Marina Maljkovic 1
© Tim Douet

Marina Maljkovic : “Le basket, c’est toute ma vie !”

Pour la première fois de son histoire, l’équipe de Serbie est devenue championne d’Europe de basket féminin, en battant en finale la France (76-68) ce dimanche à Budapest. Les Serbes, parfaitement dirigées par Marina Maljkovic, ont surclassé les Françaises. Il y a quelques mois, celle qui est aussi coach du Lyon Basket Féminin depuis 2013 s’était longuement confiée dans les colonnes de Lyon Capitale

Entretien avec Marina Maljkovic (Lyon Capitale n°741).

Lyon Capitale : Vous avez été élue 67e femme la plus influente de Serbie (sur 200) et 44e personnage dans le sport (sur 50 sportifs). C’est une reconnaissance importante, à vos yeux ?
Marina Maljkovic : C’est une fierté. C’est beau, la reconnaissance des gens. En 2011, quand je suis devenue sélectionneuse de la sélection féminine de Serbie, on partait de zéro. Durant des années, la Serbie n’a pas participé aux championnats d’Europe et du monde. Il y a donc eu une révolution très rapide, puisqu’on participe en 2013 aux championnats d’Europe en France et on termine à la 4e place ! On a fini 8e lors des derniers championnats du monde [en Turquie, en 2014].
À la base, je devais aller faire des études de psychologie, et je me suis retrouvée là. Ce métier d’entraîneur est arrivé par hasard. Une fois à la tête de la sélection, j’avais qu’une seule chose en tête : faire cette révolution du basket féminin. On a mis en place une véritable organisation, on a fait un travail de fond. J’ai fait toute la Serbie en long et en large pour convaincre les filles de venir jouer au basket.
N’oubliez pas que ce sont les Balkans, et les mecs ont du mal à voir les filles faire du sport. Pourtant, ils ont tous fini par nous féliciter. Les médias serbes ont également joué le jeu. Depuis, on ne peut plus marcher dans la rue, les gens sont très sympas avec nous. Les joueuses, je ne voulais pas en faire de simples basketteuses. Alors elles ont été au théâtre, fait du mannequinat, bref elles ont fait de nombreuses choses en dehors. Je suis fière de tout ça, de voir la Serbie regarder tous nos matchs. On est parvenu à attirer pas uniquement les fans de ce sport mais tout un peuple.
Vous êtes connue pour avoir un fort caractère...
Une chose est sûre, je ne triche pas. Je suis comme je suis. Le plus important, c’est de rester soi-même. Je suis calme pendant les matchs, car je n’éprouve pas le besoin de gesticuler pour le plaisir. Même si, il y a quelques années, j’ai fait du théâtre, je ne suis pas une actrice. Il n’y a rien de faux, c’est sincère. Je suis franche. Je ne supporte pas l’hypocrisie. On ne peut pas aimer tout le monde, même si on doit rester poli.
Quand tu n’as pas de “dossier”, comme vous dites ici, la vie est très simple. Lorsque tu ne fais rien de malhonnête, tu n’as trahi personne, tu n’as pas besoin de raconter des histoires. Je me comporte de la même manière si j’ai en face de moi Obama ou quiconque.
Ça vient d’où, cette personnalité ? De votre enfance en Serbie ?
Mon enfance, je l’ai passée en Europe, car je suis partie de Belgrade à l’âge de cinq ans. Je suis allée à Barcelone, puis à Limoges, ensuite à Athènes et enfin à Paris. J’ai fait l’école française et américaine. En 1998, je suis à Paris et je m’apprête à aller aux États-Unis dans une école privée. Les frais de ma scolarité étaient pris en charge, j’avais juste à me rendre sur place. Mais, compte tenu des événements [de mars à juin 1999, la Serbie (Yougoslavie à l’époque) a été la cible de bombardements des forces de l’Otan], j’ai décidé de rentrer en Serbie.
Pour quelles raisons ?
Pour les mêmes raisons que je suis restée à Lyon [voir 2e partie de l’entretien, ci-dessous]. J’ai ça en moi, de vouloir prouver, ce sentiment de justice... Finalement, j’ai suivi mon cœur. J’ai ressenti que je devais faire ce choix. Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais j’ai été très touchée par ce qui se passait. J’étais en contact permanent avec mes amis, il y avait une mauvaise situation dans mon pays, je n’ai pas réfléchi, je me devais de venir en Serbie.
Sur place, vous avez vu quoi ? Vous l’avez vécu comment ?
Vous savez, les Serbes, nous sommes très débrouillards. Là-bas, même dans certains endroits, il n’y a pas d’eau ou d’électricité, les gens n’en font pas tout un plat. À Paris, je me souviens, un jour, il y a eu une coupure d’électricité, c’était un drame. Vous avez vu les jours de neige à Lyon ? Les gens sont paniqués (sourire). Pour en revenir à votre question, pour vous dire la vérité, il y avait ce choc visuel mais le peuple ne se plaignait pas. Il était soudé dans cette épreuve, il trouvait des solutions. C’est quelque chose lié au sport car, sur un terrain, tu dois trouver des solutions en attaque, en défense.
La Serbie est un pays multiconfessionnel (chrétien, musulman...). Quel est votre regard sur les derniers événements qui se sont déroulés en France* ?
(Long silence.) On cherche tous une explication, à essayer de livrer un commentaire intelligent face à cette situation... mais, malheureusement, il n’y en a pas. Ce qui s’est passé, c’est quelque chose d’extrêmement moche et terrible. À vrai dire, il me fait mal, le monde dans lequel on vit. Je ne suis pas superficielle, je suis quelqu’un de très profond dans les émotions. Je me pose de nombreuses questions. J’ai le sentiment qu’il y a quinze ans le monde était différent. Le vivre-ensemble se portait mieux. Mais j’ai du mal à comprendre pourquoi c’est le mauvais de l’homme qui ressort... Je sais que ça peut paraître stupide ce que je suis en train de dire, certains diront que c’est des banalités, mais j’ai envie d’insister sur les qualités humaines.
Il y a un grand joueur de basket, Louis Bullock – qui a joué notamment au Real Madrid –, lorsqu’on lui demandait quelles étaient ses ambitions, il répondait toujours : “Mon ambition, c’est d’être une bonne personne.” Tout le monde rigolait car surpris par ses propos. Mais ce mec, un excellent joueur, qui mettait trente points par match, il avait tout compris.

* Cet entretien a été réalisé en janvier 2015.

Le Lyon Basket Féminin a connu quelques difficultés financières l’été dernier, qui ont failli l’empêcher d’évoluer en Ligue féminine (L1). Racontez-nous...
Marina Maljkovic : Déjà, pour être honnête, je ne m’attendais pas à vivre une intersaison si agitée. On venait de remporter le Challenge Round [le 3 mai 2014, face à Nantes, NdlR], soit le premier titre du club. Tout allait bien. Lorsqu’on m’a informée de ces difficultés, j’étais avec l’équipe nationale de Serbie. C’était vraiment pas facile. Malgré tout, j’ai pris la décision de poursuivre l’aventure, car je me sens bien à Lyon. Je m’entends bien avec les dirigeants du club, j’ai commencé à développer quelque chose ici... Et puis, je ne suis pas du genre à prendre la fuite.
Certes, mais votre décision peut surprendre. Vous avez un sacré CV, une certaine notoriété et vous décidez tout de même de rester à Lyon...
Oui, je suis comme ça, c’est ma personnalité. Je suis une battante. Avec la sélection ou lorsque j’entraîne un club, je me donne toujours à fond. Alors, oui, je pourrais entraîner un plus grand club, mais les dirigeants du LBF ont toujours été corrects avec moi. De plus, je ne l’ai jamais caché, j’ai voyagé dans de nombreux pays en Europe mais la France est mon deuxième pays [Marina Maljkovic possède un passeport français]. Les gens à Lyon m’apprécient, je me sens vraiment bien et j’ai l’occasion de faire partager mon savoir-faire, mes connaissances en basket...
Le LBF se trouve dans une mauvaise posture en championnat. Vous allez donc devoir lutter pour vous maintenir au sein de l’élite...
Je suis venue à Lyon [en 2013] après avoir entraîné le Partizan Belgrade [Serbie]. J’ai quitté ce club sur 32 victoires et 0 défaite. Alors, mettez-vous à ma place : cela n’a pas été évident de connaître les défaites. Car je ne les accepte pas, tout simplement. Je vise uniquement les victoires. Ceci dit, je ne me plains pas. J’ai accepté de signer à Lyon, j’assume. Personne ne m’a forcée. Mais, oui, même s’il y a des progrès, c’est dur à vivre.
Surtout qu’en France il n’y a pas cette culture de la gagne. On accepte facilement la défaite...
Vous le dites à ma place (sourire). Dernièrement, je suis intervenue, comme je le fais régulièrement, devant des coachs de basket de la région lyonnaise. Et, quel que soit le sujet de l’intervention, on revient toujours sur le fait que l’esprit de compétition n’est pas assez développé en France. Il n’y a pas cette faim de la victoire chez les joueuses et les joueurs comme il existe dans les autres pays. C’est quelque chose que je n’accepte pas. Je n’accepterai jamais de voir une joueuse ne pas se donner à fond.
En France, à 16 ans, tu peux rouler dans une belle voiture en conduite accompagnée ; en Serbie, on se bat à 20 ans pour en avoir une. Attention, je ne critique pas la France, je veux l’aider. J’aime ce pays ! Simplement, il faut l’admettre : la jeunesse française est trop gâtée.
Pour s’en sortir, le Lyon Basket Féminin n’aurait-il pas intérêt à s’allier avec l’Asvel et ce grand projet mené par Tony Parker ?
Il faudrait ne pas être intelligent pour ne pas vouloir collaborer avec Tony Parker. Avec mon expérience dans le basket, je sais que ce n’est pas facile d’investir dans ce sport. Il ne suffit pas de mettre de l’argent. Personnellement, j’aimerais juste faire prendre conscience aux gens de Lyon que, dans leur région, il y a véritablement un potentiel.
J’ai beaucoup voyagé dans ma vie et j’ai rarement vu ça. Ça serait vraiment dommage de ne pas faire un grand club masculin et un grand club féminin reconnus en Europe. Ça serait du gâchis. Et je peux vous dire que tout le monde s’en mordra les doigts.
Pensez-vous que les joueuses du LBF seront un jour aussi médiatisées que les joueuses de l’OL ?
Si le LBF joue en Coupe d’Europe, ça sera un autre sport. C’est un autre niveau, un autre rythme. Et cela attirera forcément les médias. Après, il ne faut pas comparer le basket au foot, voire aux autres sports. Notre salle de Mado-Bonnet comporte 1 500 places. Si on pouvait remplir à chaque match, qu’on ne puisse plus respirer, ça serait super. Si on peut un jour jouer devant 5 000 personnes, ça sera déjà extraordinaire. Je ne peux pas me plaindre car, malgré des résultats décevants, les gens viennent nous encourager. Je suis reconnaissante.
Je suis derrière la Ligue nationale de basket (LNB) car ils font beaucoup pour promouvoir le basket. Mes dirigeants vont rire en lisant mes propos, car je leur reproche souvent de ne pas penser assez au sport mais au cirque qu’il y a autour (sourire). Mais, honnêtement, j’ai du respect pour ce que met en place la ligue française autour des rencontres de basket. Il y a de nombreuses animations, des actions auprès des écoles de basket et des jeunes des quartiers, des handicapés... Il n’y a qu’en France qu’il se passe de telles choses. La ligue française est la meilleure ligue féminine de basket au monde. Vous pouvez l’écrire, Marina Maljkovic le dit et assume (sourire).
Dirige-t-on de la même manière le LBF et la sélection féminine de Serbie ?
Les valeurs me sont chères. Je parle des valeurs humaines, et celles-ci ne changent pas. Que je sois dans un petit ou un grand club ou avec une équipe nationale, je ne change pas cet aspect-là. Avec une joueuse qui n’a pas un bon fond, mes meilleures idées, stratégies et tactiques ne servent à rien. On fait tous des erreurs, mais l’idée c’est d’en faire le moins possible.
Pour un bon entraîneur, c’est comme pour un grand joueur, le talent est inné. Tu l’as ou tu l’as pas. Tu peux apprendre pour progresser, mais il faut avoir ce truc-là. Comme je le dis souvent – et ce n’est pas une posture –, le basket, c’est toute ma vie.
Vous êtes une vraie passionnée. Dans dix, quinze ans, on vous retrouvera encore dans le milieu du basket ?
Bonne question (sourire). Le basket, c’est toute ma vie. Je ne décroche jamais, même pendant mes vacances. C’est ma philosophie, il faut se donner toujours à fond, j’éprouve du plaisir à l’être. C’est en moi. Je vous rassure, j’ai une vie en dehors du basket, j’aime passer du temps auprès de mes amis, sortir, aller au théâtre, écouter de la musique serbe, du flamenco et les belles paroles de la musique française...

Cet entretien est paru dans Lyon Capitale n°741 (février 2015).

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