Morane Rey-Huet, président des Conseillers du commerce extérieur de la France, et du comité Auvergne-Rhône-Alpes, est l’invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Le blocage du détroit d’Ormuz et les tensions géopolitiques internationales inquiètent les entreprises françaises, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes. Invité de l’émission 6 minutes chrono de Lyon Capitale, Morane Rey-Huet a alerté sur les conséquences possibles pour l’économie régionale et européenne, entre inflation, tensions logistiques et dépendance stratégique.
Une économie mondiale fragilisée
Alors que 20 % du trafic mondial de pétrole transite par le détroit d’Ormuz, le président des Conseillers du commerce extérieur estime que les entreprises disposent encore de marges de manœuvre grâce aux stocks accumulés ces derniers mois. Mais il prévient : "Si cela continue et que cela s’éternise, alors là, on va avoir de vrais enjeux d’inflation et de prix qui vont impacter l’ensemble de nos entreprises."
Selon lui, cette crise révèle surtout les fragilités structurelles de l’Europe. "Cela nous montre encore une fois, plus que jamais, la nécessité d’une autonomie stratégique pour la France et l’Europe", affirme-t-il. Morane Rey-Huet estime que l’Union européenne doit désormais renforcer ses partenariats avec des pays comme l’Inde, le Canada ou encore les pays d’Amérique latine afin de limiter sa dépendance aux grandes puissances américaines et chinoises.
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Des secteurs régionaux sous pression
En Auvergne-Rhône-Alpes, première région industrielle française, plusieurs filières sont particulièrement exposées aux perturbations internationales. L’automobile, déjà fragilisée, pourrait subir de plein fouet la hausse des coûts énergétiques. Les secteurs de la chimie, du pharmaceutique ou encore de l’agroalimentaire sont également concernés.
Morane Rey-Huet souligne néanmoins que certaines activités profitent du contexte actuel, notamment dans le domaine de la défense. "On voit des entreprises qui font fois deux, fois trois, voire fois dix sur leurs carnets de commandes", explique-t-il, évoquant notamment les entreprises spécialisées dans les drones ou les activités liées à la loi de programmation militaire.
L’invité de Lyon Capitale a également insisté sur le rôle croissant de l’Italie dans les échanges régionaux. Pour la première fois, le pays est devenu le principal partenaire commercial de l’Auvergne-Rhône-Alpes devant l’Allemagne, renforçant selon lui l’importance stratégique du projet Lyon-Turin.
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La retranscription complète de l'émission avec Morane Rey-Huet :
Bonjour à tous. Bienvenue dans l’émission « 6 minutes chrono », le rendez-vous quotidien de la rédaction de Lyon Capitale. Aujourd’hui, on va parler de conjoncture économique avec Morane Rey-Huet, qui est le président des Conseillers du commerce extérieur de la France du comité Auvergne-Rhône-Alpes. Bonjour Morane Rey-Huet.
Bonjour Éloi.
Merci d’être venu sur notre plateau. Alors, le contexte est compliqué : le détroit d’Ormuz est actuellement bloqué par l’armée américaine. Au moment où on parle, cela peut tout de même changer, mais le détroit d’Ormuz, c’est 20 % du trafic de pétrole et de kérosène. C’est aussi 40 % du flux par lequel transitent les engrais alimentaires qui permettent ensuite de produire de l’alimentation. Est-ce que, pour vous, l’impact sur les entreprises françaises et aussi régionales — puisque vous êtes le président du comité Auvergne-Rhône-Alpes — est grave et inquiétant à notre niveau ?
Je pense qu’aujourd’hui, il y a encore beaucoup de tampons et pas mal d’entreprises qui font du stock pour justement s’adapter à cette situation de crise. La question qui est grave aujourd’hui, et qui impacte beaucoup les entreprises, c’est le manque de visibilité sur la durée de cette situation.
Si cela se termine dans une semaine ou deux, je dirais que ce n’est pas trop dramatique. Mais si cela continue et que cela s’éternise, un peu comme ce qui se passe en Ukraine, et qu’on part sur encore six mois de guerre ou de situation critique, en particulier autour du détroit d’Ormuz, alors là, on va avoir de vrais enjeux d’inflation et de prix qui vont impacter l’ensemble de nos entreprises.
Aujourd’hui, la clé, c’est finalement que les entreprises qui ont du cash s’en sortent le mieux et profitent de cette situation de crise pour faire du stock et apporter des solutions aux problèmes et aux enjeux rencontrés aujourd’hui. C’est un vrai élément de différenciation pour les entreprises qui ont une situation pérenne en matière de trésorerie.
Vous ne craignez pas que les difficultés deviennent durables tout de même ? Parce que même si la guerre se stoppait et qu’il y avait un cessez-le-feu, le temps de reconstruire les infrastructures et peut-être aussi de déminer le détroit, est-ce qu’on ne risque pas de rentrer dans une séquence de plusieurs années inflationnistes, avec une croissance peut-être en berne ?
Quel est l’état d’esprit des chefs d’entreprise ? Il y a de l’inquiétude ? Vous dites que ceux qui ont du cash s’en tirent le mieux, mais quels sont vos retours ?
Il y a une double inquiétude. On voit que notre système libéral et capitaliste, qui nous pousse finalement à une vision très globale du monde, fait que dès l’instant où il y a un problème ou un nœud quelque part, comme c’est le cas autour du détroit d’Ormuz, cela bloque l’ensemble de l’économie mondiale. Et malheureusement, l’Europe ne s’extrait pas de cette situation.
Je pense que cela nous montre encore une fois, plus que jamais, la nécessité d’une autonomie stratégique pour la France et l’Europe en particulier. C’est pour moi une opportunité de réveil collectif, afin qu’on arrête cette forme de naïveté. Parce qu’on voit bien que si on continue dans cette situation, nous allons avoir une vassalisation de l’Europe par les Chinois d’un côté, sur la partie industrielle, et par les Américains de l’autre, sur la partie data.
C’est vraiment la nécessité, pour l’Europe et la France, d’être moteurs et de sortir de cette situation par le haut, afin de contribuer à cette autonomie stratégique.
Dans ce cadre-là, le 5 octobre prochain, nous créons un gala des Conseillers du commerce extérieur en Auvergne-Rhône-Alpes, à Lyon, avec 900 dirigeants qui vont travailler pendant une journée complète sur le thème : « L’autonomie stratégique : une idée française, une nécessité européenne ».
Et vous avez l’impression que ces idées sont bien répandues parmi nos représentants et le personnel politique ? Vous êtes président des Conseillers du commerce extérieur de la France, donc vous fréquentez aussi Jean-Noël Barrot, on en parlait avant l’émission. Est-ce que cette idée d’autonomie stratégique est autre chose qu’un bon mot dans les discours ? Est-ce que c’est vraiment une réalité qu’ils essaient de mettre en place ?
Je pense qu’en ce moment, naturellement, la défense a le vent en poupe. On voit des entreprises qui font fois deux, fois trois, voire fois dix sur leurs carnets de commandes par rapport à l’an dernier, ou même à il y a deux ans.
On voit donc que, sur la partie défense, il y a de vraies questions au niveau de l’OTAN : savoir si l’OTAN doit rester uniquement dans son fonctionnement actuel ou si cela pourrait devenir une forme d’OTAN européen. Est-ce qu’on peut restructurer une défense européenne autour de cette situation ? On voit bien qu’il y a là un vrai enjeu d’autonomie stratégique.
Mais le détroit d’Ormuz et la situation actuelle viennent aussi impacter toute la chaîne logistique. On voit que cela donne des indications importantes pour la France, par exemple en matière de rapprochement avec l’Inde et avec les pays dits « du milieu », c’est-à-dire ceux qui ne sont ni chinois ni américains.
Cela signifie renforcer nos liens avec le Mercosur en Amérique latine, renforcer nos liens avec le Canada, mais aussi avec l’Afrique. Il faut qu’on ait une relation beaucoup plus apaisée et équilibrée avec l’Afrique.
Cela nous ouvre tout un terrain à l’export qu’on doit mieux explorer et mieux exploiter, dans une relation d’égal à égal au sein des différents partenariats commerciaux.
Et simplement, on va revenir un petit peu sur notre agglomération, même sur notre région Auvergne-Rhône-Alpes. Quels sont les secteurs les plus impactés par le blocage actuel du détroit d’Ormuz ? Est-ce qu’il y a des domaines à l’export qui sont les plus touchés ?
Je dirais qu’essentiellement, on est impactés pour l’importation. On voit qu’on est encore très dépendants : notre balance commerciale française, comme vous le savez, est négative, c’est-à-dire qu’on importe plus que ce qu’on exporte.
La région Auvergne-Rhône-Alpes, vous le savez, c’est un PIB de 330 milliards d’euros. Nous sommes la première région industrielle française et la quatrième région européenne. Nous avons donc une place non négligeable dans l’échiquier français et européen.
Mais malgré cela, on voit qu’il y a des secteurs qui souffrent fortement, avec d’un côté l’automobile, qui est en grande crise et qui n’est pas aidée par la situation actuelle avec le prix du pétrole. Il y a donc un vrai changement de modèle qui est en train de s’opérer et de s’accélérer sous l’effet de ce qui se passe dans le détroit d’Ormuz.
De l’autre côté, on voit que les secteurs alimentaire, pharmaceutique et chimique sont très impactés. Enfin, il y a toute la partie logistique liée à ce qu’on importe, avec toujours cet enjeu autour du BTP en Auvergne-Rhône-Alpes. On voit que la crise est longue, durable et compliquée. Ce n’est donc pas simple pour nos entreprises et nos TPE.
En revanche, certaines entreprises tirent leur épingle du jeu. On voit par exemple que la santé reste un vecteur de croissance. La chimie est très impactée, mais, comme je le disais tout à l’heure, la défense aujourd’hui — ou tout ce qui est connexe à la défense avec la LPM, la loi de programmation militaire — offre de vraies opportunités à un certain nombre d’entreprises, notamment dans le domaine des drones, qui sont présents sur le territoire Auvergne-Rhône-Alpes.
L’autre élément intéressant à comprendre, c’est qu’aujourd’hui l’Italie est devenue notre premier partenaire commercial. C’est pratiquement une première historique : l’Allemagne a toujours occupé cette place. Mais à la fin de l’année 2025, l’Italie est passée devant en importations et exportations pour la région Auvergne-Rhône-Alpes.
On voit donc que l’importance du Lyon-Turin est plus que jamais nécessaire pour renforcer ce lien avec nos quatre moteurs régionaux : la Lombardie d’un côté, la Catalogne, le Bade-Wurtemberg pour la partie allemande, et bien sûr l’Auvergne-Rhône-Alpes.
