Vue de Lyon la nuit ©Tim Douet

"L’éclairage public est un puissant désir de transparence de l’espace" (Sophie Reculin, historienne)

Sophie Reculin est docteure en histoire moderne, chercheuse associée à l’Irhis (université de Lille 3) et auteure de la thèse "'Le règne de la nuit désormais va finir.' L’invention et la diffusion de l’éclairage public dans le royaume de France (1697-1789)".

Sophie Reculin est docteure en histoire moderne, chercheuse associée à l’Irhis (université de Lille 3)

Lyon Capitale : Qu’est-ce que l’éclairage public ?
Sophie Reculin : Il y a éclairage public dès lors qu’il y a professionnalisation, qu’on ne fait plus appel aux habitants, mais à des allumeurs. Au XVIe siècle, les riverains avaient l’obligation de disposer à leur fenêtre de petites bougies. Des lanternes éclairaient aussi certains lieux de passage comme les ponts, les entrées de ville ou les bâtiments des autorités urbaines. En France, l’éclairage public se développe à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle dans la ville intra-muros, d’abord à Paris, qui devient rapidement un modèle pour d’autres grandes villes de l’Europe occidentale.

Peut-on dire que l’éclairage devient un service public à partir de cette date ? 
Tout à fait. Dès que les pouvoirs publics s’en emparent, l’éclairage urbain devient un service public, sous le règne du bien nommé Roi-Soleil, à partir de 1667 à Paris et de l’édit de 1697 dans les grandes villes de province, dont Lyon.


"L’éclairage urbain devient un service public, sous le règne du bien nommé Roi-Soleil"


Et à Lyon ?
C’est déjà la deuxième ville du royaume à l’époque et elle entretient une relation particulière avec la monarchie, ce qui lui permet de négocier rapidement l’application d’une mesure très coûteuse : en installant moitié moins de lanternes que prévu. Lyon fait partie des villes appliquant l’édit de 1697 et qui continuent à s’éclairer tout au long du XVIIIe siècle, au contraire de Marseille, Aix et Toulon. La modernisation de l’illumination par l’adoption du réverbère à huile, en remplacement des chandelles (graisse animale), y est aussi plus précoce. Avec cette innovation, Lyon devient un modèle à suivre pour plusieurs villes du sud de la France.

De quelle volonté l’éclairage public est-il né ?
Lorsque la monarchie décide d’imposer l’éclairage public aux principales villes du royaume, la France est embourbée dans la guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697). Le trésor royal a besoin d’argent pour financer la guerre. C’est donc d’abord une mesure financière. La levée d’une taxe pour établir des lanternes aurait été proposée par un groupe de financiers au pouvoir central. Mais c’est aussi une mesure de police, car l’établissement de l’éclairage public permet de renforcer le dispositif de sécurité urbain traditionnel qui repose sur le principe du couvre-feu (la fermeture de la ville et le repli dans l’espace domestique) et de la patrouille du guet.


"À Lyon, lorsque l’illumination publique est mise en place à la fin du XVIIe siècle, les faubourgs de la Croix-Rousse, de la Guillotière, de Vaise et la colline de Fourvière n’étaient pas éclairés"


L’éclairage public est donc, à l’origine, directement associé à la police ?
Oui, dans le discours et la pratique. Le discours du pouvoir central relaie l’idée selon laquelle sécurité et éclairage vont de pair. L’année 1667 est aussi celle de la naissance de la lieutenance de police de Paris qui a en charge l’éclairage public. Les populations urbaines tentent dans un premier temps de résister à la mise en place d’une illumination qu’on pourrait comparer à l’installation de caméras de vidéosurveillance, en brisant les lanternes ou en agressant les allumeurs. Puis, un basculement s’opère durant le dernier tiers du XVIIIe siècle : les habitants pétitionnent pour réclamer des lanternes dans leur quartier. Ces pétitions viennent principalement des territoires périphériques restés jusqu’ici plongés dans l’obscurité. À Lyon, lorsque l’illumination publique est mise en place à la fin du XVIIe siècle, les faubourgs de la Croix-Rousse, de la Guillotière, de Vaise et la colline de Fourvière n’étaient pas éclairés.

On passe donc de la résistance à la revendication…
Cela va même au-delà : il n’y a pas d’urbanité sans éclairage public. L’éclairage permet donc aussi l’ouverture de la ville. C’est assez amusant d’ailleurs, car l’objectif de départ était de fournir un nouvel outil de contrôle aux agents de police. Finalement, l’établissement des lanternes produit l’effet inverse. Si les circulations nocturnes augmentent, les occasions de commettre un délit sont aussi plus nombreuses. Il y a en revanche moins d’accidents, notamment de noyades, comme à Lyon.

Quelles ont été les conséquences engendrées par la généralisation de l’éclairage public à Lyon ?
Selon moi, le développement du capitalisme a un impact sur le processus de diffusion de l’éclairage public. Car il est désormais possible de travailler ou de se divertir pendant la nuit. Dans les villes portuaires, les négociants financent volontiers l’achat de lanternes publiques. La société Tourtille Sangrain, chargée de l’éclairage de la capitale depuis 1769, obtient le marché d’une bonne trentaine de villes. Mais Lyon refuse de faire appel à une entreprise parisienne, préférant recruter des entrepreneurs locaux. Il existe donc déjà à cette époque une rivalité entre la deuxième ville du royaume et Paris.

Comment l’éclairage public a-t-il accéléré les transformations de la ville, en particulier à Lyon ?
La diffusion de l’éclairage public accompagne le processus de destruction des remparts et un puissant désir de transparence de l’espace qui permet de mieux voir, mais aussi d’être vu. À Lyon, les abords du théâtre construit par Soufflot sont massivement éclairés par des réverbères. C’est aussi le cas des salles de spectacle du nouveau quartier Saint-Clair sur les rives du Rhône.

Pourquoi 350 ans après l’édit de 1697 et les premières lanternes publiques, les villes veulent-elles limiter l’éclairage nocturne ?
Depuis les années 1980, les astronomes s’inquiètent de ne plus pouvoir observer les étoiles à cause de la pollution lumineuse. En France, un arrêté du 25 janvier 2013 encadre les horaires de fonctionnement des éclairages des façades de bâtiments non résidentiels et des bureaux. Des manifestations comme "Le Jour de la Nuit", "Earth Hour" et "La nuit est belle" permettent aussi de sensibiliser l’opinion publique aux impacts écologiques de la pollution lumineuse sur la faune et la flore. Disons qu’une dynamique favorable à la limitation de l’éclairage nocturne est en marche.

Pour aller plus loin sur le sujet, lire aussi l'enquête de Lyon Capitale Un plan Lumière en demi-teinte à Lyon

 

Les commentaires sont fermés

d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut