Jean Depelley : “Le Marvel 14, jamais publié, a existé !”

Coauteur avec Philippe Roure du documentaire Marvel 14 : les super-héros contre la censure, bientôt disponible en DVD, Jean Depelley revient avec nous sur l’histoire de la revue du même nom, qui n’est jamais sortie suite à des problèmes avec la commission sur la littérature jeunesse. Une interview à lire en complément de notre article “Histoire : Les éditeurs lyonnais face à la censure”, publié dans Lyon Capitale-le mensuel de décembre 2011.

Lyon Capitale : Pourquoi avoir choisi de faire ce documentaire ?

Jean Depelley : C’est une grande histoire. Tout vient de Philippe Roure. Il a contacté Metaluna Productions pour qui je travaille et a proposé un scénario. Il s’agissait d’un thriller nommé M14. Une histoire de truands qui s’entretuent pour un magazine Marvel 14, la fameuse revue des éditions Lug qui n’est jamais sortie suite à des problèmes avec la Commission sur la littérature jeunesse. Fabrice Lambot, de Métaluna, m’envoie le scénario. Je relève alors quelques erreurs mais je trouve que c’est une bonne idée. On se rencontre avec Philippe et on sympathise très vite. Finalement le projet traîne, les financements n’arrivent pas. Fabrice Lambot propose qu’on laisse de côté le projet de thriller et que l’on fasse un documentaire. Marvel 14 était lancé.

Au début, vous hésitiez entre documentaire sérieux et scènes jouées par des acteurs ?

Avant le début de la réalisation de Marvel 14, Philippe Roure a fait une petite bande-annonce dans laquelle il y avait des acteurs. L'un d'eux parlait de l’imprimerie italienne Intergraphica, où aurait pu être imprimé le Marvel 14. Dans la première version de Marvel 14, cette partie y était encore puis, quand on a décidé de vendre le projet, nous avons choisi de faire un vrai documentaire. L’histoire est tellement plus incroyable que la fiction, il n’y avait pas besoin d’inventer quoi que ce soit.

Marvel 14 est-il une chimère qui n’a jamais existé ?

Malheureusement oui. Le Marvel 14 n’a pas été imprimé. La maquette a été réalisée, mais les films ont disparu. Tout a été jeté ou volé. Par ailleurs, plusieurs collectionneurs se sont servis lors du déménagement de Lug à Paris. Les seuls Marvel 14 qui existent sont des versions pirates, faits dès la fin des années 1980 par des passionnés. Le papier et les couleurs sont respectés et l’intérieur reprend les BD prévues. Ces exemplaires sont totalement épuisés.

Avez-vous un Marvel 14 chez vous ?

Je suis collectionneur (rire)

On parle toujours du 14e numéro, mais les Marvel 15 et 16 ont-ils existé ?

Les éditions Lug travaillaient sur plusieurs numéros à l’avance. Ainsi, ils ont dû exister à l’échelle de maquette. Il y a une édition pirate du Marvel 15 qui circule, faite par d’autres personnes avec des moyens plus modernes. Les collectionneurs le trouveront s’ils cherchent. Notre film a fait resurgir les légendes et a relancé l’intérêt pour ces comics perdus. Il y a aussi un Fantask 8, alors que les éditions Lug l’avaient arrêté au 7.

Comment expliquer ces arrêts ?

Pour Fantask, il s’agit clairement d’un autosabordage des éditions Lug. Claude Vistel a décidé d’elle-même d’arrêter cette publication, qui aurait pu être continuée, mais ils ne voulaient pas de problème avec la commission. Ils se sont souvenus de l’exemple de l’éditeur Pierre Mouchot, qui a été attaqué à plusieurs reprises, jusqu’à être condamné. Pour le magazine Marvel, ça va plus loin. Il y a carrément une interdiction de vente aux mineurs.

Ce qui aurait entraîné de nombreux changements…

Exactement, à partir du moment où Lug reçoit la sommation d’interdiction de vente aux mineurs, la revue est condamnée. Claude Vistel n’a pas d’autre choix que d’arrêter, car les publications pour adultes sont alors surtaxées. Les éditions Lug auraient dû augmenter leur prix tout en se coupant de leur lectorat. Chez Arédit, à cette époque, les comics ont sensiblement augmenté à cause de cette loi.

À cette même époque, les éditions Lug mettent en place un atelier qui est chargé de modifier des comics pour passer entre les mailles de la censure, n’est-ce pas un échec ?

L’atelier existe dès le début. Il y avait des coloristes, des talents qui modifiaient les couleurs et certaines planches. Il faut savoir que la commission avait surtout peur de la Chose des Quatre Fantastiques, car elle considérait qu’un homme ne pouvait pas être “non humain”. L’atelier ne s’est donc véritablement mis en place qu’avec les Strange, après la disparition de Marvel. À ce moment-là, les pages sont parfois coupées, les onomatopées enlevées, les épisodes transformés. Ce n’est pas un échec, mais une question de survie pour Claude Vistel. Personnellement, j’ai découvert ces histoires telles quelles. Mon premier Strange fut le numéro 42. Il y avait un combat avec Daredevil et Captain America. Toutes les onomatopées étaient modifiées. À la même époque, Spiderman affrontait le lézard, qui lui aussi agaçait la commission. Lug a longtemps hésité à le mettre dans ses revues, et de nombreux épisodes sont restés longtemps inédits. Ils ont fait de deux épisodes un seul, supprimant les scènes de bagarre, ou qui montraient le lézard dans son aspect terrifiant. Malgré tout, il ne faut pas oublier que Claude Vistel a employé des gens. Elle a maintenu un atelier qui coûtait cher. Même quand Semic a racheté Lug, l’atelier est resté quelque temps.

Que ressentez-vous quand vous lisez désormais ces aventures en version non censurée ?

Ça m’amuse. Un jour j’ai acheté un Savage Tales en version originale et je découvre qu’un épisode a été très censuré. À la fin, le héros balance un homme dans les flammes, alors que dans les pages françaises il y avait une publicité à la place. Je ne suis pas en colère, c’est une autre époque. Un autre exemple amusant qui vient d’un album de Conan, fantastique adaptation par Roy Thomas d’une nouvelle de Robert Howard extraordinaire : Conan et Olivia se retrouvent sur une île et se font attaquer par un singe géant ; Conan taillade l’animal et lui coupe un bras. Dans la version française, Conan rate son coup et le bras est épargné. Pourtant, dans la case suivante, le gorille a ses deux bras mais un troisième est à terre et n’a pas été effacé. Quand j’ai commencé à acheter des ouvrages en version originale, j’ai découvert tous ces changements. J’ai définitivement arrêté les versions françaises en 1981.

La loi est-elle toujours active ?

La loi est toujours là, mais reste en sommeil. La commission se réunit toujours, dresse des listes de publications qui les gênent mais ça s’arrête là. Dans les années 1960, il y a même eu des épisodes de Lucky Luke interdits. Il faut retrouver les planches de Spirou de l’époque pour se rendre compte que certaines ont été redessinées. Boule et Bill a eu aussi des problèmes pour cruauté envers animaux.

Les États-Unis, berceau des comics, ont-ils eu des problèmes identiques ?

Je travaille actuellement sur Jack Kirby et je me rends compte que, dans les années 1940, on retrouve les prémices du Comics Code, le pendant américain de la loi du 16 juillet 1949. Aux États-Unis, les associations catholiques ont fait pression pour que les titres ne soient pas mis sur les présentoirs. Elles éditaient tous les dimanches un index où l'on retrouvait les publications bien pensantes et les mauvaises à bannir. Il y a même eu des autodafés de comics faits par des organisations. Quand la Comics Code Authority est mise en place, en 1954, il y a de la censure mais aussi des retouches, comme en France. Les ateliers ont travaillé des deux côtés de l’Atlantique.

Quel est votre comics de chevet ?

Indiscutablement, les Quatre Fantastiques de Jack Kirby et de Stan Lee. Ils m’ont ouvert à cette culture qui n’a pas fini de faire parler d’elle. Les super-héros ont finalement gagné face à la censure. Ils triomphent au cinéma et même sur tous les supports imaginables. Des artistes comme Jack Kirby sont devenus des acteurs incontournables sur le marché de l’art. Aujourd’hui, beaucoup de galeries d’art contemporain disparaissent et font place à des galeries avec des planches de BD. Cette forme artistique vilipendée obtient désormais une certaine reconnaissance, et ce n’est qu’un début.

N’est-ce cependant pas une forme d’impérialisme ?

DC (Batman, Superman…) appartient à Time Warner, Marvel (Spiderman, X-men…) à Disney, ce sont deux modèles économiques très agressifs. Parfois je me demande si les Français, dans les années 1950, n’avaient pas un peu raison en y voyant de l’impérialisme. Sans avoir de certitudes, mais certaines choses me dérangent de la part de ces géants. Ils ont parfois des comportements ignobles envers quelques artistes. J’ai des états d’âme partagés après mon travail sur Marvel 14. Je n’ai pas envie que Marvel US passe pour une victime malheureuse de la France, même si c’était le cas. Aujourd’hui, leur politique face aux auteurs n’est pas toujours remarquable. Je pense notamment au procès entre Marvel et la famille de Jack Kirby à propos de la propriété des créations de ce dernier. Le géant américain a gagné. Pour les tribunaux, un personnage appartient donc à son éditeur et non à son inventeur.

Marvel 14 : les super-héros contre la censure, bientôt en DVD.

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