Virginie Despentes durant les répétitions de Romancero Queer, créé à La Colline © Teresa Suarez

Entretien avec Virginie Despentes : “Qu’on se sente un peu réconforté”

Virginie Despentes revient au théâtre après Woke et, pour la première fois, signe seule texte et mise en scène. Créé au printemps dernier à Paris, Romancero Queer est au théâtre de la Croix-Rousse en mars. Depuis Barcelone où elle habite, la précieuse autrice a pris le temps de nous expliquer la genèse de ce projet. Entretien.

Lyon Capitale : Il y a eu Viril, joué dans les théâtres et les salles de concert puis Woke créé au CDN de Lille. Vous voilà maintenant seule autrice et metteuse en scène pour Romancero Queer conçu dans rien moins qu’un théâtre national, à La Colline ! Comment est né ce projet et cette envie d’émancipation ?

Virginie Despentes : Romancero Queer est arrivé car je suis allée voir Wajdi Mouawad qui dirige ce théâtre où je vais souvent pour savoir s’il pouvait programmer Woke. Ce n’était pas possible mais il m’a rappelée deux semaines plus tard car la petite salle s’était libérée ; il voulait savoir si ça m’intéressait. J’ai dit oui tout de suite. J’avais envie de retravailler avec l’équipe de Woke [Soa de Muse, Mascare, Casey, Mata Gabin…, NdlR] parce que c’était génial. Je me suis prise au jeu du théâtre. J’espère pouvoir trouver un théâtre pour faire la troisième partie de ce triptyque avec la même équipe d’actrices et d’acteurs.

Est-ce que travailler au plateau avec une partie des comédiens de Woke vous “régénère” par rapport au travail solitaire de la romancière ?

Ce n’est pas tant que ça me régénère, c’est surtout que c’est super différent comme façon d’écrire, ça se complète. Pouvoir écrire, faire une première lecture sur table, corriger en fonction de ce qui s’est passé et ensuite pouvoir continuer à écrire, corriger, couper, réagencer avec les comédiennes et les comédiens au fur et à mesure de la mise en scène est une pratique de l’écriture qui n’a vraiment rien à voir avec la pratique du roman. Là je suis en train d’écrire un roman, c’est vraiment la solitude, c’est le retrait complet. Écrire du théâtre ça me fascine, je trouve ça super heureux. Après, si je pouvais ne faire que du théâtre et ne plus jamais écrire ni d’essais ni de romans, il y a des choses qui me manqueraient. Le théâtre me fait comprendre aussi des choses sur comment on peut faire évoluer un texte. Je suis fascinée par ce qui se passe quand tu l’entends pour la première fois lu et comment il évolue. Et il n’évolue pas du tout de la même façon du fait de la mise en scène et du travail au plateau que si t’es tout seul chez toi. Mais aussi c’est pas du tout la même chose de lire un livre, être lecteur ou être assis dans une salle de théâtre, ce n’est pas du tout la même expérience du texte. Et c’est d’ailleurs pourquoi, pour l’instant, je n’ai pas envie de publier les textes de théâtre ni Woke ni Romancero Queer, même si à un moment donné on les publiera. On ne travaille pas du tout de la même façon parce qu’à la fin, le décodeur n’est pas du tout le même. Il y a le décodeur lecteur ou le décodeur spectateur. Ce n’est pas du tout la même chose.

© Teresa Suarez

Romancero Queer est une plongée dans les loges d’un théâtre, appuyée sur l’œuvre d’un dramaturge, Federico García Lorca. Il y a la question de l’art mais aussi de l’Espagne où vous vivez. Pourquoi avoir choisi ce canevas ?

García Lorca, ça vient du fait que j’ai huit comédiens et comédiennes et qu’ils sont huit dans cette pièce que je connais bien. C’est un auteur que je lisais adolescente et que j’ai vraiment redécouvert ces dernières années car il intéresse beaucoup de musiciens ici [à Barcelone, NdlR] et de gens que je côtoie. Et García Lorca a travaillé beaucoup sur des cultures gitanes à des moments où ça disparaissait. Il y avait quelque chose intuitivement qui me paraissait intéressant.

Et puis il y a ce metteur en scène hétéro blanc normé, tyrannique. D’où vient-il ? Est-ce que c’était plus simple d’en faire un personnage de pièce théâtrale que de roman ?

Il n’est pas si normé que ça en fait. En tout cas, depuis Woke et même avant, je parle avec beaucoup d’actrices, d’acteurs, metteurs en scène de théâtre notamment pour essayer de savoir comment je vais faire. Le théâtre est un milieu que je découvre et ce personnage en est un archétype. Il y a quelque chose dans Romancero Queer sur l’abus d’autorité, sur la pyramide. Au théâtre, ce n’est pas la même pyramide qu’au cinéma ou dans un journal mais ce rapport de domination est important et central. Ce personnage aurait été très bien dans un livre mais c’est vrai que j’avais envie de parler des actrices au théâtre. Je venais de le faire avec les actrices de cinéma dans Cher connard. Ce serait un très bon personnage de livre aussi. Les personnages de relous, c’est toujours bien !

Vous dites à propos de Romancero Queer, dans les notes d’intention que vous avez rédigées, que vous aimeriez que cette pièce “soit une occasion d’énoncer deux ou trois choses sur ce qui nous arrive, collectivement – mais aussi qu’on en sorte un peu consolé, rafistolé, soutenu”. Qu’est-ce qui nous arrive justement ?

On peut parler de changement de paradigmes en accéléré. Ça fait un bout de temps, mais la sensation que moi je retire, c’est que depuis 2020 il y a une accélération. L’accélération ne va pas dans un sens où on se dit que ça [l’avenir, NdlR] va bien se passer, ça va être de mieux en mieux, ça va être la fête. Non. C’est dur. Par exemple, beaucoup de gens avec qui je travaille sur les pièces de théâtre sont plus jeunes que moi, beaucoup plus jeunes que moi. Je vois qu’ils ont l’impression qu’on leur a complètement confisqué un futur à temps moyen. Pas demain, pas aujourd’hui, mais toute idée que ça va bien se passer à temps moyen et avec l’idée que ça pourrait très très mal se passer. Ce n’est pas nouveau, mais de cette façon aussi aiguë, si ça l’est. Et c’est vrai que, depuis 2020, de façon consciente, j’essaie de créer des livres, des textes, des lectures et maintenant des pièces de théâtre qui sont des moments où on se sent mieux quand on sort qu’en arrivant. Je crois que ce n’est pas la peine d’essayer, en ce qui me concerne, de dénoncer ou de rentrer dans le mal, parce que j’ai la sensation qu’on est tous très conscients que ça ne va pas du tout. Et depuis cinq ans, j’ai envie d’envoyer des trucs dans le monde pour qu’on se sente un peu réconforté parce que je ne pense pas que ce soit inutile. Je pense que c’est même important, et notamment des endroits où physiquement on est là, on vient en présentiel comme on dit. On est là physiquement, tous ensemble, heureux d’être avec d’autres gens. On sent une force et j’ai l’impression que j’ai besoin de la sentir aux concerts des autres, aux films des autres, aux pièces de théâtre des autres ou dans les livres des autres. C’est ce que j’essaie de faire. Après, je ne vais pas non plus faire ça toute ma vie, mais là, en ce moment, j’en suis là.

Vous dites également avoir toujours considéré que les salles de théâtre étaient des endroits où il pouvait vous “arriver de très bonnes choses”. Quelle spectatrice de théâtre êtes-vous ? Et quels sont justement les artistes de théâtre qui vous intéressent ?

Je vais au théâtre beaucoup plus facilement qu’au cinéma, ces derniers temps. Parmi les artistes qui m’intéressent, il y a Rébecca Chaillon notamment parce que son travail est aux antipodes de ce que je suis capable de faire. Caroline Guiela Nguyen me touche beaucoup aussi. Il y a également Wajdi Mouawad ou Tiago Rodrigues, que j’ai vu cet été au théâtre grec à Barcelone avec sa pièce Hécube, pas Hécube.

Romancero Queer –Du 17 au 22 mars au théâtre de la Croix-Rousse

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