La venue de Public Image Limited au Transbordeur ramène à Lyon (et pas dans un stade) rien moins qu’une des plus grandes légendes du rock : John Lydon, alias Johnny Rotten, chanteur cataclysmique des Sex Pistols qui, le temps de quelques chansons et à peine deux ans, tenta de renverser le rock’n’roll. Et, d’une certaine façon, y parvint.
“Ever get the feeling you’ve been cheated ?” (“Vous n’avez jamais eu l’impression de vous faire enfler ?”) C’est la question, posée par son chanteur Johnny Rotten, qui clôt la carrière des Sex Pistols sous la forme d’une énigme existentielle qui n’aura jamais de réponse. Ou n’en aura que trop. Nous sommes le 14 janvier 1978 au Winterland de San Francisco et les Sex Pistols livrent une performance historique. Ratée dans les grandes largeurs, atroce, mais historique. Pour la première fois peut-être de l’histoire du rock, un groupe se désagrège en direct, définitivement.
Les Sex Pistols jouent No Fun des Stooges et plus rien n’est drôle. Rotten explose en direct. Au milieu de la chanson, accroupi sur le bord de la scène, il implore : “Conneries, pourquoi est-ce que je devrais continuer ?” Il répète : “No Fun, je suis tout seul, ce n’est pas drôle” puis reprend pour le final, plié sur lui-même comme une gargouille. Plus personne ne joue ensemble : Steve Jones riffe sans trop y croire, le regard dans le vide, Sid Vicious, couleur plâtre, chancelle comme une créature de Frankenstein au bord de chuter d’une falaise, Paul Cook tape sur ses fûts comme s’il vissait des boulons à la chaîne et Lydon passe par tout le spectre de sa propre caricature. Imaginez l’Antéchrist se taper une crise de nerfs en public. Puis, après un rire satanique, il balance sa question légendaire, en forme d’épitaphe, souhaite une bonne nuit et laisse tomber son micro au sol comme une guillotine.
Changer la vie
Les Pistols meurent en martyrs, éreintés par le cirque punk et les méthodes de leur manager, Malcolm McLaren. Dans l’histoire, tout le monde s’est fait avoir : les membres du groupe, exploités comme des bêtes de cirque (pendant que McLaren dort dans un hôtel de luxe, eux croupissent dans des motels avec les roadies), l’industrie musicale, les fans. Les Pistols ne sont plus qu’une blague. Mais une blague immortelle qui n’a pas pris une ride. Et une claque immense, chaque fois qu’on appuie sur “play”. “La réalité c’est quand on se cogne”, disait Lacan. Avec les Sex Pistols, même en écoutant cette bouillie du Winterland, on se cogne à chaque fois et c’est ce qu’ils ont eu de fantastique. Ils tendaient un miroir, celui de la réalité. Mieux : ils nous le mettaient dans la tronche pour qu’on voit ça de plus près.
De cela, Johnny Rotten (John Lydon à l’état civil) est l’incarnation. Il est cette figure insurrectionnelle qui rejette tout fait social avec une sincérité absolue, et qui, par là, ouvre une brèche dans le possible, fait vaciller le monde sur ses bases. Comme l’écrivit le critique américain Greil Marcus dans son Lipstick Traces, où il qualifie les Sex Pistols d’“événement majeur de l’Histoire”, “les Sex Pistols ont été à la fois un coup de fric et un complot culturel, lancé pour changer le business de la musique et tirer profit de ce changement mais Johnny Rotten, lui, chantait pour changer le monde”. Et bien sûr, rien n’a changé. “La musique cherche à changer la vie ; la vie continue ; laissant la musique derrière elle, et c’est ça qui est intéressant”, continuait Marcus.
Johnny Rotten, en soi, est un être exceptionnel et trivial. Il a l’allure d’un pitre, un regard inquiétant et des manières de psychopathe. Quand il chante : “Je suis l’Antéchrist”, sur l’ouverture d’Anarchy in the UK, soit ses premiers mots écrits en tant que chanteur des Sex Pistols, c’est un peu exagéré mais pas tout à fait faux. Lorsque Malcolm McLaren le découvre, traînant entre les murs de Sex, sa boutique de frusques punk, les autres Pistols, qui ont pourtant de belles carrières de traîne-savates, de provocateurs et de cambrioleurs compulsifs sont effrayés par ce type insaisissable au parcours insensé. Ce sont eux d’ailleurs qui le surnomment “Rotten”, “le pourri”. Élevé dans une pauvreté dont même Dickens aurait eu du mal à imaginer les contours (enfant, il chasse les rats sur les chantiers en compagnie de son père pour quelques pennies), il contracte à 7 ans une méningite due au manque d’hygiène environnant qui, après un an de coma, le laisse amnésique, l’œil torve et bossu. D’où une allure à mi-chemin entre Quasimodo et Richard III. Auxquels on pourrait ajouter le Damien des films d’horreur du même nom : enfant calme et studieux, Lydon se métamorphose à la puberté en démon juvénile dont le passe-temps favori est de tourmenter son prochain.
Numéro 1
Rotten est hilarant, méchant, malin comme un singe, grotesque, mais quand il se met à chanter, en une sorte d’éructation maudite et vengeresse comme jaillie des enfers, il a la grâce d’un prophète. Rotten, il n’a pas d’autre ambition, est donc l’Antéchrist rock’n’roll, celui qui rhabille les fausses promesses dispensées par un rock’n’roll qui se prétend messianique. Celui qui dit la vérité. Celui qui crache le morceau en crachant sur le public. Celui qui choque le monde parce qu’il dit “shit”, et donc la vérité, sur le plateau de la très populaire émission de Bill Grundy (le scandale est national). Il est aussi doté d’une impressionnante culture musicale et littéraire bien qu’il se fasse virer de nombreuses écoles (une fois parce qu’il rédige, pour un devoir, un poème sur un bébé qui meurt en avalant des pilules trouvées sur une table de nuit, une autre parce qu’… il porte les cheveux longs). Une fois enrôlé par les Sex Pistols (enfin surtout par McLaren), il écrit les paroles de God Save The Queen en une nuit et le résultat choque les membres du groupe. Il y traite la reine Élisabeth de fasciste et jure que son régime n’a pas d’avenir. Le morceau sera numéro 1 des classements anglais, ce qui gêne tellement l’establishment que pendant quelques semaines les tableaux du Billboard commencent directement au numéro 2.
Son apparence est évidemment à l’avenant et dit, elle aussi, quelque chose. Vêtements déchirés, récup, sacs poubelles, Rotten s’habille de manière à être raccord avec une grève des éboueurs qui laisse la ville de Londres recouverte d’ordures que plus personne ne voit. Il semble vouloir faire siens les mots de Richard III : “Moi, dont les proportions harmonieuses sont tronquées / Dépouillé de mes traits par une nature trompeuse / Difforme, inachevé, envoyé prématurément dans ce monde vivant, à peine à moitié formé / Et si maladroitement démodé / Que les chiens aboient après moi quand je m’arrête près d’eux.”
Rotten, de fait, transforme le punk en un spectacle de music-hall qui contient sa part de grotesque. Quand il opère des reprises des Modern Lovers, d’Alice Cooper ou des Who, il en tord les paroles à sa guise, rocker situationniste qui vide les slogans de leur sens pour en livrer un autre : le vrai est un moment du faux. Grâce à lui, les Pistols ont une dimension tongue-in-cheek qui n’est pas toujours perçue. La séquence la plus surréaliste de la carrière météorique du groupe est sans doute cet arbre de Noël des enfants des pompiers en grève de Huddersfield où un Rotten aussi attendri que possédé joue Bodies, une chanson sur l’avortement, devant un parterre de gamins hilares qui le bombardent de gâteaux à la crème. Ce qu’il qualifiera sans rire de meilleur souvenir pistolien. En réalité, ce concert n’est pas si différent de tous les autres. Dans le sillage de Rotten, s’agite la cour des miracles d’une avant-garde comportementale régressive : de jeunes adultes dépenaillés qui se comportent comme des (grands) enfants restés coincés au stade anal.
Fenêtre d’Overton
Les Sex Pistols deviennent de telles incarnations de la provocation pure et gratuite que Rotten ne peut même plus se promener seul dans la rue. Une nuit, il est molesté, quasiment laissé pour mort, et se retrouve à devoir ramper jusque chez lui avec un trou dans la main et un couteau planté dans le genou. Plus grave, une foule de groupes s’engouffre dans la tendance punk, qui devient un marché, élargissant la fenêtre d’Overton du rock jusqu’à y faire entrer des couleuvres grosses comme des baleines. Le punk devient acceptable. Les Sex Pistols aussi. Pour Rotten, cette récupération ultime par le “shitstem” est intolérable. D’autant plus quand elle s’accompagne des manipulations marketing et financières de Malcolm McLaren. Et tout se termine dans le chaos du Winterland.
De retour en Angleterre, Lydon fonde quasi immédiatement Public Image Limited avec son ami Jah Wobble, bien décidé à prendre le contre-pied de son image (d’où ce nom) et du punk rock. PIL pourrait être présenté comme un groupe de reggae-funk-post-punk-kraut-synth-world-dub-rock mais est en réalité inclassable, comme son leader, et aussi efficace qu’expérimental. Car le groupe commet quelques tubes entrés dans l’histoire : Public Image, son premier single, le plus proche de ce que furent les Sex Pistols, This is Not a Love Song, Rise... et au moins un chef-d’œuvre discographique, Metal Box (1979), dont les vinyles étaient servis dans une boîte en métal. Le groupe est à géométrie variable mais porte toujours l’esprit de Lydon, désormais plus clownesque que menaçant.
Lydon continue d’expérimenter avec PIL jusqu’au début des années 90, reforme les Sex Pistols en 1996 – pour boucler proprement la boucle, dit-il – puis devient une vedette de télévision et apparaît même, pour financer une réédition de PIL, dans une publicité pour une marque de beurre, Country Life. Dans laquelle, en parfait dandy destroy et cartoonesque, il trouve le moyen de poursuivre sa quête d’hédonisme et de vérité. Et de nous la vendre, une grimace de Joker accrochée au visage.
Public Image Limited – Le 5 juin au Transbordeur
