Françoise Héritier

F. Héritier : les mots sont source de plaisir et d’empathie

Françoise Héritier, le 2 octobre 2013 © DR

Françoise Héritier a toujours été une pionnière dans son domaine. Esprit libre, indépendante, elle fut l’une des premières femmes anthropologues à travailler en Afrique, avant de succéder à Claude Lévi-Strauss au Collège de France.

Dans son dernier livre*, cette linguiste hors du commun et des conventions nous invite à une balade inattendue au cœur des mots et des sons, des couleurs, des saveurs, des émotions, des perceptions qui leur sont associées, nous donnant envie de les redécouvrir, de les savourer, de nous amuser avec, de nous les réapproprier.

Chaque mot semble en effet doté d’une vie propre, à l’image des personnages du Fantasia de Walt Disney. Endiablés, ils nous prennent par la main, dans une ronde des sens et du sens, à laquelle on succombe avec gourmandise. Pour réussir un tel passe-passe, il fallait une linguiste d’une grande humanité comme Françoise Héritier, dont le goût des mots traduit son intérêt pour l’autre. Entretien.

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Lyon Capitale : On comprend en vous lisant que les mots possèdent un sens et une saveur spécifique à chaque personne, au point parfois qu’on puisse en oublier le sens réel…

Françoise Héritier : Le sens “réel” est un sens parmi d’autres. Par “réel”, est sous-entendue l’acception commune, avec ses évolutions, telle qu’elle est consacrée par les usages et le dictionnaire. Le dictionnaire est ainsi ce travail collectif qui vise à définir au plus près le sens usuel des mots, afin qu’il y ait le moins possible d’ambiguïté dans les échanges entre les humains, qu’ils parlent la même langue ou des langues étrangères l’une à l’autre. Mais un mot n’est rien d’autre qu’un ensemble particulier de syllabes (de phonèmes) et, en règle générale, si on peut retracer des étymologies – à partir du latin ou du sanscrit par exemple –, on ne sait rien des logiques sous-jacentes qui font que tel ensemble de syllabes désigne telle chose dans telle langue. C’est la fonction polysémique de ces arrangements.
Pour les enfants, les nourrissons, il n’y a rien de plus urgent que de comprendre ce que disent les adultes autour d’eux, leurs parents et les autres, d’entrer dans l’échange global de communication. Qui ne se souvient du temps de sa petite enfance où, au pied des grands et occupé apparemment à quelque babiole, on écoutait intensément ce qui se disait au-dessus de nos têtes ? Mais, paradoxalement, à côté de cette urgence et de cette nécessité, s’ouvre une autre perspective : celle de l’infinie liberté dont l’enfant dispose pour entendre à sa guise ces mots, ou, pour mieux dire, ces ensembles vocaux de phonèmes qui l’émerveillent, le saisissent et font travailler son imagination. L’enfant est démiurge, créateur du sens, et il est le maître dans son domaine. Ces deux tendances restent en nous.
Chez quelques-uns, ce goût pour la création de sens, devant la saveur et la composition des mots tels qu’on les entend, perdure au-delà de l’enfance. On continue à donner un sens unique, différent du sens du dictionnaire, à des mots entendus nouvellement. Ainsi, pour moi, le mot “procrastination”, dont je sais bien ce qu’il veut dire puisque j’en suis un peu atteinte et qui, pour le dictionnaire, veut dire “reporter au lendemain ce qu’on peut faire aujourd’hui”, signifie-t-il “une bouche qui éclate en injures, invectives et imprécations”. Nous continuons ainsi d’user, pour notre usage exclusif, de cette capacité originelle et toujours là qu’ont les phonèmes à s’apparier en formant des sens aléatoirement différents, dont certains sont repris par l’usage culturel pour être les vecteurs du sens dit “réel”. Le jeu est entre la création poétique et l’usage ordinaire, usuel, partagé.

Cela explique-t-il en partie l’incompréhension qui existe parfois entre les êtres humains qui utilisent des mots courants, banals pour décrire une situation, des mots qui ne sont pas d’évidence porteurs du même sens pour leurs interlocuteurs ?

Oui, même si ce n’est pas suffisant pour expliquer toute incompréhension. Ainsi, par exemple, la réplique fameuse dans la bouche d’Arletty (Hôtel du Nord), qui prend feu et flamme parce qu’elle croit avoir été insultée : “Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?” Ce mot, d’usage peu courant dans sa culture, lui fait, par sa sonorité explosive, le même effet que sur moi le mot “procrastination”. Une bonne partie de l’incompréhension des élèves devant un énoncé tient, on le sait, moins à l’incompréhension du problème logique posé qu’à celle des mots utilisés eux-mêmes, dont il se pourrait bien, si on arrivait à le leur faire formuler, qu’ils aient pour eux un autre sens immédiat, dicté par leur manière d’appréhender cet ensemble de syllabes, donc par une réaction émotionnelle devant l’“effet” que produisent des sons.

Que pensez-vous des “langues” de certains jeunes d’aujourd’hui, souvent mélange de langues maternelles étrangères, de français, de verlan… ? Ne rendent-elles pas difficile la formation de certains liens sociaux et professionnels ?

Oui et non. On peut voir, sur un plan collectif, celui de groupes, s’élaborer une langue avec ses propres définitions où les membres du groupe se retrouvent. Est en œuvre la même capacité que celle du petit enfant à jouer avec les sonorités et les sens. Disons que cela représente une étape intermédiaire. Le problème naît quand il n’y a pas d’accès du tout au sens du dictionnaire. Mais, ce qui frappe, dans la majorité des cas, c’est la capacité des individus en fonction de la situation de passer d’une langue à l’autre, même s’il peut y avoir des bévues. Ces langues sont par définition incluantes pour les membres du groupe et excluantes pour ceux qui n’en font pas partie. Il ne faut pas en tirer la conclusion qu’elles excluent les parleurs de la compréhension du monde réel.

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Lyon Capitale : Dans votre livre, vous évoquez la “parlure” (mot de Lacan)… Qu’est-ce ?

Françoise Héritier, le 2 octobre 2013 © DR

Françoise Héritier : Pour moi, c’est cette voix intérieure qui débite sans cesse et sans retenue ses propres mots dans notre for intérieur sans que nous ayons à l’orienter ni puissions vraiment la canaliser. On peut parfois essayer de l’interdire, mais elle revient obstinément. Pour la psychanalyse, elle aurait un rapport net avec l’inconscient. Mais j’ai quelques doutes, car cette “parlure”, si on veut bien s’y attacher, ne nous révèle pas tout de go les arrangements secrets intimes surgis du passé que la psychanalyse cherche à faire remonter à la surface. Ce serait très simple si la “parlure” était cette clé unique ouvrant sur l’inconscient.

Peut-on dire que, mélange de notre intuition et de notre inconscient, elle nous parle… vraiment ?

Si j’en juge par ma propre expérience, ou par celle de quelques auteurs qui en ont parlé, comme Ignace de Loyola, oui, elle parle vraiment : ce sont des mots et des phrases organisées, qui ont un sens. Résultat sans doute de ce mixte d’intuition et d’inconscient dont vous parlez. Pas seulement : y entrent les préoccupations du moment, les douleurs ou satisfactions intimes, les mises en rapport entre choses vues, lues, entendues, faites. Par intuition et inconscient, il faut entendre deux démarches antinomiques, l’intuition étant la mise en rapport fulgurante de faits sans lien apparent, grâce au travail antérieur du raisonnement. L’intuition n’est en fait qu’un avatar de la raison.

Faut-il apprendre, parfois, à l’écouter ?

Certes. La vigilance est un art qui s’apprend. Il ne s’agit pas seulement d’être attentif et ouvert aux mots et à la signification qu’on leur donne mais au monde réel autour de soi, avec ses personnages, ses crises, ses rencontres. L’incompréhension, dont tout le monde se plaint, naît de cette absence de vigilance, d’attention, d’empathie à l’autre, celui dont l’énoncé qu’il émet nous indiffère, nous bouscule, nous est apparemment totalement étranger.

Prenons maintenant quelques expressions et métaphores populaires telle qu’“un dessin vaut mieux qu’un long discours”. Ce type de lieu commun n’est pas pensée consciente organisée, qu’exprime-t-il ?

Dans ce livre, je mets en parallèle ce goût obstiné pour la définition personnelle de certains mots et pour la dénomination en général des choses, qui est observé chez les individus, et la présence en même temps dans la langue d’une quantité phénoménale de “lieux communs”, ou “expressions toutes faites”, comme celle ci-dessus et tant d’autres : “C’est de la roupie de sansonnet”, “courir comme un dératé”, “tirer le diable par la queue”… Elles ont ceci en commun que tout le monde les comprend, dans une culture donnée, “au quart de tour” : “Ça ne vaut rien”, se démener “sans franc succès”, avoir le plus grand mal à “nouer les deux bouts”, à “boucler un budget”. Elles nous permettent de communiquer à coup sûr dans le domaine de l’émotion. On voit bien que l’expression toute faite colle des mots inappropriés à une situation : pourquoi le sansonnet, et que vient faire le diable ? On ne peut pas les prendre au pied de la lettre. Mais elles ont une puissance évocatrice considérable. Ce sont des raccourcis fulgurants, vecteurs d’émotion.
Il n’est pas question de raisonnement logique, ni de l’usage des concepts appropriés qui seraient nécessaires pour faire l’analyse fine d’une situation donnée : par exemple, ces gens n’ont pas de revenus ou des revenus très faibles et ils ont beaucoup de besoins. Ils ont à faire des compromis budgétaires en permanence et sont toujours en équilibre instable et dans une situation inconfortable. C’est long. “Tirer le diable par la queue” est immédiatement compris dans toutes ces acceptions. On peut donc communiquer par l’émotion globalement ressentie et pas seulement par la raison “raisonnante”.

Qu’est-ce qui est à l’origine de cette formation, condensée, d’expressions : l’émotion ?

L’imagination, et la mise en correspondance d’images qui a été faite par quelqu’un et qui a connu du succès. “Ne pas mettre ses œufs dans le même panier”, par exemple, qui encourage à répartir le risque de casse ou de perte, tient à une expérience ordinaire dont le champ peut être élargi. C’est ce bonheur d’expression, d’adéquation et de transposition, qui fait florès ensuite. Beaucoup sont de très longue durée, certaines disparaissent avec le temps, on en voit naître d’autres. L’automobile en a vu naître beaucoup : “partir en quatrième vitesse”, “sur les chapeaux de roues”…

À vous lire, on redécouvre le plaisir des mots. Peut-on l’éprouver quand on n’est pas bon en orthographe ?

Découvrir le plaisir dans le maniement des mots en raison de leur sonorité n’a rien à voir avec la transcription et donc avec l’orthographe, c’est-à-dire avec l’écriture communément admise. L’orthographe, au sens littéral – la transcription visuelle correcte des sons –, est une convention qui, dérivée de l’écriture, contraint à des procédures standardisées. Le plaisir dont je parle, qui tient à la sonorité, à l’agencement des sons, est un plaisir gratuit, totalement distinct.

Les mots, leur architecture, expriment-ils et structurent-ils les modes de pensée et les cultures des peuples ?

C’est une vaste question. Il faut l’entendre dans les deux sens : d’une part, les mots dépendent de la culture, dont ils sont une création ; d’autre part, ils la transmettent à ses locuteurs. C’est dans ce lien mutuel de dépendance, et en fonction des contextes historiques, qu’il faut les placer. On m’a fait récemment remarquer, chose bien connue, qu’il n’existe pas en français de mot abstrait pour définir le statut d’un parent dont l’enfant est décédé, homologue à “veuf” ou “orphelin”. Est-ce que ce mot existe, de façon statistiquement significative, dans d’autres langues, ou bien avons-nous affaire à un innommable universel, parce que c’est une situation qui va au rebours du temps, ou encore au fait que la langue française recule devant la dénomination d’une situation proprement indicible ? S’agit-il d’une impossibilité dans une culture particulière, ou d’un impensable/impensé/indicible universel ?

Que dit le langage actuel de notre mode d’évolution ?

Le goût des abréviations de toutes sortes me fait penser que la rapidité et l’immédiateté sont devenues des critères essentiels de notre culture, dans tous les domaines, y compris dans celui de la communication entre les êtres humains.

Un message à nos lecteurs en conclusion ?

Le plaisir dans le maniement des mots et du langage nous est offert gratuitement et nous jouissons de cette gratuité comme s’il s’agissait d’un fait sans valeur, alors qu’il suffit d’écouter vraiment pour entendre pleinement le sens des sons et entrer en empathie, ce qui nous comble dans des situations qui risqueraient sans cela d’être d’un vide sidéral. En prendre conscience nous permet d’accéder à une certaine plénitude, même si l’on n’a pas fait d’études !

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Le Goût des mots, éditions Odile Jacob.

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