une célébration presque anachronique mais ô combien roborative (Common People et Disco 2000 seront le climax de ce positionnement). La grande classe et la lutte des classes fusionnées.
Le second album, Freaks, enregistré en une semaine, suit cette voie, pas toujours de manière très habile, tant Cocker semble hésiter entre imiter David Bowie, singer Morrissey (dont il est très jaloux du succès) et marcher sur les traces du Velvet Underground, parfois au sein de la même chanson. Mais tout le charmant grand-guignol cockerien est déjà là.
Pulp semble véritablement se trouver avec Separations en 1992. Preuve irréfutable : Jarvis Cocker se met à vraiment chanter comme Jarvis Cocker. Du moins, celui que l’on célébrera ensuite, qui hybride le crooneur zombie et le chat en chaleur. L’univers musical du groupe prend forme, lui aussi, après bien des tâtonnements. On y croise Leonard Cohen, Gainsbourg et toujours Scott Walker, dont on mesure assez mal de ce côté-ci de La Manche (principalement parce qu’on n’a aucune idée de qui il est) le rôle de statue du Commandeur pour toute une génération de musiciens britanniques. Et on commence à avoir une idée assez claire du carnaval Pulp. Extrait de ce disque, My Legendary Girlfriend est single de la semaine en Angleterre, ce qui dans ce pays est un achèvement non négligeable. Car souvent sans lendemain.
De lendemain, His’N’Hers (1994) en fournira donc un. Porté tant par quelques hymnes tonitruants dont, en amont, Razzmatazz, qui ne figure pas sur l’album, et Babies et par le très gros frémissement britpop qui est en train de faire de la scène britannique un centre du monde tout en élégance et en morgue, réponse de la perfide Albion au cradingue et dépressif grunge américain. Pulp a trouvé sa formule : des mélodies et des rythmiques catchy en diable, des nappes de synthés crémeuses et des paroles sur l’amour déçu (et toutes ces sortes de choses) sur lesquelles sautille ce diable de Jarvis. Pulp ce n’est pas l’Angleterre triomphante, c’est la lose joyeuse, les pieds à la mine, la tête dans les étoiles, ou plutôt les paillettes.
Leçon de marxisme
Mais comme pour les albums de ses concurrents sortis cette année-là (Definitely Maybe pour Oasis, Parklife pour Blur), His’N’Hers ne marque qu’un début. Suivi d’une volonté de battre le fer tant qu’il est encore incandescent. Pulp balance donc Different Class (1995), considéré comme son classique car fiché pile dans ce moment particulier de l’histoire et de la culture britannique, et le faisant résonner comme peu d’autres albums autour. Pour situer son importance en Grande-Bretagne, il faut peut-être préciser que la bible musicale locale, le NME, l’a classé 7e meilleur album de tous les temps.
L’un des hymnes emblématiques du disque, déjà cité plus haut, est la chanson signature de Pulp et en concentre l’essence : c’est une chanson irrésistible et émouvante, drôle et désespérée, cynique et révoltée. Jarvis Cocker la chante comme s’il devait mourir dans la foulée et, au passage, il nous donne une sérieuse leçon de marxisme. Un jeune prolo y rencontre une fille de la haute bourgeoisie fascinée par “les gens ordinaires” (“common people”), qu’elle trouve si exotiques qu’elle coucherait bien avec le type en question. Il lui fait découvrir la grande ou plutôt la petite vie, comme les courses au supermarché quand on n’a pas un rond. Et la rhabille pour l’hiver : “Tu ne vivras jamais comme les gens ordinaires/Tu ne feras jamais ce que font les gens ordinaires/Tu n’échoueras jamais comme les gens ordinaires/Tu ne verras jamais ta vie te filer entre les doigts/À danser, boire et baiser/Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.”
Il y a dans cette présentation sans filtre de la société anglaise et de son hypocrisie, dans l’humour avec lequel elle aborde les choses, un esprit, marxiste, à l’œuvre chez un autre ressortissant de Sheffield l’industrieuse, connu pour ses films sociaux, tendres et cruels : Ken Loach. Ici, Cocker pointe les prémices de la gentrification et les travers d’une certaine bourgeoisie culturelle. Et venge le peuple. C’est le genre d’album qu’est Different Class, le plus grand succès commercial et critique de Pulp, qui compte d’autres morceaux de bravoure (Disco 2000) et quelques ballades renversantes (Pencil Skirt, Underwear).
Sensations perdues
Trois ans plus tard, la britpop largement fanée (les derniers Oasis et Blur sont passables), Pulp livre un autre classique, This Is Hardcore, moins immédiat et sans doute beaucoup plus exigeant. Plus sombre aussi, qui semble retourner le miroir du succès pour regarder derrière, là où la lumière ne frappe jamais.
C’est avec le tournant des années 2000, comme beaucoup de groupes de l’époque, que Pulp a plus de mal. Sur le papier, tout concourt à un nouveau morceau de choix, avec notamment, à la production, le grand Scott Walker, idole de Jarvis Cocker. Mais le résultat déçoit beaucoup, entre redites et compositions convenues. Album de trop, We Love Life est un échec, d’autant qu’il ne contient aucun single fédérateur. En réalité Pulp roule sur la jante et se sépare dans la foulée.
Il faudra attendre une décennie pour une reformation scénique, qui engendrera le très chouette documentaire Pulp, a film about life, death and supermarkets. Et vingt-quatre ans pour les retrouver sur disque avec More, paru l’an dernier et qui nous vaut cette tournée. La chose se tient et le single qui l’annonce alors, Spike Island, a même comme un goût d’avant. C’est ce qui est à la fois appréciable et problématique : Pulp ne réinvente pas la roue mais la refait tourner, c’est déjà ça. Reste que la question du retour discographique d’un groupe jadis culte et longtemps en jachère est toujours existentielle : en a-t-on vraiment besoin quand tout ce qui nous meut à son égard est la nostalgie et le retour hypothétique de sensations à jamais perdues ? Certes, non. Mais c’est bien pour ça que les concerts existent.
Pulp –Le 8 juillet au théâtre antique de Fourvière
