L’œuvre d’Éric Vuillard est à la fois infiniment complexe et nuancée mais extrêmement simple à résumer : elle vise à déconstruire les mythes qui justifient et amendent la prédation capitaliste par une confiscation du récit.
L’un de ses chefs-d’œuvre étant Tristesse de la terre, consacré à Buffalo Bill et son Wild West Show où il montre comment un spectacle de cirque transforme une histoire de destruction en spectacle glorificateur.
Avec Les Orphelins, Vuillard esquisse le portrait d’un despérado érigé en mythe, Billy the Kid. En même temps qu’il nous raconte comment la colonisation d’un continent a été sous-traitée à de petits délinquants, des voleurs au service de propriétaires terriens voraces, parce que cela coûtait moins cher que de recourir à une armée. Il suffisait de vouloir une terre et de la prendre de force. Toute ressemblance etc., comme toujours chez Vuillard.
Le personnage de Billy the Kid est fascinant à plus d’un titre. D’abord, il est probablement l’unique exemple de figure célèbre dont la biographie a été écrite par son assassin (Pat Garrett).
Ensuite parce qu’on ne sait rien de ce jeune homme dont la date et le lieu de naissance sont incertains, qui a eu trois noms, autant de prénoms mais qui en fait n’en avaient pas vraiment.
On suppose, on suppute, on imagine, on conjecture mais on ne sait pas, Billy est une ombre, de celles qui font les mythes. “Puisqu’une fois qu’on a supprimé tout ce qui n’est pas raisonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, écrit Vuillard,il ne lui reste rien. Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface.”
Ce récit, Éric Vuillard le ponctue de savoureuses digressions biographiques sur des figures sacrément gratinées de cet Ouest-là, celles qui ont approché Billy et en ont fait un mythe, parce que c’est cela qu’on veut : “imprimer la légende”, selon une phrase restée célèbre.
Vuillard, ici, rend la justice qu’il peut à ce garçon très seul, bien conscient qu’“on s’en fiche bien de William Bonney, le petit garçon vacher, l’estampeur, le coquin, le Peter Pan de la Frontière. C’est autre chose que l’on veut. La narration se met en route. Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques”.
Les Orphelins – Éric Vuillard, éditions Actes Sud, 176 p., 20,90 €.