Pour la troisième fois en un an, Julien Doré remet le couvert lyonnais, cette fois à la LDLC Arena, de sa tournée des Zéniths. Cétacé, Julien Doré ? Non, jamais assez.
Ce fut un peu le clash showbiz dont tout le monde se fout de la fin 2025 : un étripage entre stars par réseaux sociaux interposés à base de cétacés volants. Ou plutôt de vol de cétacés volants. “Vol” au sens de chapardage, larcin, fripouillerie. Résumons pour ceux qui n’auraient pas suivi, ou ceux que les aléas des vedettes n’intéressent pas plus que la vie des mammifères de grandes profondeurs. Lors de sa tournée des Zéniths, qu’il vient compléter par une troisième date lyonnaise en un an à la LDLC Arena, Julien Doré avait fait beaucoup parler par l’une des attractions proposées en marge, ou plutôt en surplomb, de son tour de chant : des baleines volantes parcourant le firmament des Zéniths, impressionnante livraison de poésie aquatico-aérienne dont le gigantisme n’est pas sans rappeler certains des grands tableaux gonflables du Pink Floyd de tous les excès (un truc un peu too much, donc).
Inutile de préciser que la séquence faisait son petit effet. Le genre d’effet dont Julien Doré est assez friand lors de ses shows live, n’hésitant pas par exemple à débarquer sur scène dans une panoplie de Panda ou à moto (exemples parmi d’autres). Et d’une manière générale à livrer des spectacles où les yeux de l’audience en ont aussi pour leur argent. Puisque, après tout, la musique live est devenue le principal pourvoyeur de revenus des musiciens (les disques ? C’est quoi, ça ? Les streams ? Si on aime les nèfles, c’est très bien, oui, mais c’est tout), c’est ainsi : aujourd’hui, pour vendre ses spectacles, il faut offrir sur scène, au pire Le Puy du Fou, au mieux La Guerre des étoiles. Demandez donc à Indochine, dont les shows doivent coûter presque aussi cher que la guerre éponyme.
Ah, ça ira pas !
Alors, donc, voilà, mais notre affaire ? Eh bien, figurez-vous qu’un beau jour, Julien Doré découvre que le groupe Gojira fait de même lors de ses propres concerts. Ce qui amène Juju à en déduire que Gojira lui a piqué son idée excellente, celle de faire voler des baleines. Parce qu’il faut bien dire aussi que c’est pas le genre d’idées qu’on a tout seul. Alors que faire appel à la même entreprise, oui (car il y a des entreprises spécialisées en la matière, faut-il croire). C’est que Gojira est lui aussi en pleine bourre.
Connu, dans les milieux autorisés, comme l’un des groupes les plus respectés de la sphère metal, Gojira est surtout devenu un phénomène planétaire plutôt scruté à la loupe depuis sa prestation dantesque en ouverture des Jeux olympiques de 2024, accompagnant tous riffs dehors une cantatrice époumonée sur les flancs rincés par la pluie de la Conciergerie royale, à l’attaque du slogan de coupeurs de têtes : “Ah ça ira !”. Ce qui a quasiment fait d’eux des saints Républicains et un buzz galactique. C’est pas pour ça que Doré apprécie le larcin, non, ça ira pas ! Pourtant, grand prince, il les leur laisse les baleines : “Prenez mes idées, j’en aurai d’autres”, conclut-il. En réalité, il s’avère qu’un imbroglio du calendrier de location est à l’origine de ce qui n’est guère qu’un quiproquo. Mais un quiproquo de poids.
À l’abordage
Alors pourquoi en parle-t-on ici, à l’abordage d’un papier sur Julien Doré ? Eh bien parce que cela nous évoque une phrase tirée d’une autre histoire de baleine, autrement plus iconique, et qui pourrait elle-même résumer la carrière dudit Julien Doré. Une phrase célèbre du Moby-Dick de Herman Melville : “Il est des entreprises pour lesquelles la vraie méthode est un désordre intentionnel.” On pourrait objecter, puisque le roman de Melville est une allégorie de l’Amérique, ses fondements, ses obsessions guerrières et psycho-sexuelles, que la sentence est peut-être davantage à rattacher à un Donald Trump bombardant l’Iran ou décidant d’annexer le Groenland qu’à un chanteur pop né dans les Cévennes. Certes, mais quand même. Car c’est un fait, dans la carrière, fructueuse, surprenante, même pour lui, il le répète souvent, de Julien Doré, il y a quelque chose comme un chaos organisé accoucheur de toutes les bénédictions.
Voilà quand même un type sur lequel la notoriété est tombée un peu par erreur. Julien Doré c’est le type qui entre parce qu’il a vu de la lumière, sauf que cette lumière est une rampe de projos qui ne s’éteint jamais. Lui-même dit s’être présenté à “La Nouvelle Star” “en moonwalk” pour rigoler. À l’époque, il vit pour les micro-concerts donnés dans sa région avec son groupe indé Dig Up Elvis et démonte des enseignes de la Banque Populaire le reste du temps (c’est son travail, pas du vandalisme). Il avoue donc avoir été étonné de “remporter l’écharpe” “Nouvelle Star” en mode “j’men-foutiste et même taquin”. Qu’on se souvienne alors à quel point son destin se joue à un poil de ce qu’on voudra mais à un poil, quand souhaitant passer l’audition accompagné de son ukulélé, il se voit opposer un refus du jury, s’en va sans chanter, avant que l’animatrice ne rattrape par le col dans un couloir ce jeune hipster cool ringard, fringué comme le cousin Cooter de Shérif, fais-moi peur.
Possible que la chose ait été un tantinet scénarisée ou exagérée pour les besoins de l’intrigue-vérité mais peu importe. Doré est gardé, poursuit l’aventure, retourne le plateau d’à peu près tous les directs de l’émission avec des reprises possédées et empreintes de surréalisme taré, d’Alizée, de Nirvana ou de Dalida, relance l’industrie de la barrette à cheveux, et gagne haut la main. Le voilà vainqueur d’un concours de circonstances qui le propulse sur le devant de la scène nationale. Terrorisé, ne comprenant pas ce qui lui arrive, il lui faut entrer dans la carrière presque malgré lui. Pour se protéger, il poursuit sur la lancée de son personnage de trublion “tongue-in-cheek” de “La Nouvelle Star”, avec comme un air de vouloir faire à peu près n’importe quoi : “Puisque ces mystères me dépassent, disait Cocteau, feignons d’en être l’organisateur.”
Notamment, par exemple, avec cette fusion indémêlable, et qui rend fou, entre premier et second degré, un brouillage qui fait qu’on ne sait jamais où on se trouve, où est le lard, où est le cochon. Et la queue en tire-bouchon. Deux albums durant, il se cache, fait le malin. En interview aussi, on en fera les frais, au prix d’un entretien quasi inexploitable, fait de réponses monosyllabiques, de contrepieds ratés et de balec rigolard. Au même moment, on écrit dans ces pages, dubitatif, à peine accouché son premier album, le bien nommé Ersatz : “Le trublion sautillant est désormais planqué derrière six couches de masque. Il surjoue la recherche de dernier degré possible.”
Ah les crocodiles !
Le succès est là, qui n’a rien d’un raz-de-marée, et serait même plutôt décevant au vu de ce qui précède. Et alors qu’il ne lui reste qu’un album sur son contrat et que sa maison de disques songe aux adieux, Doré sent venir le coup et lâche tout, embardée totale : tant qu’à finir dans le décor autant donner soi-même le coup de volant. Il se barre dans un studio douillet avec juste ses potes et pond Løve. 400 000 exemplaires plus tard, la recette Doré est installée en haut du paysage musical français. Il comprend que plus que se cacher, il doit accepter d’être lui-même. Comme il est un peu en décalage avec le tout-venant, c’est ainsi qu’il se distingue, mettant à profit ses années aux Beaux-Arts pour faire de son art un concept total qui accouche de pandas et de baleines volantes mais convoque aussi l’intime sur & (qui se vend encore mieux que Løve) et aimée, en hommage à sa grand-mère. Cette grand-mère qui a cru toute sa vie être de la famille du célèbre illustrateur Gustave Doré, alors que non (Julien Doré est en revanche de la famille d’Émile Waldteufel, compositeur alsacien surnommé le “Strauss français” car brillant copiste – certes un peu littéral – du compositeur du Beau Danube bleu).
Ça ne l’empêche pas de continuer à faire le zozo comme aux premiers jours en dépouillant les collègues de leurs chansons façon “Nouvelle Star” sur un nouvel album paru en 2024. Si les chansons ne sont pas originales et donc pas le moins du monde personnelles, le projet a tout de même quelque chose d’intime. Qui vient boucler une boucle un peu indomptable en titillant le sentiment d’escroquerie qui l’anima longtemps en sortie du télécrochet. Et avec sans doute un clin d’œil à cette période brouillée où il hésite entre l’artiste et l’amuseur public. Le disque, certainement conçu pour solder les comptes, a pour titre Imposteur et contient des reprises commises sur le plateau du télécrochet de M6 autant que d’inédites revisites de K-Maro, Pierre Bachelet, L5 ou Jean-Louis Murat. On fait difficilement plus éclectique et déroutant, ce que vient confirmer une version espiègle de la comptine Ah les crocodiles. L’histoire ne dit pas si, lors de son retour lyonnais de ce mois, Juju aura remplacé les baleines célestes par des crocos cosmiques. Et si un entrepreneur de spectacle peu scrupuleux lui gaulera l’idée.
Julien Doré – Le 4 avril à la LDLC Arena et le 24 juillet au théâtre antique de Vienne