A Lyon, une exposition conte l'histoire des luttes pour le droit à l'avortement. A travers archives du planning familial, et témoignages, cette frise géante retrace plus de 60 ans de combats, à travers le prisme local.
Plus de 50 ans après la promulgation de la loi Veil qui autorise l'interruption volontaire de grossesse (IVG), la mémoire des luttes, qui continuent encore aujourd'hui, reste vivace. Au centre social Bonnefoi (3e arrondissement), du 2 au 13 mars, une exposition retrace ces combats des militantes pour l'avancée des droits en matière de contraception puis d'avortement. Une initiative partagée entre la mairie du 3e arrondissement et le planning familial du Rhône, qui réalise l'exposition à travers ses archives, et, entre autres des articles de presse. C'est la seconde fois que ce travail de documentation est exposé en physique, après le CCVA de Villeurbanne l'année dernière.
A noter qu'une première version de cette exposition a été créée en 2023, pour le festival organisé par le planning Familial 69 à l’occasion les 50 ans du MLAC (Mouvement pour la Libération de la Contraception et de l’Avortement)."On aime bien les archives, nous avions envie de les explorer, de les mettre en valeur. On s’est rendu compte qu’au niveau de l'avortement on avait beaucoup de choses", justifie Valérie Radix, militante et membre du Conseil d'administration du planning familial du Rhône.
Une histoire locale invisibilisée
En préambule de cette visite guidée, la maire du 3e arrondissement Marion Sessiecq, a rappelé l'importance de "se battre pour ce droit". Face à un public d'une vingtaine de personnes, majoritairement féminin, Valérie Radix et Martha Gilson, documentaliste, ont arpenté les allées de l'exposition. Celle-ci vise avant tout à rendre visible une histoire souvent racontée à travers un prisme national. "L’histoire de l’IVG est très parisienne dans les récits. Nous voulions mettre en valeur ce qu’il s’est passé à Lyon et Villeurbanne", souligne Valérie Radix. Et pour cause, plusieurs témoignages lyonnais ont été recueillis, à l'image de Jacqueline Bosle femme médecin, engagée dans la lutte bien avant la législation de l'IVG.

Et justement, l'exposition commence en 1956, date de naissance de "la maternité heureuse" ancêtre du planning familial qui voit le jour cinq années plus tard. À Lyon, les pratiques d’avortement clandestin s’organisent dès 1972, notamment grâce à la méthode Karman, permettant des interventions dans des conditions sanitaires plus sûres. Les militantes revendiquent alors ouvertement leurs actions, dans la lignée du Manifeste des 343, pétition parue en 1971 dans Le Nouvel Observateur, appelant à la légalisation de l'avortement en France.
Dans la capitale des Gaules, la première manifestation pour ce droit se déroule en 1973, et oeuvre à la promulgation de la loi Veil deux années plus tard. C'est d'ailleurs en 1976, qu'ouvre le premier centre hospitalier d'avortement, à l'Hôtel-Dieu. "Comme un symbole, à chaque manifestation, nous nous arrêtons solennellement devant ce lieu symbolique", explique Valérie.
Le droit à l’avortement ne se commémore pas seulement, il se défend
Si la loi Veil permet à l'IVG d'être légalisé, des limites sont observées puisque les mineures ont besoin d'un accord parental pour pratiquer l'opération et les conditions sont nombreuses pour les femmes étrangères, le gouvernement craignant qu'un "tourisme abortif" ne se développe. Ainsi, les mobilisations continuent, avec notamment une grève au centre IVG de l’Hôtel-Dieu en 1981. Les deux prochaines décennies marqueront le retour de l'anti-avortement, représenté par des commandos d'extrême droite. En 1998, les locaux lyonnais sont saccagés. Un souvenir encore chargé d’émotion pour Valérie : "ils ont tout détruit", évoque-t-elle, émue.

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Pourtant, aujourd'hui, la lutte continue encore même avec l'entrée de l'avortement dans la constitution en 2024. En effet, les intervenantes évoquent la montée des discours masculinistes, qui font régresser les mentalités. "Après cinquante ans, cette bataille est toujours là", rappelle Martine Souvignet, adjointe du 3e arrondissement à l'Egalité femme/homme. Elle cite également l'avocate Gisèle Halimi, "ne vous résignez jamais" et appelle à poursuivre le combat.
Un constat partagé par Brigitte, spectatrice : "C'est super inquiétant. Les masculinistes n'ont pas conscience que leurs mères avaient moins de droits. Il faut qu'il y ait plus d'hommes qui viennent à cette exposition". Justement, des hommes il y en avait quelques-uns, à l'image d'Yves, venu essentiellement à des fins pédagogiques. "J'ai vu cette exposition sur un flyer, ça m'a intéressé".
Alors que l’exposition s’apprête à poursuivre sa route, notamment à la bibliothèque du 5e arrondissement en septembre prochain, le message reste clair pour ses organisatrices : les droits obtenus ne sont jamais définitivement acquis. Plus de soixante ans après les premières mobilisations, la frise retrace une histoire qui n’est pas terminée. Car pour les militantes du planning familial, une chose reste certaine : le droit à l’avortement ne se commémore pas seulement, il se défend.
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