Isabelle Doré-Rivé, directrice du CHRD, est l’invitée de 6 minutes chrono / Lyon Capitale

"Comment parler de la guerre aux enfants" : le pari réussi du CHRD de Lyon

Isabelle Doré-Rivé, directrice du CHRD, est l’invitée de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.

Au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de Lyon, l’exposition temporaire « La guerre en jeu » propose une plongée originale dans l’enfance durant la Seconde Guerre mondiale. À travers les jouets, objets du quotidien et témoignages, elle explore la manière dont les enfants vivaient le conflit, entre adaptation, propagande et imagination. Destinée aussi bien aux adultes qu’aux plus jeunes dès 7 ans, l’exposition a été pensée comme un parcours accessible mais exigeant. "C’est un récit qui embarque les enfants et qui va leur permettre d’entrer dans une thématique qui paraît accessible, mais qui en réalité ne l’est pas", explique Isabelle Doré-Rivé.

Les enfants au cœur de la guerre

Sujet encore émergent dans la recherche historique, l’étude des enfants en temps de guerre s’intéresse désormais davantage à leur vécu qu’aux politiques qui leur étaient destinées. Les jouets deviennent alors des sources précieuses. "Les enfants jouent pendant les guerres, c’est constant. Mais les jeux reflètent la période, et la matérialité des jouets reflète aussi la pénurie", souligne la directrice. Entre recyclage d’objets anciens et fabrication artisanale, les jeux témoignent aussi des difficultés matérielles de l’époque.

Mais au-delà de leur fonction ludique, ces objets révèlent aussi un enjeu politique. Sous le régime de Vichy, l’enfant devient une cible privilégiée de la propagande. "Les enfants sont un enjeu de propagande absolument majeur [...] c’est la France de demain", rappelle Isabelle Doré-Rivé, évoquant notamment l’image du maréchal Pétain diffusée comme celle d’un grand-père bienveillant.

Jouer malgré la pénurie

Dans un contexte de restrictions, les enfants s’adaptent. Les familles ressortent d’anciens jouets ou en fabriquent de nouveaux avec les moyens du bord. "On ne peut plus faire de soldats de plomb [...] on fabrique des soldats avec un mélange de plâtre, de paille hachée, de carton", décrit-elle. Certains jeux vont même jusqu’à reproduire la réalité quotidienne, comme les jeux de marchande sans produits à vendre, remplacés par des tickets de rationnement.

Plus de détails dans la vidéo :

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Bonjour à tous, bienvenue dans l’émission “6 minutes chrono”, le rendez-vous quotidien de la rédaction de Lyon Capitale. Aujourd’hui, on va parler de culture, on va parler d’une exposition temporaire au CHRD, le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation, avenue Berthelot, à Lyon 7. Il y a une exposition temporaire jusqu’au 7 juin qui s’appelle « La guerre en jeu ». Cela parle de l’enfance en temps de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de ce que disent les jouets des enfants de l’époque sur ce qu’ils vivaient. Il y a tout un parcours visiteur conçu pour les adultes mais aussi pour les enfants à partir de 7 ans, qui est accompagné. Et pour en parler, nous recevons Isabelle Doré-Rivé, qui est directrice du CHRD. Bonjour Isabelle.

Bonjour.

Merci d’être venue sur notre plateau. On va entrer dans le vif du sujet. D’abord, à partir de quel âge peut-on venir voir cette exposition, qui porte sur les enfants mais qui est aussi faite pour eux ?

On peut la voir à partir de 7 ans, 7-8 ans, c’est parfait, et jusqu’à un âge avancé. Mais on l’a particulièrement adaptée aux enfants de 7 à 11-12 ans.

Et quand on dit qu’ils sont accompagnés, cela signifie qu’ils ont un audioguide, qu’il y a aussi des étapes autour des jouets… c’est vraiment…

On a repéré un certain nombre d’objets thématiques et, autour de cela, on a construit un parcours audioguidé avec l’aide d’une compagnie de théâtre. C’est un récit qui embarque les enfants et qui va leur permettre d’entrer dans une thématique qui paraît à la fois facile et accessible pour eux, mais qui en réalité ne l’est pas, car il y a tout l’enjeu de leur parler de la guerre, surtout par les temps qui courent, sans les inquiéter, mais en leur disant les choses, parce que les enfants n’aiment pas qu’on tourne autour du pot.

On leur cache, effectivement. On va aller un peu dans le fond de l’exposition. Je crois qu’il y a beaucoup de travaux sur les jouets qui sont présentés, mais aussi sur la vie des enfants pendant la guerre. Est-ce que vous pouvez nous expliquer un peu l’historiographie ? Je sais qu’il y a beaucoup d’études qui sont lancées actuellement sur les jouets pendant la Seconde Guerre mondiale. On associe beaucoup la manière dont les enfants vivaient la guerre à ce que disent les jouets. Quel est l’état des études globalement ?

C’est un sujet qui émerge. On a fait l’histoire des enfants depuis assez longtemps, depuis Philippe Ariès, mais là on va vraiment se centrer sur l’enfant, et non sur les politiques en faveur de l’enfant, ce qui est complètement différent. Cela implique de travailler à la fois sur des témoignages, mais aussi sur des objets qui ont été conservés. Ces objets sont des jouets : poupées, ours en peluche, mais aussi des jeux.

Les enfants jouaient pendant la guerre.

Les enfants jouent pendant les guerres, c’est constant. Mais évidemment, les jeux reflètent la période, et la matérialité des jouets reflète aussi la pénurie et les difficultés à les produire.

Il y a beaucoup de choses dans ce que vous dites. Il y a d’abord le fait que l’enfant devient une cible politique. On essaie de faire passer un message à travers les jouets, les affiches, les images. On en parlait un peu avant l’émission : le régime de Vichy essayait de faire passer le maréchal Pétain comme un grand-père, vous me disiez ?

Pour le régime de Vichy, l’un des enjeux est de reconstruire une famille idéale, qui n’a jamais existé, très patriarcale. Les enfants sont un enjeu de propagande absolument majeur, déjà parce qu’ils sont plus faciles à convaincre que les adultes, et ensuite parce que c’est la France de demain. Il est donc absolument essentiel de bien les conditionner très jeunes.

C’est de l’endoctrinement ?

C’est de l’endoctrinement, absolument, oui. Il s’agit de les faire adhérer au maximum à ce nouveau régime et, à travers lui, surtout à la figure du vieux maréchal Pétain, qui passe pour un gentil grand-père, que l’on voit venir faire des discours dans les salles de classe à la rentrée, et dont l’image est très diffusée à travers des bons points, des affiches, et à qui les enfants sont incités à envoyer des dessins.

Est-ce qu’on retrouve la même chose après la Libération, mais avec les Américains ? Il y a cette idée aussi de toucher les familles par les enfants…

Alors, un peu. On va voir, à la Libération, des jeux qui évoquent les étapes de la Libération, par exemple des jeux de l’oie ou des choses comme cela. On va voir, dans les bandes dessinées, des figures de résistants qui émergent. Mais ce n’est absolument pas comparable. Il ne s’agit pas de porter une doctrine, et encore moins de mettre en avant un individu. Il n’y a pas de culte du général de Gaulle, par exemple. On est vraiment là dans une politique d’État autoritaire, et on sait que, dans tous ces États, les jeunes, et plus particulièrement les enfants, sont au cœur de la propagande.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer un peu quels étaient les jouets en temps de guerre ? C’est aussi un temps de pénurie de matériaux. Avec quoi jouaient-ils ?

Les enfants jouent déjà avec les jouets d’avant-guerre. On voit dans beaucoup de familles des parents qui ressortent leurs propres jouets, qui les époussettent et qui les offrent à leurs enfants, parce que l’argent manque pour acheter des jouets et, en plus, ceux qui sont produits en temps de guerre ne sont pas très satisfaisants et très peu nombreux. On voit donc des peluches recyclées d’une génération à l’autre. Les parents fabriquent aussi des jouets pour leurs enfants. Dans l’exposition, on a une très belle maison de poupée qui a été faite par un grand-père pour ses petites-filles. Et puis les jouets s’adaptent dans leur forme, avec des compositions un peu étranges. On ne peut plus faire de soldats de plomb, par exemple : on fabrique des soldats avec un mélange de plâtre, de paille hachée, de carton… on ne sait pas trop ce qu’il y a dedans.

C’est de la débrouille.

Et puis les jouets évoquent aussi ce que vivent les enfants. On a notamment des jeux de marchande qui sont complètement fascinants, parce qu’il n’y a plus rien à vendre. Il y a simplement tout un jeu de tickets et de petites affichettes : plus de sucre, plus de viande… Les enfants reproduisent en fait la réalité.

Très bien, ce sera le mot de la fin. On est déjà au bout des “6 minutes chrono”. Merci beaucoup Isabelle Doré-Rivé d’être venue nous expliquer le contenu de cette exposition. Vous pouvez la retrouver jusqu’au 7 juin, avenue Berthelot à Lyon 7, au CHRD, pour les petits et les grands. Merci d’avoir suivi cette émission. Plus d’actualités sur le site lyoncapitale.fr. À très bientôt.

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