Alain Mérieux @MaxPPP

Les dynasties lyonnaises : histoire, poids, influence

Lyon a vu l’émergence de lignées familiales puissantes et influentes, actrices majeures de son essor économique, culturel et social. Ces dynasties ancrées localement ont rayonné, et rayonnent encore parfois, souvent bien au-delà de la région. Elles touchent l’industrie (textile, chimique, automobile, électrique), la construction mécanique, la médecine, la bijouterie-joaillerie ou encore le secteur alimentaire. Panorama de onze grandes dynasties lyonnaises s’échelonnant du XVIIIe siècle à nos jours.

Mérieux

La science comme mission

Née à la fin du XIXe siècle autour de Marcel Mérieux (1870-1937), formé par Pasteur, la lignée Mérieux révolutionne la biologie. Marcel crée un atelier vaccinal à Lyon dès 1897. Son fils, Charles Mérieux, étend le champ à la microbiologie diagnostique et au secteur pharmaceutique dans l’après-guerre. La génération suivante, avec Alain, développe les affaires vers le diagnostic in vitro, via bioMérieux fondé en 1963, qui offre la possibilité d’identifier les agents infectieux, de surveiller la résistance aux antimicrobiens et de sécuriser les procédés industriels et investit massivement dans la recherche et le mécénat scientifique. Aujourd’hui, le groupe bioMérieux figure parmi les leaders mondiaux en diagnostic médical, tandis que la fondation Christophe et Rodolphe Mérieux poursuit la lutte contre les maladies infectieuses.

Appartenant à une riche famille de soyeux lyonnais, Alain Mérieux, 87 ans, est le petit-fils de Marcel Mérieux, biochimiste et fondateur de l’institut Mérieux, spécialisé dans les vaccins. Il a épousé Chantal Berliet, fille de Paul Berliet, le constructeur automobile français de la marque Berliet. Alain Mérieux a créé bioMérieux, entreprise mondiale spécialiste du diagnostic in vitro permettant de déterminer l’origine d’une maladie ou d’une contamination.

Morin-Pons

Entre soierie et finances

La famille a bâti sa fortune d’abord dans la soierie mais surtout en se diversifiant très tôt dans la banque. Nés dans une bourgeoisie commerçante active dès la Révolution, les Morin-Pons développent un empire textile à l’échelle européenne mais leur véritable ascension s’opère par la banque du même nom fondée en 1829. Celle-ci finance le négoce international de soie, investit dans les infrastructures (chemins de fer, immobilier) et joue un rôle structurant au sein de la place financière lyonnaise aux côtés d’établissements financiers comme la Banque Courtois ou la Banque Hottinguer. Les Morin-Pons participent activement à la modernisation du système de crédit régional, soutiennent la chambre de commerce et contribuent à l’essor de Lyon comme carrefour économique majeur. Leur position dans la bourgeoisie d’affaires catholique les rend aussi influents dans les milieux caritatifs et éducatifs. Leur déclin s’amorce à la fin du XIXe siècle avec la concentration bancaire et l’effritement du négoce soyeux. Mais leur double identité – industriels et banquiers – reste un modèle de réussite lyonnaise intégrée. En 2003, la Banque Veuve Morin-Pons est rachetée par la Banque Palatine (BPCE).

Gillet

De teinturerie paysanne à empire industriel

La dynastie Gillet commence en 1838 lorsque François Gillet, fils de paysans du Beaujolais, devient teinturier à Lyon et révolutionne la teinture de la soie noire. Son fils Joseph, chimiste formé en Allemagne, développe la viscose et la soie artificielle, fonde une vaste usine à Villeurbanne et co-crée l’École de chimie industrielle en 1883. Les générations suivantes bâtissent un empire dans les textiles (CTA), la chimie (Rhodia), la banque (Crédit lyonnais, Banque de France) et contribuent à fonder Rhône-Poulenc en 1928. Après les années 1970, ils cèdent leurs activités industrielles devenant actionnaires sans rôle dirigeant. Renaud Gillet gère brièvement Rhône-Poulenc (1973-79) marquant la fin d’une ère. Selon Hervé Joly, directeur de recherche au CNRS et auteur, en 2015, de “Que reste-t-il des Gillet ?” : “Les descendants ne se rencontrent guère que lors des enterrements des dernières grandes figures du clan même s’ils partagent toujours la conscience de devoir une bonne part de leur aisance sociale à la prodigieuse réussite industrielle de leurs ancêtres communs. Le patronyme Gillet, s’il est très répandu en France, a presque disparu de la lignée. À la sixième génération parmi près de cent cinquante arrière-arrière-petits-enfants de Joseph il n’y a plus qu’un homme et trois femmes célibataires à le porter.”

Berliet 

Bâtisseurs de l’automobile lyonnaise

La dynastie Berliet, née avec Marius Berliet (1866-1949), a marqué l’industrie automobile et lourde à Lyon. Issu d’une famille de fabricants de cycles, Marius fonde en 1899 les Établissements Berliet. Il se spécialise très vite dans les camions et autobus, adoptant moteurs à essence et diesel et offrant robustesse et innovation. Sa société devient un pilier des transports terrestres en France. Sous son impulsion, Lyon sera un centre majeur de construction de véhicules industriels : Berliet contribue à la motorisation de l’armée en 14-18 et 39-45, comme à la reconstruction d’après-guerre. L’entreprise et la famille incarnent l’esprit d’ingénierie régionale. La fusion avec Renault en 1974 sonne la fin de la tête familiale au sein du groupe, mais l’héritage industriel perdure, nourri par les anciens sites réhabilités et une mémoire inscrite dans l’histoire lyonnaise.

Marius Berliet et son équipe au début des années 1900 
© Fondation Berliet @MaxPPP

Brac de La Perrière

Six siècles d’influence discrète

La famille Brac de La Perrière est une famille subsistante de la noblesse française (anoblie au XVIIIe siècle). Elle compte parmi ses membres des docteurs en médecine, des avocats, des échevins, des officiers, dont un amiral et un évêque. Elle est ancrée dans la noblesse marchande et foncière lyonnaise. À partir du XVIIe siècle, Les Brac de La Perrière s’illustrent dans la production de soieries, de rubans et d’objets précieux. Très tôt, leur fortune repose sur le commerce international, notamment vers l’Angleterre et l’Italie. Leur hôtel particulier, bâti au cœur de Lyon en 1770, témoigne de leur richesse et de leur désir d’influence culturelle. Sous la Révolution, ils conservent leur position par prudence politique et adaptabilité. Aux XIXe et XXe siècles, plusieurs membres se tournent vers la banque et l’immobilier. Fidèles à leur héritage, ils jouent aujourd’hui un rôle discret mais significatif dans la préservation du patrimoine architectural lyonnais, à travers des mécénats et des restaurations de monuments privés.

Descours & Cabaud

De la quincaillerie à la distribution industrielle européenne

Fondée en 1826, Descours & Cabaud incarne la dynastie des négociants-fournisseurs industriels. Initialement spécialisée dans la quincaillerie, elle se diversifie en matériels techniques, équipements de sécurité et fournitures industrielles. En se positionnant sur le B2B pour l’industrie, la construction et les collectivités, l’entreprise devient l’un des principaux distributeurs de produits techniques en France et conserve une culture tournée vers l’excellence du service, l’implantation régionale et l’expertise technique. Aujourd’hui encore, la direction et les actionnaires restent attachés aux valeurs fondatrices : proximité, innovation – notamment numérique – et durabilité, ce qui permet à Descours & Cabaud de dépasser les frontières régionales et de servir des clients dans toute l’Europe.

Riboud

De la banque lyonnaise à l’agroalimentaire mondial

Originaire de la bourgeoisie lyonnaise protestante, la dynastie Riboud remonte au XIVe siècle mais sa notoriété débute avec la fondation de la Lyonnaise de Banque au XIXe siècle. Camille Riboud préside la Société lyonnaise de dépôts. Le tournant décisif survient avec Antoine Riboud (1918-2002) qui transforme les verreries Souchon-Neuvesel en BSN, puis en Danone via la fusion BSN-Gervais Danone en 1973. Son fils Franck lui succède à la tête de Danone de 1996 à 2014 poursuivant l’internationalisation stratégique du groupe. Parallèlement, Jean Riboud, frère d’Antoine, dirige Schlumberger (1965-1985) et est un mécène de l’art asiatique, tout comme Marc Riboud, photographe de renommée mondiale. Aujourd’hui, la famille conserve une influence discrète incarnée par des fondations culturelles et leurs métiers variés entre industrie, finance, art et agroalimentaire.

Brochier 

De la soie aux fibres optiques

Fondée en 1890 sur les pentes de la Croix-Rousse, la maison Brochier Soieries a su traverser les époques en alliant tradition et innovation. Quatre générations ont perpétué un savoir-faire d’exception : impression au cadre, tissage Jacquard, velours peints à la main… Fournissant la haute couture (YSL, Givenchy, Cocteau, Miró) et les musées (Orsay, Pompidou, MoMA), l’entreprise a aussi créé un musée au Grand Hôtel-Dieu en 2022 retraçant ses 130 ans d’histoire. Sous Cédric Brochier, arrière-petit-fils du fondateur, l’entreprise se diversifie radicalement : dès 1986, il ouvre ateliers et boutiques et entre 2005 et 2013 fait breveter des textiles innovants à base de fibres optiques. Ces avancées mènent à la création de Brochier Technologies : vêtements intelligents, dispositifs médicaux, le textile devenant un outil technologique et environnemental. Aujourd’hui, Brochier incarne l’esprit lyonnais : du coupon de soie au tissage de pointe reliant patrimoine et futur. Le musée et les ateliers ouverts au public invitent à découvrir cette métamorphose d’un savoir-faire familial vers les industries high-tech.

Cédric Brochier

Lire aussi : Brochier Soieries, des coupons de soie au tissage de fibres optiques

Bocuse

Excellence culinaire

La dynastie Bocuse incarne l’excellence culinaire lyonnaise depuis 1765, date à laquelle on trouve trace des premiers cuisiniers de la famille dans les archives. Cette tradition gastronomique multiséculaire atteint son apogée avec Paul Bocuse (1926-2018), chef visionnaire et figure emblématique de la “nouvelle cuisine”. Héritier d’un savoir-faire transmis depuis huit générations, il a modernisé la tradition française en mettant en valeur la simplicité, la qualité des produits et l’esthétique. Par-delà ses restaurants, Bocuse révolutionne la transmission : création du Bocuse d’Or, plus grand concours international de cuisine, et de l’institut Paul-Bocuse (désormais Lyfe). Aujourd’hui, la famille perpétue l’œuvre avec Jérôme, qui a su se faire un nom aux États-Unis, dans l’ombre de son père, et qui a pris les rênes du groupe. On soulignera le lien avec la famille Bernachon : en 1969, Jean-Jacques Bernachon se marie avec Françoise Bocuse, fille de “Monsieur Paul”, tissant ainsi des liens familiaux et professionnels entre les deux familles sur plusieurs générations.

Jérôme Bocuse © Tim Douet

Lire aussi : Les grandes figures de la gastronomie lyonnaise: Paul Bocuse Saint Paul apôtre du bien-manger

Babolat 

Au service du tennis depuis 1809

Les racines de Babolat remontent à 1809, lorsque l’Italien Savaresse ouvre un atelier de fabrication de cordes pour lutherie à Lyon. En 1875, Pierre Babolat, gendre de Jean-François Monnier (l’associé de Savaresse), transforme cette activité en fabricant de boyaux pour instruments et applications chirurgicales. L’année suivante il dépose le premier cordage de tennis en boyau naturel adaptant ses matériaux à un sport naissant. Le cordage VS, lancé en 1925, devient une référence mondiale. Toujours basé à Gerland, l’atelier fournit dès 2003 des cordages synthétiques et diversifie son offre : raquettes (1994), chaussures (2003), textiles, balles (2001) et raquette connectée (2014). Aujourd’hui, Babolat est numéro 1 mondial des cordages et bénéficie d’une forte exportation (80 % du chiffre d’affaires) tout en conservant le siège et le cœur industriel à Lyon. Sous la direction d’Éric Babolat (5e génération), l’entreprise continue d’innover, notamment dans le padel (toujours à l’affût de nouvelles tendances, Babolat s’est lancé dans ce sport, dès l’an 2000, dont le marché mondial est aujourd’hui en pleine croissance).

Ponçage des cordages à la main, chez Babolat, dans les années vingt

Lire aussi : Grandes sagas d’entreprises : Babolat, premier de cordage

Maison Germain

360 ans de soierie lyonnaise

Fondée en 1660 sous Louis XIV, la Maison Germain est sans doute le plus ancien commerce familial de Lyon, désormais dirigé par la 10e génération. Spécialisée dans les soieries, brocarts, damas mais aussi les papiers peints, décors panoramiques et passementerie, la maison a connu trois rois, cinq régimes et une multitude de maires. Fidèle à l’héritage des métiers d’art lyonnais, la Maison Germain développe un remarquable savoir-faire : impression, tissage, restauration, produits haut de gamme pour résidences privées, chantiers d’exception, musées et productions audiovisuelles. Parmi ses réalisations prestigieuses, la restauration du théâtre de Valence, du palais de justice de Lyon. L’éditeur lyonnais est aussi consulté par des châteaux, pour des reconstitutions de films. Aujourd’hui, Anthony et Auguste Germain œuvrent à renforcer la mixité de la production : entre tissus d’ameublement, papiers peints contemporains, commandes sur mesure et projets patrimoniaux, tout en exportant l’excellence lyonnaise via des expositions internationales.

Anthony et Auguste Germain, représentants de la 10e génération
Anthony et Auguste Germain, représentants de la 10e génération
@Antoine Merlet

Lire aussi : A Lyon, la Maison Germain tisse sa toile au fil du temps

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