Cigarette : “Les lobbys sont allés trop loin”

Alors que le Parlement européen vient de repousser le vote de la directive sur le tabac, Françoise Grossetête (eurodéputée UMP) se dit scandalisée. Elle se désolidarise de son groupe pourtant favorable au report et s’emporte contre ses collègues “manipulés”. Bien que généralement favorable aux lobbys, elle juge que cette fois-ci “ils sont allés trop loin”. L’eurodéputée verte Michèle Rivasi la rejoint sur ce dernier point.

C’est une nouvelle victoire que vient de signer la très puissante industrie du tabac au Parlement européen. Ce jeudi matin, lors de la conférence des présidents de groupe, les représentants du parti populaire européen (PPE), ainsi que des libéraux ont repoussé le vote de la directive tabac qui devait initialement avoir lieu les 9 et 10 septembre prochain. Mais il faudra finalement attendre octobre. Une date qui pourrait bien renvoyer aux calendes grecques la directive qui prévoit notamment l’interdiction des cigarettes mentholée et "slim". L’ensemble des institutions européennes pourrait bien ne pas avoir le temps de valider le texte avant les élections de mai 2014.

Grossetête se désolidarise

Françoise Grossetête, eurodéputée PPE (groupe auquel appartient l’UMP), se dit "scandalisée" par cette décision et tient à se "désolidariser complètement" de la décision prise par son groupe. "J’ai toujours défendu le Parlement européen, mais là, je ne suis pas fière du Parlement et j’estime que cette décision est très loin d’être à son honneur", a-t-elle confié à Lyon Capitale. "Au sein de mon propre groupe nous étions totalement minoritaires. Même notre président Joseph Daul n’était pas favorable à ce report. Ce sont certains députés allemands, polonais... qui se font financer leurs campagnes politiques par les industries du tabac, qui ont poussé au report, fulmine Françoise Grossetête. Il y a quelques jours encore les libéraux avaient dit : “On vous suivra.” Mais ils n’en ont rien fait."

161 lobbyistes

"Ce n’était pas prévisible", souligne l’eurodéputée (les Verts) Michele Rivasi, qui voit dans ce report une très bonne occasion pour les lobbyistes de l’industrie du tabac de continuer à faire pression sur les députés. "En toute urgence, Philip Morris a envoyé 161 lobbyistes alors que seulement 9 sont accrédités", raconte-t-elle. Un débarquement de représentants de l’industrie du tabac que Françoise Grossetête a également constaté. "Je n’ai jamais caché que je suis en règle générale plutôt favorable aux lobbys* lorsque ceux-ci permettent d’avoir une information claire. Le lobby peut être nécessaire. Mais là ils sont allés trop loin", tranche Françoise Grossetête. "Réellement, ils m’effraient. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu ça. Je suis également atterrée de constater comme mes collègues sont sereins en montrant à quel point ils sont manipulés", gronde-t-elle.

Une directive “équilibrée”

La directive européenne sur le tabac consiste principalement à étendre la surface de l’annonce sanitaire sur 75 % du paquet, interdire les cigarettes fines – trop incitatives pour les femmes – et mentholées et supprimer les éléments marketing. "Il s’agit d’une mesure équilibrée, et vous n’imaginez même pas ce que j’ai entendu dans mon propre groupe, notamment avec ceux qui comparent à de la prohibition", raconte l’élue UMP.

"On ne veut pas interdire mais réglementer pour que les jeunes notamment ne prennent pas leur première cigarette", détaille Michele Rivasi. Un autre volet concernait également la cigarette électronique. Il s’agissait de la considérer comme un produit médical en la soumettant à une autorisation de mise sur le marché, en laissant le choix à chaque Etat d’opter pour la vente en pharmacie ou dans des commerces spécialisés.

“La sale affaire Dalli”

Pour les deux eurodéputées, cela fait longtemps que l’industrie du tabac essaie de saper cette directive. "Ils essaient de gagner du temps. Ils ont d’abord essayé avec les présidents des commissions, maintenant ils s’attaquent directement aux eurodéputés", rapporte Michele Rivasi.

"Il y a aussi eu cette sale affaire Dalli", rappelle Françoise Grossetête. En octobre 2012, le commissaire à la Santé avait dû démissionner après des soupçons de pots-de-vin d’une compagnie suédoise. "Aujourd’hui, on sait que tout cela était faux. On a même les preuves que le service européen des fraudes qui était chargé de l’enquête avait produit de fausses preuves appuyant les accusations", s’emporte Françoise Grossetête, quand sa collègue en conclut que cela a "permis de gagner plusieurs mois à l’industrie du tabac, le temps de nommer quelqu’un pour remplacer Dalli".

Aujourd’hui, c’est le poids financier des lobbyistes de l’industrie du tabac qui effraie les deux femmes. L’élue UMP rappelle d’ailleurs que cette industrie finance de nombreuses campagnes de députés en Europe, "heureusement pas en France".

Malgré ce report, tout espoir n’est pas définitivement perdu pour l’adoption du texte sur cette mandature, même si, selon Michele Rivasi, "c’est loin d’être gagné".

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* Sur les relations de Mme Grossetête avec les lobbys, lire notre enquête d’octobre 2012.

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