La directrice du théâtre des Célestins met en scène Mort d’un commis voyageur, avec la ferme intention de montrer que c’est une pièce géniale avant d’être un film culte. L’occasion de la faire parler d’Arthur Miller, mais aussi de la rentrée des Célestins.
Un “monument politique”
Comment s’est fait le choix de mettre en scène Mort d’un commis voyageur ?
Claudia Stavisky : C’est un monument de la littérature dramatique du XXe siècle ! Et c’est pour moi une sorte de voyage dans mes origines. Je retrouve des choses de l’Amérique du Sud, où je suis née. Arthur Miller fait partie de ces auteurs anglo-saxons qui ont été à la base de mon désir de théâtre et de ma formation théâtrale. Ça fait partie de ces pièces qui m’ont subjuguée. C’est un événement de revenir à ce point après un cheminement vers d’autres horizons. En dehors de mon lien personnel à cette pièce, il y a aussi, très malheureusement, le fait qu’elle a pris un coup de modernité extraordinaire. Cette pièce, qui date de 1949, on pourrait considérer qu’elle a été écrite aujourd’hui. C’est impressionnant, ce côté visionnaire. Arthur Miller a vu les prémices de la fin du rêve américain. Et il y a aussi une poésie extraordinaire.
Quel rapport entretenez-vous avec le film* ?
Le rapport au cinéma, nous l’abordons sur le plateau très précisément. Mais le film, je dois avouer que je ne l’aime pas, je le trouve trop folklorique. Et je peux le dire d’autant plus volontiers qu’Arthur Miller ne l’aimait pas beaucoup non plus – il le dit dans son autobiographie. Il le trouvait trop démonstratif. La pièce est infiniment plus profonde, plus vaste. Elle est chorale, elle ne tient pas seulement sur le rôle de Willy, tenu par Dustin Hoffman, comme le laisse croire le film.
C’est ce que vous voudriez nous faire découvrir ?
Oui, une écriture profondément politique, une formidable analyse de la société et de ses mécanismes. Quelque chose de bien plus universel que certains côtés folkloriques que l’on peut voir dans le film.
“Le public a besoin de choses qui le sortent de [la] morosité”
Comment se présente la nouvelle saison du théâtre des Célestins ?
Claudia Stavisky : C’est une programmation qui fait rêver. On a un rush d’abonnements formidable. Il y a des salles intéressantes pour toutes les propositions. Ce qui prouve que le public a besoin de choses qui le sortent de cette morosité ambiante dans laquelle on nous plonge. C’est rassurant de voir que les gens n’ont pas l’intention de laisser tomber ces moments particuliers de théâtre, de cinéma, d’expos.
La nouvelle donne politique entraîne-t-elle des changements ?
Non, je ne crois pas. Si ce n’est que, pour nous, il peut y avoir un climat différent dans la mesure où la nouvelle ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, s’est montrée extrêmement sensible au travail accompli par les Célestins. J’espère que cela se concrétisera par un signe fort. C’est quand même incroyable que nous fassions le travail d’un CDN [centre dramatique national, ndlr] et que nous n’ayons aucune participation de l’État. Heureusement, nous avons une aide indéfectible de la Ville. C’est le cas aussi avec le Département et la Région, qui nous sont fidèles. Mais il ne faut pas rêver, alors que d’autres confrères ont vu leurs aides diminuer, on ne peut s’attendre à aucune augmentation.
Votre public, autrefois habitué à des spectacles plus traditionnels ou à de grosses productions privées, se retrouve-t-il dans votre programmation ?
Oui, nous avons tissé une complicité. Nous avons appris, en douze ans, à nous connaître, à dialoguer, à jouer ensemble, à jauger jusqu’où on peut provoquer. C’est une belle histoire.
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* Un film culte
Sorti en 1985, couronné de succès, le film de Volker Schlöndorff “Mort d’un commis voyageur” décrit le destin tragique d’un homme, Willy Loman, bouffé par son travail, surendetté et s’enfonçant petit à petit dans une course vaine. Il est porté par l’interprétation mémorable de Dustin Hoffman, bouleversant dans le rôle principal. Le scénario est d’Arthur Miller lui-même, auteur de la pièce créée en 1949 à Broadway dans une mise en scène d’Elia Kazan. Visionnaire, le texte anticipait déjà, de manière aiguë, l’impasse à laquelle conduisent les excès du capitalisme.
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Cet article est paru dans le cahier Culture de Lyon Capitale 715 (octobre 2012).
À lire en ligne : la critique du spectacle.
un très grand moment de théatre : un texte fort qui fait raisonner la force de l'illusion et de la désillusion, un rythme qui donne cette impression de spirale, une mise en scène sans artifice qui va à l'essentiel..un très beau début de saison.