Alain Barberis, secrétaire Auvergne-Rhône-Alpes du syndicat Alliance Police, est l'invité de 6 minutes chrono /Lyon Capitale.
Trois morts dans un incendie criminel à Décines. Une école criblée de balles à Villeurbanne. Des fusillades le week-end dernier. Des feux de paillasson comme routine. Ce n'est plus une série de faits divers, c'est le visage d'une agglomération qui se fracture lentement, ville par ville, quartier par quartier, sous l'emprise des réseaux de drogue.
Pour Alain Barberis, secrétaire régional du syndicat Alliance Police en Auvergne-Rhône-Alpes, le constat est sans détour : "il y a des zones qui deviennent incontrôlables. C'est plus qu'inquiétant. Pour nous, il y a un point de bascule."
L'armée dans les rues : un aveu ?
L'épisode de Décines a marqué un tournant symbolique. Pour sécuriser les lieux de l'incendie criminel qui a coûté la vie à trois personnes, l'opération Sentinelle a été déployée dans le quartier du Prainet, lieu de l'incendie criminel.
La question se pose clairement : envoyer l'armée là où la police manque d'effectifs, n'est-ce pas reconnaître une défaillance de l'État ? "On arrive à un moment où la situation oblige l'État à mettre les moyens du bord", concède Alain Barberis. Mais il est catégorique sur un point : "L'armée ne pourra pas remplacer la police nationale pour éradiquer le narcotrafic. "

@GL pour Lyon Capitale
Armée déployée : "on arrive à un moment où la situation oblige l'État à mettre les moyens du bord"
Derrière les coups de feu et les intimidations, il y a une logique froide et implacable, l'argent. Aain Barberis rappelle qu'une projection de 2025 estimait les recettes du narcotrafic en France à sept milliards d'euros. "Le narcotrafic est une entreprise". Une entreprise qui s'étend désormais bien au-delà des grandes agglomérations comme Lyon, grignotant progressivement les zones rurales.
Les groupes qui structurent ces réseaux ne s'en cachent plus, certains s'auto-revendiquent ouvertement comme "mafia", à l'image de la DZ Mafia. La question d'une requalification juridique en organisation terroriste commence à s'imposer dans le débat public, portée notamment par le sénateur Étienne Blanc dans un rapport dédié au narcotrafic.
"On n'est pas à un point de non-retour mais…"
Alain Barberis refuse le catastrophisme, mais son message n'en est pas moins alarmant. "Nous pouvons encore inverser la tendance", à condition d'agir vite et fort. Sa revendication est précise : davantage de gardiens de la paix, davantage d'officiers de police judiciaire, et une réponse pénale "très ferme".
Car le problème n'est pas seulement une question de présence dans la rue. Sans procédures judiciaires solides, pas de condamnations. "Le duo police-justice est plus qu'important aujourd'hui dans cette guerre", insiste-t-il.
Malgré les saisies, les perquisitions, les arrestations, le sentiment qui domine reste celui d'une lutte à rebours : "on vide l'océan à la petite cuillère. Malgré tout, la pieuvre ne cesse de progresser."
Lire aussi : “Sur Telegram, un clan proposait un contrat de 35 000 euros pour éliminer… cinq personnes” : Jean-Michel Décugis est grand reporter au service police et justice du journal Le Parisien-Aujourd’hui en France. Il vient de publier, avec ses confrères Vincent Gautronneau et Jérémie Pham-Lê, Tueurs à gages. Enquête sur le nouveau phénomène des shooters (Flammarion).
La restranscription intégrale de l'entretien avec Alain Barberis
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui Alain Barberis. Vous êtes secrétaire en Auvergne-Rhône-Alpes du syndicat Alliance Police. Deux blessés par balles le week-end dernier, une école criblée de balles à Villeurbanne, des feux de paillasson, ce qu’on appelle un « paillassonnage », surtout dans le milieu du narcotrafic à Villeurbanne, l’incendie criminel de Décines qui a fait trois morts sur fond de narcotrafic : une enquête a été ouverte par le parquet. La question est claire : est-ce qu’on est face à une situation de narcotrafic aujourd’hui incontrôlable ?
Il n’y a pas de zone de non-droit, comme cela a été rappelé par la préfecture. La police nationale va partout, à partir du moment où elle a les moyens humains et sécuritaires pour intervenir. En revanche, il y a des zones qui deviennent incontrôlables, je vous le confirme. C’est plus qu’inquiétant. Pour nous, il y a un point de bascule. Oui, nous avons encore eu ce week-end, et notamment vendredi, une fusillade. Il y a toujours des intimidations sur fond de narco-banditisme. La situation est critique et, pour nous, l’urgence absolue afin de protéger la population, ce sont les moyens humains qui nous manquent de manière criante.
Il y a une chose qu’il faut noter : à Décines, pour la première fois de mémoire, l’armée est intervenue. C’est l’opération Sentinelle qui est intervenue pour sécuriser les lieux. N’empêche que le message a été clair : on envoie l’armée dans un quartier difficile.
C’était une opération complexe parce qu’il y a eu des morts, donc une situation très grave. Il y a une enquête en cours, bien évidemment, mais le procureur a annoncé qu’il y avait visiblement des bouteilles de gaz sur le lieu du crime. Il a donc fallu, en effet, que des militaires de l’opération Sentinelle soient présents dans le périmètre de sécurité pour permettre à la police et aux services d’investigation d’intervenir, puis surtout de sécuriser tout le quartier.
Mais le fait d’envoyer l’opération Sentinelle sur place, alors que, comme vous le disiez, la situation est terrible, il y a quand même eu trois morts, trois innocents morts, enfin on pense que ces personnes sont innocentes, est-ce que ce n’est pas aussi un aveu d’échec de l’État face au manque d’effectifs de police nationale ?
C’est surtout que l’on arrive à un moment où la situation oblige l’État à mettre les moyens du bord, si je peux dire. Vous l’avez bien dit : nous ne sommes pas assez nombreux, il n’y a pas assez d’effectifs de police dans l'agglomération lyonnaise aujourd’hui. L’armée, en revanche, ne pourra pas remplacer la police nationale pour éradiquer le narcotrafic. C’est bien à la police nationale de faire son travail, et elle le fait. Il y a quand même beaucoup de résultats, mais on voit bien que l’on vide l’océan à la petite cuillère. Malgré toutes les saisies, malgré toutes les perquisitions, malgré toutes les procédures judiciaires engagées, on voit bien que la pieuvre ne cesse de progresser. Ce que nous disons, c’est que la police peut faire le travail, mais il faut lui donner des moyens humains et matériels, que ce soit sur la voie publique pour dissuader et interpeller, ou surtout en investigation. Sans procédures judiciaires, il ne peut pas y avoir de condamnations. Le duo police-justice est donc plus qu’important aujourd’hui dans cette guerre, puisqu’on nous dit que nous sommes en guerre.
Mais est-ce qu’il faut aller plus loin sur la qualification, par exemple ? Attention, on n’est pas aux États-Unis, ce ne sont pas les mêmes lois, nous n’avons pas le même président ni la même gouvernance. Mais sur le narcotrafic, je pense aussi à l’Italie par rapport à la mafia, on parle de mafia. En tout cas, les groupes narcotrafiquants s’auto-revendiquent comme mafia, la DZ Mafia notamment. Est-ce qu’il ne faut pas aller plus loin, d’un point de vue législatif et juridique, pour qualifier ces organisations criminelles de terroristes et renforcer la réponse judiciaire apportée ?
Je rappelle que le sénateur Étienne Blanc a fait un rapport sur le narcotrafic. Il ne faudrait pas que demain nous en arrivions à une situation où la France deviendrait un narco-État, comme certains pays d’Amérique latine, tels que le Mexique ou la Colombie. Mais il y a des prémices. On sent aujourd’hui que ces réseaux criminels investissent autant les grandes agglomérations comme Lyon et s’étendent progressivement à des zones rurales plus profondes dans les territoires. Pourquoi ? Parce que le narcotrafic génère des milliards d’euros. Je rappelle qu’en 2025, une projection évoquait sept milliards d’euros de recettes. Le narcotrafic est une entreprise. Aujourd’hui, nous sommes dans une guerre entre réseaux criminels sur fond de conquête de territoires, parce que cela génère énormément d’argent.
Et est-ce qu’il y a eu, comme vous l’évoquiez, une escalade ? Désormais, ce sont quasiment tous les jours des feux de paillasson, des tirs à l’arme à feu. Cela devient un fait divers classique. Est-ce qu’il y a eu des signaux d’alerte que l’on a ignorés ou que l’on n’a pas vus ?
Le trafic de drogue, cela fait des décennies que l’on sait que c’est une entreprise qui fonctionne depuis un certain temps. Nous ne faisons pas de politique politicienne chez Alliance Police Nationale, mais notre position syndicale est de dire qu’aujourd’hui, nous sommes arrivés à une spirale de violences criminelles qui devient incontrôlable, malgré toute la bonne volonté, l’engagement et la détermination des forces de l’ordre.
Est-on à un point de non-retour ou non ?
Non, nous ne sommes pas à un point de non-retour. Nous pouvons encore inverser la tendance, mais nous ne pourrons pas le faire si nous n’avons pas une véritable force d’action, si nous ne donnons pas les moyens humains nécessaires. Je précise : des gardiens de la paix et des officiers de police judiciaire, c’est ce qui nous manque aujourd’hui. Et puis, il faut que la réponse pénale soit très ferme. Bien évidemment, vous l’avez dit tout à l’heure, juridiquement, il faut que celles et ceux qui protègent les institutions, les Français et les Lyonnais en l’occurrence, soient eux aussi protégés.
En tout cas, ce sera le gros dossier du nouveau préfet Étienne Guyot, qui vient d’être installé à la préfecture du Rhône et de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Merci en tout cas d’être venu sur le plateau de 6 minutes chrono. Pour plus d’informations, rendez-vous sur Lyon Capitale.fr. À très bientôt.
