Opération anti-drogue à Grigny
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“On est sous-dimensionnés par rapport au narcotrafic”

Derrière le narcotrafic se cache une criminalité tentaculaire que la France peine encore à appréhender dans toute sa complexité.

Clotilde Champeyrache est économiste au Conservatoire national des arts et métiers et spécialiste des mafias. Elle décrypte pour Lyon Capitale les limites de la réponse française face à la criminalité organisée.

Lyon Capitale : Le terme “narcotrafic”, qu’on emploie désormais couramment, n’est-il pas un piège intellectuel ? En réduisant la menace à un seul business, ne se prive-t-on pas des outils pour combattre des organisations qui travaillent sur plusieurs activités criminelles ?

Clotilde Champeyrache : Tout à fait. C’est le biais français : on raisonne à partir d’un marché illégal, d’une infraction. On perd de vue les acteurs. C’est le fonctionnement en silo qu’on retrouve aussi dans les forces de l’ordre. On isole un marché illégal et on oublie de voir l’écosystème criminel dans son ensemble. Cela vaut pour les organisations criminelles qui sont pluriactives. C’est du reste souligné dans les rapports d’Europol. Si on réussit à lutter contre le narcotrafic, on ne va pas forcément toucher fortement des acteurs qui gagnent aussi de l’argent sur d’autres activités illégales. Le trafic de stupéfiants est lié au trafic d’armes, on le voit bien avec les règlements de comptes. C’est aussi lié à la prostitution forcée : pour que les femmes supportent ce qu’elles subissent, on leur fait prendre des stupéfiants. C’est également lié à la criminalité forcée, puisque l’instrumentalisation de mineurs sur les réseaux sociaux relève de cette catégorie. Il y a aussi une dimension environnementale, avec les nouveaux produits de synthèse et l’utilisation de précurseurs chimiques qui ne font ensuite l’objet d’aucun retraitement. Et puis, on perd la connexion avec le monde légal. On a l’impression qu’il y a les bons et les méchants, les narcotrafiquants d’un côté, les honnêtes gens de l’autre. Cela se reflète dans le traitement timide de la corruption. On a du mal à voir que si la plupart des activités illégales prospèrent, c’est aussi parce qu’elles sont liées aux activités et acteurs de la sphère légale. La libre circulation des capitaux, les paradis fiscaux, l’opacité des structures d’entreprise peuvent objectivement être des alliés des organisations criminelles. L’affaire Sky ECC l’illustre : au départ, cette messagerie cryptée utilisée par des criminels était proposée par une société tout à fait légale, Sky Global, au Canada. Pareil pour EncroChat, société néerlandaise. Quand on regardait le descriptif de leurs prestations, l’intérêt que cela pouvait susciter pour les criminels était évident. Il y a des choses à faire du côté de la sphère légale et de ce qu’elle offre comme outils.

Des groupes se désignent eux-mêmes comme des “mafias”, la DZ Mafia, aujourd’hui considérée comme la plus grande organisation criminelle française, ou encore la Jefe Mafia, à Lyon, qui ont fait parler d’elles ces derniers temps. Est-ce une revendication identitaire, une stratégie de terreur, ou le signal que la France a franchi un seuil de structuration criminelle ?

Il ne suffit pas de se nommer mafia pour être une mafia. Heureusement. Si on raisonne en termes stricts, notamment à partir des modèles italiens, on en est encore loin en France. Ce qui se passe, c’est que dans le monde criminel, une contre-culture se met en place, avec des modèles parfois propagés par le monde légal lui-même, avec des séries comme Gomorra, par exemple. Les criminels aiment cette image. Dans le milieu, les mafias sont considérées comme l’élite du crime organisé. Utiliser ce terme, c’est se donner une carrure. Il y a eu aussi l’exemple de la Mocro Maffia aux Pays-Bas, un terme journalistique, pas du tout celui utilisé par les criminels impliqués, mais que la nébuleuse criminelle a ensuite repris et revendiqué. On voit bien que les mots peuvent valoriser un phénomène criminel.

“Quand je vois des organisations criminelles offrir des prestations sociales sur notre territoire, c’est peut-être le début d’une logique de consigne de vote”

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