Avec Tendre Carcasse, une pièce remplie d’humour et d’émotion, Arthur Perole interroge la place de notre corps dans la construction de notre identité. À découvrir en famille !
Porté par des interprètes âgés de 20 à 27 ans, Tendre Carcasse trouve sa source dans une série documentaire Rêves que le chorégraphe a réalisée avec Pascal Catheland en quatre épisodes auprès de dix-sept adolescents d’un collège du Var entre septembre 2020 et juin 2021. Face caméra, ils ont répondu à des questions sur leur vision du monde, du futur et leur rapport au corps – objet du quatrième volet dont Arthur Perole s’inspire ici et qui révélait un mal-être, le poids du regard des autres mais aussi une transformation positive de leur personnalité. Le chorégraphe prolonge l’expérience en questionnant la génération suivante, plus avancée dans sa construction mais qui évoque toutefois des souvenirs de collège et d’adolescence. Entre récits autobiographiques et fictions, prises de parole et danse libératrice, il interroge : quelle place occupe notre corps dans la construction de notre identité ? Comment le regard de l’autre modifie la vision de notre corps ?
Lyon Capitale : Dans Rêves, que disent les jeunes de leur corps ? Parlent-ils d’injonctions induites par le regard de l’autre ?
Arthur Perole : Oui, beaucoup. Ils parlent de puberté, de la manière dont ils voient leur corps changer, exprimant souvent une sorte de malaise. Des filles disaient : “Moi je suis un gros carré”, d’autres “je suis trop petit” ou “trop grand” ou pensaient déjà à la chirurgie esthétique à cause de défauts comme une oreille décollée. Beaucoup exprimaient à quel point leur corps était toujours insuffisant, pas dans les canons de beauté, qu’ils ne trouveraient jamais l’amour. Il y avait un garçon qui – tout en prétendant qu’il ne fallait pas avoir de poils ni de moustache et qu’il fallait s’épiler sous les bras – revendiquait d’être très viril. Il ne se rendait pas compte qu’il y avait des choses qui allaient à l’encontre de ce qu’il disait mais c’était plus une question d’appartenance de groupe, d’être reconnu par ses pairs. Il y avait aussi ce qui ne s’exprimait pas mais qui se voyait. Plus ils prenaient des décisions pour leur vie future, comme par exemple la question de l’orientation, étant en 3e, mais aussi pour d’autres résolutions, plus ils s’affirmaient et moi je voyais quelque chose qui se modifiait dans leur corps, qui allait vers un état d’adulte. Peut-être l’ai-je projeté mais la transformation était quand même assez palpable.
Avec Tendre Carcasse, vous interrogez cette fois-ci la génération des 20-30 ans.
Je voulais rester avec la question de la jeunesse sans vouloir faire la suite de l’histoire. Après, les 20-30 ans sont une génération que je chéris. Ils ont intégré plein de valeurs, peut-être post #MeToo, je ne sais pas exactement d’où ça vient, mais il y a du soin, une acceptation de la différence, quelque chose qui donne un espoir que j’avais envie de donner à voir. Quand j’ai fini la série avec les adolescents, j’avais 36 ans, il fallait sortir de cette période et c’est vraiment un chantier quand on est un jeune adulte. On démarre cette capacité à s’accepter, on continue à se construire tout en étant entre deux périodes, on s’adoucit aussi. Je trouvais également qu’ils étaient très proches de l’adolescence et plein d’histoires de collège sont revenues. C’est la première pièce où je fais parler des interprètes, j’ai choisi des personnes capables de parler le plus naturellement possible comme lorsqu’on est avec des amis et que l’on se confie. Je voulais éviter une sorte d’approche tragique avec le côté lourd, qu’ils amènent leurs histoires avec véracité mais aussi humour et légèreté où les spectateurs puissent s’insérer, se raconter leurs propres histoires.
Vous avez construit la pièce en partant des questions et du texte ?
Non, on a fait une écriture de plateau, c’est-à-dire qu’on a ouvert tous les champs. Il y a eu une écriture de textes, de corps et une écriture qui relie le texte et le corps. Je leur posais une question, par exemple : peux-tu me décrire ton corps ? Est-ce que tu peux parler de toutes les compétences de ton corps ? Est-ce que tu peux noter une manie de ton corps que tu n’as jamais dite ? Etc. Et là ils devaient parler sans s’arrêter pendant un temps. On a noté et retravaillé autour de la gestuelle qui est apparue et ce qui était dit. On voulait aussi que le mensonge et la vérité puissent cohabiter pour protéger l’intimité de chacun dans les témoignages et pour créer un espace de jeux dont on ne saura jamais s’ils sont vrais ou faux.
Les interprètes ont-ils eux aussi exprimé des conflits avec leur corps, des injonctions subies ?
Oui énormément comme par exemple ayant trait à l’homosexualité ou le fait d’être traité de singe parce que métisse. Ce qui est fou c’est qu’à la dernière question posée : avez-vous une histoire à raconter où le regard de l’autre a changé votre relation avec votre propre corps ? Toutes les histoires exprimées ont été des histoires de collège. Ce qui m’intéressait surtout c’est que la pièce soit comme un laboratoire, c’est quoi notre corps ? De quoi est-il fait ? Comment je le perçois jusqu’au moment où il y a le regard de l’autre avec cette idée de stigmatisation et d’insuffisance que j’ai voulu pousser plus loin. C’est après que vient une réponse plus positive avec le collectif, la danse et la transe. Un moment de libération et de transformation des corps où les carcans volent en éclats pour être un peu comme on veut être. Il y a aussi l’idée de jouer avec les archétypes, de se réapproprier les stigmates, de rejouer ce que l’on a été, de quoi on a été traité donc ça devient une danse loufoque, très dynamique et très festive avec à la fin la chanson de France Gall Besoin d’amour pour danser tous ensemble quelque chose de tendre.
La pièce s’adresse à un large public mais elle s’inscrit dans la rubrique “En famille”, ça vous va ?
Oui, bien sûr. Les jeunes discutent avec les parents, des adultes se reconnectent avec leur adolescence et pensent à leurs enfants. Les jeunes sont contents que les parents entendent ces témoignages tout comme un vocabulaire auquel ils s’identifient. Ils se retrouvent dans les histoires de collège, les postures de corps et comme il y a de l’humour, ils peuvent rire et c’est moins impressionnant qu’un spectacle de danse qui pourrait leur paraître abstrait et ennuyeux. Ça me rend heureux, même si cela paraît prétentieux, de penser que le spectacle opère une certaine réparation avec cette mise en commun d’histoires. Cela amène je crois à déculpabiliser, à se dire : “Je ne suis pas le seul à ressentir tout cela et au fond ce n’est pas si grave.”
Tendre Carcasse - Arthur Perole – Le 29 avril à la Maison de la danse (à partir de 12 ans) – maisondeladanse.com
