L’Escadron bleu, 1945 raconte un épisode méconnu de la fin de la Seconde Guerre mondiale : celui de jeunes ambulancières volontaires de la Croix-Rouge qui ont sillonné les routes de l’Europe de l’Est dévastée pour rapatrier près de 300 000 Français, prisonniers ou déportés.
Pendant le confinement, la romancière et scénariste lyonnaise Virginie Ollagnier découvre Les Filles de l’Escadron bleu, un documentaire réalisé par Emmanuelle Nobécourt, inspiré du livre Madeleine Pauliac, l’Insoumise. Dans cet ouvrage, l’auteur Philippe Maynial retrace l’histoire de sa tante, médecin et résistante, qui a dirigé une unité de conductrices-ambulancières envoyée en Pologne d’avril à novembre 1945. Leur mission : rechercher et rapatrier les prisonniers et déportés français.
Touchée par ce récit, pourtant peu connu du grand public malgré les nombreuses archives disponibles, Virginie Ollagnier imagine rapidement une adaptation en bande dessinée. Elle se tourne naturellement vers son complice Yan Le Pon, bien connu des lecteurs de Lyon Capitale pour avoir été l’un des premiers auteurs des ouvrages collectifs en bande dessinée.
Yan Le Pon a notamment participé à l’album Héroïnes de Lyon, qui rend hommage aux Lyonnaises ayant marqué l’histoire de la ville. Avec L’Escadron bleu, 1945, il souhaite, de la même manière, “participer à la mise en lumière des femmes effacées par l’Histoire”.
Pendant trois ans, les deux auteurs se sont plongés dans la réalisation de cet album pour faire revivre l’histoire de ces jeunes femmes de l’ombre qui ont sauvé des milliers de vies.

Madeleine Pauliac, médecin et résistante
Le récit s’articule autour de la figure centrale de Madeleine Pauliac, pédiatre et résistante ayant participé à la libération de Paris. En 1945, elle est envoyée à Moscou par le général de Gaulle pour organiser le rapatriement de près de 300 000 Français, errants ou détenus dans une Pologne libérée par l’Armée rouge. Ces hommes, enrôlés de force par l’Allemagne nazie, travailleurs du STO, prisonniers de guerre, déportés, voient leur sort incertain en raison de l’hostilité des Soviétiques, qui les considèrent comme des traîtres. À cela s’ajoutent les ambitions de Staline, déterminé à intégrer la Pologne dans la sphère communiste, aidé par les accords de Yalta, où les occidentaux abandonnent l’Europe de l’Est à l’Union Soviétique, en vertu d’un partage du monde par les vainqueurs de la guerre.
En mission à Varsovie, ville réduite en cendres, Madeleine Pauliac découvre les horreurs de la guerre, mais aussi les exactions commises par les troupes d’occupation russes. En juillet 1945, onze jeunes femmes volontaires de la Croix-Rouge française la rejoignent pour former une équipe chargée de sauver les Français oubliés de la guerre.

L’Escadron bleu : une mission titanesque
Infirmières, conductrices hors-pairs, s’improvisant aussi mécaniciennes, ces femmes, surnommées “l’Escadron bleu” en référence à leur uniforme, parcourent les routes ravagées de Pologne pour rapatrier les réfugiés. Elles consignent méticuleusement dans des carnets leurs missions (près de 200), le nombre de personnes sauvées, et les dizaines de milliers de kilomètres parcourus. Leur périple les mène jusqu’aux camps de la mort, comme Dachau en Allemagne, ou en Union soviétique, pour libérer des “Malgré-nous”, ces Alsaciens enrôlés de force par les nazis et détenus dans des prisons russes, comme celle de Tambov.
Des missions parfois périlleuses, où elle seront témoins des violences masculines à leur égard ou à celles de religieuses polonaises, violées par des soldats de l’Armée rouge.
En février 1946, Madeleine Pauliac trouvera la mort dans un accident de voiture lors d’une de ses ultimes missions, dans des circonstances troubles. Des zones d’ombres qui interrogent en raison d’un contexte d’assassinats politiques qui préfiguraient déjà la Guerre froide.

Crépuscule de la guerre et récit de sororité
Cette aventure humanitaire repose sur une reconstitution historique rigoureuse, portée par le dessin de Yan Le Pon, dont on connaît l’amour du détail et de la précision. L’auteur a patiemment compilé des milliers de documents, dont des images filmées par l’armée américaine, pour restituer fidèlement les paysages et les villes dévastés de l’Europe de l’Est, ainsi que les uniformes et véhicules de l’époque.
Mais c’est avant tout l’histoire exceptionnelle de ces femmes courageuses qui constitue le cœur du récit. Scénarisé par Virginie Ollagnier, il explore les liens de sororité unissant ces jeunes femmes, âgées d’à peine 30 ans. À partir de leurs carnets de notes, l’autrice a imaginé leurs dialogues, leurs gestes et leur quotidien, avec une immense tendresse. Elle rend ainsi hommage à ces “filles prêtes à tout pour les copines”, héroïnes sans armes, qui ont contribué à sauver des milliers de vies.
Après la guerre, ces femmes ne se sont pas perdues de vue. Elles ont poursuivi leur engagement en assurant le rapatriement des soldats français en Indochine ou en Algérie, perpétuant ainsi l’héritage de l’Escadron bleu.
L’Escadron bleu, 1945. Yan Le Pon / Virginie Ollagnier. Édition Aire Libre, 152 pages. 25€


