Bien connue pour ses pentes escarpées, l’inimitable esprit “village” de son plateau et son passé lié à l’industrie de la soie – la construction de logements hauts de plafond et à grandes fenêtres, destinés à loger les fameux métiers à tisser Jacquard en témoigne – la Croix-Rousse cache, à qui sait les dénicher, quelques autres pépites secrètes. Hors des sentiers battus, jardins méconnus et patrimoine urbain insolite se prêtent à une douce flânerie estivale.

Le jardin de la Belle Allemande
Le curieux nom de ce jardin, privé mais ouvert au public sur réservation, est lié à la grande beauté de la seconde épouse de Jean Kleberger, marchand et philanthrope allemand, installé à Lyon au temps de la Renaissance.
On retrouve d’ailleurs quai Pierre-Scize la statue de L’Homme de la Roche représentant le richissime commerçant, qui eut même son portrait peint par Albrecht Dürer. Kleberger avait bâti sur son domaine de la Croix-Rousse un château dit de la Belle Allemande, aujourd’hui disparu mais dont le jardin perpétue le nom.
Constitué de deux longues terrasses avec de superbes vues sur les monts du Lyonnais, cet écrin de verdure de plus de 5 000 m2 foisonne de plus de 600 espèces : hortensias, acanthes, clématites roses, gingko, seringas, etc.
Sanctuaire pour les oiseaux, où colombes et canards sauvages viennent nicher au milieu de myriades d’espèces végétales, le jardin est un petit havre de paix invitant à une relaxante pause nature.
4, impasse d’Ypres, Lyon 4e – Tél. : 06 62 65 59 28 ou 04 78 29 59 28

Une vigne cachée de 300 ceps de gamay
Autre apaisant espace de verdure, le parc de la Cerisaie, bordant la jolie Villa Gillet, abrite une insolite vigne de trois cents pieds, le Clos des Canuts.
Plantée en 1986, elle permet chaque année de remplir cinq cents pots lyonnais ! Ce lopin de terre, qui fête d’ailleurs en 2026 ses 40 ans d’existence, est géré par l’association La République des Canuts qui en assure l’entretien et l’exploitation.
Chaque pied de vigne possède une marraine ou un parrain, intronisé pour trois ans, lors de différentes manifestations qui rythment le calendrier de l’association : remise du prix canut, les Brandons (fête des Sarments), le temps fort des vendanges, le Paradis, etc.
Reflétant l’humour et la dérision lyonnaise, La République des Canuts, constituée à l’image d’une République, est dotée d’un gouvernement composé d’un Président, d’un Premier ministre, d’un ministre des Finances, de l’Intérieur ainsi que d’autres spécificités lyonnaises comme un ministre de la Soie et de la Culture, un ministre de la Condition des Fenottes ou encore un ministre à la Convivialité et aux Mâchons.

De curieux bas-reliefs aux sabots
À la limite des 1er et 4e arrondissements, aux numéros 7-9 de la rue de la Poudrière, une maison en briques rouges des années 1920 présente trois curieux bas-reliefs.
Le côté de la maison révèle le médaillon d’un couple dansant entouré de sabots sculptés tandis que sur la façade du n° 9 figurent deux autres médaillons, également entourés de sabots, représentant un homme et une femme. Il s’agit vraisemblablement des anciens propriétaires, sabotiers de métier.

Des fesses de femme savamment masquées sur le boulevard de la Croix-Rousse
À une dizaine de minutes à pied, au 51, boulevard de la Croix-Rousse, l’ancien boulodrome du clos Jouve, reconverti en jardin public, abrite une sculpture sphérique ajourée.
Pour en découvrir la nature coquine, il faut s’en approcher et regarder à l’intérieur. Émergeant de motifs végétaux, comme posé sur des pétales de roses, un postérieur féminin s’offre à la vue.
Il reprend une tradition liée aux jeux de boules qui veut qu’après une cuisante défaite, le perdant embrasse les fesses de Fanny. Cette sculpture lascive a été réalisée en 1987 par Geneviève Böhmer, à qui l’on doit notamment Le Buisson ardent, en face de la Bourse du Travail, probablement la plus érotique fontaine de Lyon.
À la fin du XIXe siècle, une vraie Fanny a existé dans le quartier de la Croix-Rousse. Sur le clos Jouve, où se rencontraient les joueurs, elle relevait ses jupes et dévoilait ses charmes au malheureux joueur qui n’avait marqué aucun point. Simple d’esprit, elle finit sa vie dans un asile.

Le baldaquin baroque de l’église des Chartreux
Changement d’ambiance rue Pierre-Dupont, où le libertinage cède la place au recueillement dans un décor grandiose.
Dressé sur ses quatre colonnes de marbre, le baldaquin de l’église Saint-Bruno-les-Chartreux est l’un des plus beaux exemples du baroque à Lyon.
Il a été dessiné par Servandoni, en 1738, à qui l’on doit aussi la façade de l’église Saint-Sulpice à Paris. Ses colonnes de marbre sont rehaussées d’amples draperies aériennes stuquées, c’est-à-dire trempées dans un bain de plâtre liquide.
Placé sous la coupole du dôme, à la blancheur immaculée, le baldaquin et plus largement l’église, épargnée par la Révolution, font partie des vestiges de la chartreuse du Lys-du-Saint-Esprit, fondée en 1584.
Du temps des religieux, la chartreuse était entourée d’un grand domaine de 24 hectares dont 15 plantés de vignes. Juste à côté de l’église, tout au fond de la place des Chartreux, des arcades de la galerie du grand cloître sont encore visibles.

Les îlots triangulaires du boulevard de la Croix-Rousse
Côté nord du boulevard de la Croix-Rousse, plusieurs places et rues forment de singuliers îlots triangulaires, comme les places Tabareau, des Tapis avec la rue de la Terrasse, les rues Aimé-Boussange et d’Austerlitz ou encore les rues Philibert-Roussy et Bély.
Leur tracé est directement hérité de la forme des fortifications de Lyon édifiées au XVIe siècle. Un rempart, construit à partir de 1513 à l’initiative de Louis XII et terminé vers 1550 sous François Ier, séparait en effet la ville de Lyon du faubourg de la Croix-Rousse, alors indépendant.
Il traversait le plateau sur une longueur de deux kilomètres, de la Saône jusqu’au Rhône, mesurait une dizaine de mètres de hauteur et était jalonné de neuf bastions du fort Saint-Jean à celui de Saint-Clair.
Au siècle suivant, la fortification fut complétée et modernisée par une suite de six demi-lunes (bâtiments en forme de triangle dont la pointe était dirigée vers le nord), en avant du rempart entre les bastions. Ce sont leurs emplacements qui se retrouvent aujourd’hui dans le plan triangulaire de certaines places ou rues longeant le boulevard. Le rempart a été détruit et transformé en boulevard en 1865.

La porte Saint-Sébastien, vestige des remparts croix-roussiens

Bien cachée au fond d’une petite impasse, à laquelle on accède par la place de la Croix-Rousse, la porte Saint-Sébastien est l’un des derniers vestiges des remparts croix-roussiens. Située sur un bastion du rempart Saint-Sébastien, elle est au XVIe siècle l’unique point de passage de la ville du côté de la Bresse.
C’est ici qu’il fallait s’acquitter du fameux octroi qui taxait fortement toute marchandise pénétrant dans Lyon. En 1852, le faubourg de la Croix-Rousse est rattaché à Lyon, les fortifications sont rasées pour donner le boulevard de la Croix-Rousse ; peu après, en 1900, l’octroi est supprimé.
Relique patrimoniale, coincée entre les immeubles, la porte a néanmoins subsisté, témoin d’un temps où Lyon devait faire face aux menaces d’invasions en provenance de la Bresse et de la Savoie.

Un portail témoin des clos champêtres de la Croix-Rousse

Un peu plus loin au 80, boulevard de la Croix-Rousse, le collège de La Tourette s’enorgueillit, en guise d’entrée, d’un portail en pierre ouvragée.
Deux colonnes soutiennent un fronton arborant les armoiries de la famille Mazuyer, propriétaire au XVIIe siècle d’un clos champêtre à la Croix-Rousse et dont le portail est l’ultime témoignage. Les archives indiquent qu’en 1627 la propriété de La Tourette, une demeure et un terrain essentiellement couvert de vignes, est cédée par Marguerite Dallier à Jehan Mazuyer. Ce dernier reçoit en 1628 l’obligation de clore sa propriété, située près des remparts. Le portail a ainsi dû être édifié peu de temps après l’acquisition du bien et était placé à l’époque entre deux corps de bâtiments.
En 1888, les locaux du Clos de la Tourette sont détruits et cèdent la place à l’École normale d’institutrices, devenue un collège, le portail est finalement sauvegardé et replacé à l’entrée. Au XIXe siècle, le portail inspira l’artiste Charles Tournier qui en tira un dessin et une eau-forte dans un décor idéalisé.

La maison du dinandier Art déco Linossier
À deux pas du jardin Rosa-Mir, une petite maison blanche aux lignes épurées, signée Tony Garnier, révèle une jolie porte ouvragée de style Art déco.
On découvre une femme tenant un vase d’où s’échappent des fleurs stylisées accompagnées d’un aphorisme latin Ars longa, vita brevis, que l’on peut traduire par “La vie est courte, mais l’apprentissage des arts long”.
Il s’agit de la maison du dinandier Claudius Linossier, dont le métier consistait à marteler des feuilles de métal afin de leur imprimer le galbe souhaité sans aucune soudure. Aujourd’hui oublié du grand public, il est pourtant l’une des plus grandes figures de l’Art déco français.
On retrouve ses œuvres au musée des Beaux-Arts de Lyon et dans le monde entier. En 1953, miné par la mort de sa femme, il se suicide mais crée juste avant, en mémoire de son épouse, le prix Hélène-Linossier, qui, chaque année encore, soutient trois lauréats issus de l’école des Beaux-Arts de Lyon.

L’extraordinaire jardin Rosa-Mir
Dans une cour intérieure de la Grande-Rue-de-la-Croix-Rousse, Jules Senis, un maçon réfugié de la guerre d’Espagne, a créé un lieu extraordinaire dédié à sa mère, Rosa.
Avec un style qui rappelle le palais idéal du facteur Cheval, dans la Drôme, Jules Senis a accumulé coquillages et cailloux pour transformer une banale cour intérieure en un jardin fantastique.
Outre les palourdes, huîtres et coquillages exotiques, on dénombre plus de 2 500 coquilles Saint-Jacques, d’où émergent des touffes de plantes grasses. Près de 750 vivaces ornent le jardin ainsi qu’une palette impressionnante de plantes méditerranéennes.
Engagé du côté républicain pendant la guerre d’Espagne, Jules Senis fuit le régime franquiste et se réfugie en France en 1947. En 1951, il arrive à Lyon avec sa femme et ses deux fils, s’installe à la Croix-Rousse et crée une entreprise de maçonnerie et carrelage. Atteint d’un cancer de la gorge en 1952, après trois ans d’hospitalisation, il fait le vœu de créer un jardin en cas de guérison. Il commence les travaux en 1957 et œuvrera à son jardin vingt ans durant.
Balade inspirée du guide Lyon insolite et méconnu aux éditions Jonglez
