La vie quotidienne au squat Maurice-Scève © Simon Alves
La vie quotidienne au squat Maurice-Scève © Simon Alves

Lyon : de jeunes réfugiés isolés au cœur d'un casse tête administratif, reportage

Le nombre de migrants est en constante augmentation dans la Métropole de Lyon, posant des problèmes d'accueil d’autant plus complexes lorsqu’il s’agit de mineurs.

En fond sonore, le bruit des travaux à quelques mètres de la bâtisse. Comme paysage, les grillages des travaux décorés de banderoles et du linge qui sèche. Voilà le quotidien des réfugiés qui vivent dans le squat "Le Chemineur" (Croix-Rousse). À la veille de l’expulsion, prévue le 4 juillet, les jeunes migrants se préparent à quitter les lieux. Officiellement, ils sont 55, mais en réalité,  près d’une centaine de jeunes passent quotidiennement dans cette bâtisse.

Le Chemineur a ouvert en juin 2021, suite à l’expulsion des réfugiés du collège Maurice Scève (Croix-Rousse).  Après de longues négociations avec le bailleur du bâtiment et la Métropole de Lyon, les collectifs et associations ont réussi à se mettre d’accord sur une date de départ. Ils ont également trouvé où reloger une partie des jeunes. Les squats ne sont pas une situation pérenne pour ses habitants, les conditions de vie y sont sommaires, souvent sans électricité. C’est une solution d’urgence et aussi une manière de protester, comme le souligne Sébastien Gervais, bénévole pour le collectif de soutien aux migrants de la Croix-Rousse.

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Avant sa démolition, Lyon Capitale est allé, une nouvelle fois, à la rencontre de ces jeunes et des collectifs. L’un d’entre eux se confie sur son arrivée et sa prise en charge à Lyon. Après être arrivé en avril, ce dernier est allé à Forum Réfugiés, qui accueille et accompagne des réfugiés, mais a été déçu de l’accompagnement.  "On nous harcèle de questions."  Un autre a déploré l’absence d’interprète, avant d’ajouter : "on se sent comme on si on était à la police. On te met la pression. J’appelle pas ça une évaluation mais un interrogatoire."

No man's land juridique

Les collectifs de soutien reprochent également à Forum Réfugiés de ne pas passer assez de temps avec les jeunes avant de rendre leur avis. C’est donc pour cela, qu’ils encouragent et accompagnent les réfugiés à se lancer dans une procédure de recours devant le tribunal pour enfants, quand il n’y a pas reconnaissance de la minorité. Selon eux, 80% des jeunes qui vont jusqu’au bout de cette procédure sont reconnus comme mineurs par le juge. Néanmoins, cette procédure est longue (de 2 à 8 mois), car elle requiert un plus grand nombre d’informations.

Entre la décision de Forum Réfugiés et celle du juge, les jeunes se retrouvent donc dans no man’s land juridique. Maître Vibourel, avocate en droit des étrangers et de la famille, témoigne : “N’étant pas reconnus comme mineurs, ils ne peuvent bénéficier d’aucun des dispositifs de protection spécifiques. N’étant pas non plus présentés comme majeurs, ils sont frappés d’une incapacité juridique qui les empêche de contester leur jugement et d’avoir accès aux hébergements d’urgence proposés par l’Etat.” 

Bien souvent, sans les squats, ils se retrouvent à la rue.

La situation lyonnaise

À Lyon, plusieurs squats ont ouvert afin d’héberger et d’accompagner ces réfugiés le temps de leur recours. Jusqu’au 4 juillet, le plus grand est celui du "Chemineur", à la Croix-Rousse. Dans le même secteur, "Chez Gemma" accueille 34 personnes. Néanmoins, ce squat a un statut spécial, bénéficiant d'une convention accordée par la ville, ce qui empêche toute expulsion de ses habitants et sa destruction. Une convention a également été donné au squat "Cafémineur" qui accueille 25 réfugiés et à quelques appartements de la résidence Marius Bertrand.

Depuis cet hiver, la mairie du 1er arrondissement de Lyon a mis à disposition une salle commune, accueillant 20 à 30 jeunes. Néanmoins, cette salle leur est ouverte seulement le soir pour dormir et les conditions y sont difficiles. Plusieurs jeunes se retrouvent dans l’obligation de dormir par terre. L'accès aux soins leur étant compliqué, un jeune s'est confié sur ses douleurs qu'il ne peut pas faire consulter. "Je dors au sol, à même le sol. Il n'y a pas de place ailleurs, c'est plein!" 

Ces squats sont, dans la plupart des cas, des initiatives citoyennes. Et c’est là tout le problème pour la population. Même si les Lyonnais que nous avons rencontrés ne se voient pas ne pas venir en aide à ses jeunes, ils déplorent le manque d’action des institutions.

Le collectif Soutien Migrants Croix-Rousse s’inquiète particulièrement pour cet été. A l’approche des vacances judiciaires, les bénévoles craignent que les procédures prennent encore plus de temps. Cela engendrait une augmentation des jeunes en situation "ni mineur, ni majeur", créant un bouchon dans le centre d'hébergement et les squats, avec une impossibilité de prendre tout le monde en charge.

De l’autre côté, Forum Réfugiés affirme effectuer les évaluations statuant de la minorité ou non, dans les meilleures conditions possibles. Cette évaluation sociale prend la forme d'une conversation questions/réponses et porte sur six points : l’état-civil, la composition familiale, les conditions de vie dans le pays d'origine, les motifs de départ du pays d'origine et le parcours migratoire, les conditions de vie depuis l'arrivée en France, et le projet de la personne. "L’examen du "faisceau d’indices" aboutit ensuite, à la remise d’un avis motivé, la décision finale revenant à la Métropole."explique  service communication de Forum Réfugiés.

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Même si une tension est présente entre les collectifs d’aide aux migrants et la politique de la Métropole de Lyon, une amélioration a tout de même été notée. En novembre 2020, le premier centre d’hébergement d’urgence pour les jeunes en procédure de recours, a ouvert à Lyon. La Station peut accueillir 52 personnes et est encadrée par des professionnels. Forte de cette réussite, la Métropole de Lyon va ouvrir un deuxième centre. Ce nouveau centre accueillera en priorité les jeunes du squat du Chemineur.

Bras de fer avec l'Etat

Ces deux centres sont les résultats de discussions entre la Métropole et l’État. Cette discussion a permis d’avoir un vrai engagement de la part de l’État, comme l'a demandé Bruno Bernard, le président de la Métropole de Lyon. Grâce à un système de co-financement, les deux centres d’hébergement ont pu être construits, une subvention supplémentaire a pu être fourni au Secours Populaire, et la mise en place du contrat jeune majeur a pu être mis en place également.

Lucie Vacher, vice-présidente de la Métropole de Lyon chargée de l’enfance, de la famille et de la jeunesse, a rappelé à Lyon Capitale que si la protection de l’enfance est une compétence des départements, l’accueil des réfugiés reste cependant une compétence étatique. Lucie Vacher affirme que "la Métropole en a conscience mais elle fait son maximum, d'où l'audit qui est une évaluation sur l'ensemble du dispositif d'accueil. Mais nous ne pouvons pas faire plus, car cela reste un compétence de l'Etat". Un audit a été lancé en avril afin d’évaluer l’ensemble du système d’accueil et d’accompagnement des jeunes isolés. Dans le cadre de cet audit, plusieurs acteurs, dont les collectifs citoyens doivent s'exprimer. A la suite de cette procédure, une remontée sera effectuée à l'Etat en premier lieu et des modifications seront attendues sur le terrain.

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