Bertrand Belin : C’est là, Watt

Pas avare de virées lyonnaises, Bertrand Belin nous revient cette fois avec un nouvel album, sorti cet automne. Un disque, Watt, au titre beckettien qui pourrait être, en plus d’un aboutissement, le plus personnel du chanteur. À coup sûr son plus beau, sur le fond comme sur la forme.

À chaque album, c’est la loi du genre, il faut bien vendre et bien se vendre, un artiste-musicien vous dira que cet album est le meilleur, qu’il n’a jamais été aussi inspiré, que c’est même, allez, presque une sorte de rédemption, irradiant d’une épiphanie. Les plus grands nous ont fait le coup, et même certains des plus petits. Bertrand Belin n’est pas de ce genre-là, il n’est pas de cette espèce. Il trace son drôle de chemin et se fout à peu près de tout sauf du travail bien fait. Et de ce qui surgit, car au fond rien n’est jamais vraiment prémédité, il y tient.

Si j’avais un troupeau, j’aurais peur de le perdre, voilà pourquoi, berger, j’ai pas fait berger”, chante Belin sur Berger. À un public, fidèle, aveuglément suiveur, qui lui dirait, pareillement au plus célèbre des Psaumes (le 22) : “Le Seigneur (Belin) est mon Berger, je ne manque de rien”, le chanteur répondrait qu’il n’est là pour guider personne, que le meilleur moyen d’être suivi est encore de ne jamais regarder par-dessus son épaule au son des “Qui m’aime me suive” pour voir si quelqu’un vient. Belin, on y reviendra, avance seul et ça lui va très bien. Si le reste suit, il n’y est pour rien.

En développement personnel, on dit “aligné”, Belin est aligné avec lui-même et c’est à cette seule condition, sait-il, que le peuple se rangera derrière lui, peut-être, en file indienne. Raison pour laquelle sur Tel qu’en moi-même, il s’accepte et se dit prêt à revivre tout, le bien comme le mal, celui notamment d’une jeunesse qu’un père alcoolique a pas mal déglinguée et dont il a dû s’échapper souvent, d’une manière ou d’une autre. La musique étant la principale. Cela, il le chante sur une vaste croonerie à l’ancienne, chevauchée de beats langoureux, sorte de flânerie maltée à la Sinatra/Cole Porter des jours sombres, où les violons sanglotent discrètement à sa place tandis que chouine une guitare forcément blues.

Je me taille des costards, me donne des noms d’oiseaux”, chante-t-il ailleurs, sur La Béatitude, recette indispensable à ce qui précède, ne jamais se célébrer, se ménager, s’épargner ni se noyer dans l’auto-indulgence. Alors à chaque fois, on est tenté de le faire à sa place : chacun de ses albums nous semble meilleur que le précédent et quand on réécoute les précédents, on se dit que non, il se maintient juste à (très haut) niveau. Impression confirmée à l’écoute de Watt qui, après l’épure des albums précédents,ou en la poursuivant autrement, continue d’abandonner le schéma classique pour se coucher ici sur des rythmiques électros mais comme d’un autre âge que le nôtre, presque un peu désuètes malgré l’étiquette de la modernité qu’on a tendance à accoler dès qu’un musicien dégaine les beats automatiques, s’acoquine aux machines.

Sans doute la place laissée au piano y est-elle pour quelque chose, contre-pied, là encore, chez une figure qu’on a connue “à guitares” plus qu’autre chose, une sorte de Johnny Cash désarticulé, de crooner post-moderne, de rockabileux rigolard sous cape. Mais il fallait sans doute voir dans le fait que, depuis pas mal de temps, le chanteur a délaissé la guitare sur scène, comme une forme d’indice, de libération aussi. Libération des mouvements et du mouvement.

Une seule phrase vraie

On pourrait ainsi comparer cette étape de la carrière de Bertrand Belin à la trilogie de Leonard Cohen Various Positions/I’m Your Man/The Future sur laquelle le Canadien délaissa sa guitare acoustique pour l’orgue et le synthé. Une hérésie pour certains (sa maison de disques au premier chef), une révélation en réalité qui permit à un Cohen à genoux, aux abois, non seulement de renouer avec le succès (I’m Your Man, sorti en 1988, fut son plus grand succès depuis vingt et un ans et… son premier album) mais aussi de se réinventer musicalement, vocalement, littérairement et philosophiquement. Cela, parce que cette formule lui permit d’appliquer le précepte de Hemingway, recette ultime de l’écriture, surtout à marée basse : “Ce qu’il faut c’est écrire, une seule phrase vraie. Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses.” S’il n’est pas dans la situation du Cohen des années 80, Belin semble faire sien, un peu plus à chaque album, le mantra de l’auteur de Paris est une fête. S’approchant toujours un peu plus d’une forme de vérité. La sienne qui devient la nôtre.

Mais il y a une autre filiation majeure sur Watt. En réalité, elle est là depuis ses débuts, ce qui est sans doute le principe d’une filiation. Mais elle prend de plus en plus d’ampleur au fil de l’œuvre de Belin. Ici, elle frappe avec la force de l’évidence. C’est celle avec Alain Bashung. Héritage lourd à porter, penserait-on, mais pas pour Belin. Car c’est comme si le mimétisme absolu (parfois) le libérait au fond de l’écrasement promis par une si imposante statue du Commandeur. Sur un morceau comme Pluie de data, une merveille, d’une beauté à pleurer, tout, absolument tout, nous ramène à Bashung, la mélodie, le texte, cryptique et limpide, comme tiré d’une mythologie absurde, ce timbre, ce phrasé, cette manière de traîner sur certaines syllabes, d’en suspendre d’autres au-dessus du vide. Tout, sauf Belin, qui nous ramène à Belin en passant par Bashung.

Car Belin doit probablement autant à une figure comme Manset, immense poète et mélodiste qui a toujours marché à côté de tout, et notamment dans le fossé qui jouxte l’autoroute de la tendance, les bottes dans la crotte et l’esthète dans les étoiles. Ces trois-là ont tant voyagé en solitaire qu’en empruntant des chemins perdus pour tout le monde, ils ont fini par atterrir sur la même planète et à composer une vie qui ne ressemble à aucune autre.

C’est un peu ce que raconte Pluie de data, la complainte d’un dieu, ou peut-être “demi”, créateur qui a surtout fait “grandir des ruines”, “metteur en scène” en pleine séance d’autocritique. Ce démiurge qui, à notre époque, ne fait plus pleuvoir les sauterelles mais les datas, c’est peut-être “L’inconnu en personne” dont parle le premier single extrait de l’album. Celui qui se questionne quasi bibliquement, qui cherche des réponses au fond de lui pour résoudre un monde au bord de la guerre, penché au-dessus du chaos. Comme si les catastrophes du monde n’étaient que la matérialisation du questionnement existentiel, des orages intérieurs, d’une entité plus grande que nous.

Ne parler de rien

Le belinisme, s’il existe et s’il fallait le définir, serait un existentialisme, car ses chansons ne questionnent que cela : le fait d’être défini par ses actes, de s’interroger sans fin sur ces derniers et malgré tout de s’imaginer, tel Sisyphe, heureux. “La seule manière de ne parler de rien est d’en parler comme de quelque chose, écrivait Samuel Beckett. Tout comme la seule manière de parler de Dieu est d’en parler comme s’il était un homme.”

C’est là qu’il est temps de se demander ce qu’est Watt, ce titre, qui claque, “What is Watt ?” pour Bertrand Belin. D’abord une référence à la puissance de ce qui sort des enceintes lorsque l’on fait jaillir la musique, le crachat du chaos comme de l’ordonnancement du son. C’est aussi le son universel du questionnement “What ?”). C’est enfin et surtout une référence directe, assumée, au roman, son dernier en anglais, d’où est tirée la citation précédente, que Samuel Beckett écrivit entre Murphy et Molloy, pendant la guerre, et qu’il publia une décennie plus tard (et à la fin des années 60 en France).

Beckett écrivain qui n’eut de cesse de pousser le bouchon de l’existentialisme à sa propre extrémité, l’absurde n’étant au fond qu’une tentacule de la pieuvre existentialiste. Watt c’est cela : une manière de questionner l’absurdité de la vie et notre condition humaine. Par sa chronique de Watt, personnage au service (au sens propre) d’un dénommé Knott, au sein d’une organisation domestique particulièrement rodée, Beckett crée avec humour et ironie un monde à la fantaisie loufoque, livre une réflexion sur les limites du langage, les errements de la logique et les frontières de la raison. Autant de caractéristiques qu’on pourrait emprunter à l’œuvre de Beckett pour la transposer à celle de Belin, qui n’est rien d’autre, en général et surtout en particulier sur son Watt à lui. Et pour cimenter tout cela, mais aussi à la racine de ces questionnements, il y a donc la solitude, déjà à l’œuvre dans Tambour Vision (2022) et, avant, Persona (2018). Mais, pour reparler de Beckett, en citant Le Monde et le Pantalon, un essai sur la peinture, écrit peu après Watt, pas “une solitude qui se couvre la tête”, davantage “une solitude qui tend les bras”. C’est dans cela que nous plonge Watt, dans une solitude qui nous tend les bras. Et à laquelle on ne peut résister.

Bertrand Belin –Le 24 janvier au Transbordeur

Laisser un commentaire

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut