Le musée Tony-Garnier nous embarque dans la découverte des dynamiques urbaines, humaines, sociales et culturelles qui ont marqué les cités de l’agglomération lyonnaise entre 1973 et 1990.
Après la dernière longue exposition Les Jours heureux, archéologie des trente glorieuses qui traitait des années 1945-1973 en évoquant des faits de société comme le baby-boom, le plein-emploi ou la consommation, le musée Tony-Garnier se recentre sur ses grands sujets d’intérêt que sont l’architecture, l’urbanisme et le logement social avec Voyages en cité. 1973-1990 : vivre dans les quartiers populaires,une période de grande transformation urbaine, politique, sociale et culturelle.
L’exposition aborde la naissance et la diversité des quartiers populaires (le musée est lui-même dans un quartier populaire du 8e arrondissement) qui, avec les crises sociales et économiques ayant suivi le premier choc pétrolier de 1973, ont fortement subi le chômage, la ghettoïsation, les problèmes de logement, le racisme et les émeutes.
Face à cette situation, une politique de la ville visant à améliorer la vie des habitants, réduire les inégalités sociales, réhabiliter ou rénover les quartiers s’est peu à peu mise en place pour être définitivement institutionnalisée en 1990 par la création du ministère de la Ville.
Ainsi durant toute cette période, de nombreux dispositifs seront testés dans l’agglomération lyonnaise avant d’être développés sur le territoire national. L’exposition démontre également que dans le même temps des structures mais aussi les habitants se sont mobilisés pour pallier les problèmes et qu’une utopie architecturale s’est développée pour mieux vivre la cité.
Sept quartiers emblématiques de cette période
Sept quartiers ont été retenus avec une mise en exergue d’une problématique particulière concernant soit l’urbanisme, la politique de la ville, les dynamiques sociales ou encore la vie culturelle : les États-Unis (Lyon 8e) : les réhabilitations du quartier et son tissu culturel et associatif ; la Duchère (Lyon 9e) : une “ville idéale” d’une grande modernité ; Terraillon (Bron) : l’évolution d’un quartier de copropriétés ; Rillieux-la-Pape : une ville nouvelle pour accompagner le développement industriel ; ZUP Grande Île (Vaulx-en-Velin) : un laboratoire pour la politique de la ville ; ZUP des Minguettes (Vénissieux) : les initiatives et dynamiques sociales (la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, compagnie Traction Avant avec le hip-hop…) ; le Tonkin (Villeurbanne) : l’urbanisme sur dalle et ses usages. “Notre objectif, étaie Cécile Capelle, directrice du musée, est de mieux faire connaître ces deux décennies charnières dans l’histoire de France mais aussi en métropole car elles ont modifié durablement l’architecture, l’urbanisme et les logements et puis c’est une histoire qui éclaire encore notre époque, on parle toujours d’égalité, de classes sociales, de la place des jeunes, des cultures issues de l’immigration. Du fait de la crise économique et sociale, tous ces quartiers ont connu des changements profonds sur fond d’image négative mais il y a eu beaucoup de choses positives dont on voulait parler, également leur donner un visage plus humain par le témoignage d’habitants. Dans chaque territoire, il y a eu des artistes, des associations de locataires, des travailleurs sociaux qui ont essayé de trouver des solutions pour mieux vivre ensemble, là où les conditions de vie étaient devenues très difficiles. Les MJC étaient très actives, les mouvements d’éducation populaire aussi. Leur rôle était déterminant pour éviter que l’implosion ne s’accélère car cela aurait pu être pire, beaucoup de gens ont perdu leur travail et ceux qui avaient les moyens sont partis. Il y a eu également une montée du racisme du fait du regroupement familial avec l’arrivée massive d’étrangers dans les cités à partir de 1974, alors qu’avant il s’agissait d’une immigration de travail. On démontre enfin que dans le cadre de rénovation ou réhabilitation, des architectes ont développé une vision utopiste des quartiers pour mieux vivre ensemble.”
L’utopie architecturale du Tonkin et de la Duchère
L’exposition constitue une formidable mémoire autour d’une grande diversité de documents : photos, articles de presse, vidéos (dont une en 3D qui retrace la reconstruction du quartier de la Duchère), témoignages audio d’habitants et anciens maires, maquettes, musiques de l’époque, bibliothèque d’ouvrages, des QR codes qui permettent d’accéder à des analyses plus profondes sur les thématiques abordées. Sont présentées également cinq œuvres d’artistes contemporains ayant travaillé sur la mémoire des quartiers dont celle, très belle, de Guénaëlle de Carbonnières. Appartenant à une série titrée E vitrum,elle est constituée d’images d’archives du quartier des Minguettes fusionnées dans des couches de verre par la chaleur, rendant une matière transparente qui conserve ainsi la mémoire d’un lieu en constante transformation. Par une technique de thermoformage, le verre prend aussi l’empreinte de gravats qui proviennent d’immeubles récemment détruits sur place rendant ainsi visibles les démolitions encore en cours, liées au grand projet de ville actuel. “Parmi les utopies architecturales, on peut citer le Tonkin et la Duchère,ajoute Cécile Capelle.Le Tonkin avec l’urbanisme sur dalle, très nouveau à l’époque, et tout juste testé à la Défense à Paris. C’était l’utopie des équipements ouverts et intégrés dans le paysage. Le CDI du collège était ouvert à tous les publics quand les collégiens n’étaient pas là, la cour d’école servait pour les piétons quand les enfants n’étaient pas présents, la circulation des piétons étant facilitée par le fait que les voitures étaient reléguées en dessous avec ce système de dalles. L’idée était d’avoir une vraie vie de quartier où tout le monde puisse se rencontrer, aller au spectacle à l’espace Tonkin qui était l’espace culturel, et en plus il y avait de la couleur – du rouge et du violet – ce qui était nouveau dans le béton. Pour la Duchère, cela avait commencé un peu avant, dans les années 1960, l’idée des architectes était de construire une ville à part, belle à vivre avec de grands espaces et de la lumière, une architecture symbolisée par la tour panoramique de François-Régis Cottin et la barre des Érables de Jean Dubuisson, une architecture moderniste inspirée par Le Corbusier, très bétonnée mais très fonctionnelle avec quatre secteurs aménagés en lieux de vie autonomes. Hélas, quand les usines de Vaise ont fermé, le chômage a pris le dessus et les plus aisés sont partis alors qu’au début les gens se battaient pour venir y vivre.”
Une exposition évolutive et ambitieuse
Pour 2026 et 2027, le musée projette des actions de médiation ainsi qu’un programme culturel. L’idée est d’entrer en résonance avec l’actualité et l’évolution de ces quartiers, de voir ce qui a marché ou pas. Des balades urbaines dans les quartiers traités seront proposées couplées avec l’exposition en direction de tous les publics y compris ceux qui y habitent. Des films et documentaires ont été sélectionnés, qui explorent la façon dont ces quartiers sont habités. Une rencontre avec les membres de Carte de séjour est envisagée ainsi que le sociologue Philippe Hanus qui a écrit un livre sur le groupe, tout comme des spectacles de hip-hop, des tables rondes avec chercheurs, sociologues et artistes. Mars 2026 verra la sortie d’un jeu de l’oie qui explique de manière ludique le fonctionnement (très complexe) de la politique de la ville depuis 1973 jusqu’à 2030.
Voyages en cité. 1973-1990 : vivre dans les quartiers populaires – Jusqu’au 18 décembre 2027 – cm-tonygarnier.org
