Vincent Carry
© Tim Douet

Nuits sonores: “ça marche de mieux en mieux” (V. Carry)

ENTRETIEN – À l’aube d’une édition plus pointue que jamais, pour ne pas dire trop, et qui brille par l’absence de concert spécial, Vincent Carry s’explique sur les particularités des Nuits sonores 2013 et sur la recette unique du succès d’un festival vraiment pas comme les autres. (Cet entretien a été réalisé avant l'ouverture des Nuits sonores.)

Lyon Capitale : Sur le papier, l’édition 2013 des Nuits sonores, on sent une certaine radicalisation vers une programmation de plus en plus, voire trop, pointue...

Vincent Carry : C’est vrai. Laurent Garnier lui-même a dit dans le magazine des Nuits sonores : “Moi qui écoute mille disques par semaine, je ne connais pas plus de 20 % de la prog’ des Nuits sonores.” C’est clairement le cas et on l’assume. Mais c’est ce qui fait notre force, les gens viennent pour un concept global de festival urbain qui s’inscrit dans le patrimoine, le patrimoine industriel et qui prend la ville comme terrain de jeu. On a cette chance d’avoir un public exigeant, curieux, qui nous demande de le surprendre positivement et d’avoir une programmation cohérente. C’est l’objet dans son ensemble qui est intéressant : on est sur quelque chose de très éditorialisé, donc, quand on fait quelque chose sur la scène norvégienne, on travaille avec un festival norvégien. Pour chaque scène, on réfléchit à une histoire, à une cohérence. Nous, festivals indépendants, nous n’avons de toute façon pas les moyens de suivre le jeu de poker-cash des prix que valent les têtes d’affiche. Nous n’avons pas les moyens des Nuits de Fourvière. Heureusement que le public nous suit sur la découverte et une prog’ exigeante, sinon il y a longtemps qu’on serait mort. Mais, honnêtement, c’est la première fois depuis pas mal d’années que je me suis réellement posé la question de savoir si on n’était pas en train d’aller vers une programmation trop pointue et donc trop risquée.

Conclusion ?

La réponse c’est qu’à J moins un mois de l’édition 2013 on était grosso modo à 45 % de préventes en plus par rapport à l’année dernière, notre record de fréquentation payante pour nos 10 ans. Donc, non seulement ça marche mais le paradoxe c’est que ça marche de mieux en mieux. Il y a trois raisons à ça : on sait qu’on a à peu près 70 % de fidélisation du public d’une année sur l’autre, ce qui est énorme. Aucun festival de masse ne fait ça. Ensuite, pour ce qui est de l’élargissement du public en dépit d’une radicalisation de la programmation, la première explication c’est que les musiques électroniques dans le sens le plus large sont complètement décloisonnées. On n’est plus du tout un festival de techno, et la techno n’a jamais pesé aussi peu dans la prog’ des Nuits sonores. Par contre, les esthétiques électroniques n’ont jamais rassemblé un public aussi large. C’est le résultat d’une culture qui a 25 ans, avec ses emblèmes, sa pédagogie... Aujourd’hui, le triomphe des musiques électroniques au sens large est plein et entier. Et puis les moteurs de prescription sur la musique ont radicalement changé. Alors que la télé et la radio commerciale ont contribué à massifier les comportements, le Web les communautarise mais aussi – pour employer un horrible barbarisme – les “pointuifie”. Le résultat c’est tout un tas d’artistes qui semblent assez anecdotiques à l’aune du mainstream mais qui en réalité touchent un public hyper large.

Cela signifie-t-il qu’en la matière la notion de tête d’affiche est dépassée ?

Pour nous, oui. En tout cas, ça pose la question de la définition d’une tête d’affiche. Il y a des artistes très underground qui sont beaucoup plus attendus qu’on ne l’imagine. Et puis d’autres qui ont déjà un peu pointé leur nez un tout petit peu au-delà de l’underground, comme Breton, révélation des TransMusicales l’année dernière...

Quel bilan faites-vous de l’introduction des NS Days (programmation en journée) l’an dernier ?

Élargir la programmation au jour nous a semblé logique. Il y a d’abord un constat pragmatique. Notre structure budgétaire est claire : on a 20 % de financement public, 20 % de financement entreprise et 60 % de recettes de billetterie et de bar. Et on n’a ni envie d’augmenter les prix dans des proportions démesurées, surtout dans le contexte actuel – ce qui fait des Nuits sonores l’un des festivals les moins chers de sa catégorie –, ni d’élargir la jauge de public de nuit, parce qu’on considère que pour conserver l’esprit des Nuits sonores 10 000 personnes par soir c’est le maximum. Et puis le public n’y est pas tout à fait le même que celui de nuit. C’est un public qui a envie de venir aux Nuits sonores sur un créneau 15h-22h sans forcément y passer toutes ses nuits, pour tout un tas de raisons. Sur un public qui a au-delà de 27-30 ans, déjà on commence à avoir des comportements différents.

Ce constat-là est-il aussi celui d’une équipe d’organisateurs qui a pris de l’âge ?

Oui et non. L’équipe d’Arty Farty ne cesse de se rajeunir, avec des entrants qui ont en moyenne 25 ans. Après, il est certain que les fondateurs, eux, ont vieilli, comme tout le monde, et que ça a déteint sur le festival. Si on a créé Mini-Sonore, c’est aussi parce que certains d’entre nous ont commencé à avoir des enfants, donc ça entre forcément dans notre réflexion. Mais ce public de trentenaires, de quadras, voire au-delà, est aussi un public auquel on tient énormément, pour des raisons symboliques. Quand j’ai participé aux toutes premières raves dans les années 1990, avec les gens de cette génération, avant même les free-parties ou les teknivals, l’ouverture d’esprit était la force de ce mouvement. Il y avait un mélange d’homos, d’hétéros, un vrai métissage, des mecs de 20 ans, des mecs de 50 piges, des freaks, des banquiers. Et c’est cet esprit qu’on recherche aux Nuits sonores. D’où l’envie de ne pas exclure qui que ce soit sur une base générationnelle, loin de là. Cette année, le “Bal de vieux” avec Moustic et la bande de Groland, c’est aussi un peu ça : affirmer qu’on n’est ni un festival de “djeuns” ni un festival de vieux. Juste un festival pour les gens malins qui aiment la bonne musique.

Cette année, les Nuits sonores font l’impasse sur ce qui est souvent l’événement phare du festival : le concert spécial. Pourquoi ?

Pour trois raisons. On n’a pas réussi à répondre en termes de cachets aux exigences des groupes dont on avait envie. On a perdu toutes les batailles engagées pour quatre ou cinq artistes auxquels on tenait. Ensuite, on a eu l’opportunité de faire le “Bal de vieux” et de l’étirer sur la soirée du dimanche. Et troisièmement, on a eu l’annonce de l’organisation du Lyon-PSG le même soir, ce qui fait une sérieuse concurrence en termes de fréquentation mais surtout pose des problèmes de sécurité puisque tous les agents de sécu seront à Gerland. Notre projet spécial sera donc le “Bal de vieux”.

En dehors des aléas du calendrier, ces problèmes de cachets signifient-ils que pour les années à venir le concert spécial est en péril ?

Non, car fort heureusement il y a encore des groupes qui choisissent le projet plutôt que le cachet. Je parle à notre niveau de têtes d’affiche bien entendu. L’année dernière, on a quand même réussi à faire New Order, donc on ne désespère pas. C’est vrai que cette année ça s’est plutôt mal goupillé, mais on sait qu’on reprendra le fil de tout ça pour la suite.

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Nuits sonores.
 Du 7 au 12 mai, dans divers lieux.

Pour en savoir plus, consulter la sélection de Lyon Capitale.

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