"S'adapter aux nouvelles pratiques" : Comment réconcilier les lecteurs avec leurs librairies ?

Recul du temps consacré à la lecture, numérique, et nouvelles habitudes d’achat : les librairies font face à une transformation profonde du rapport des Français aux livres.

La nouvelle est tombée comme un coup de massue. Lundi 27 avril, le groupe de libraires Gibert demandait son placement en redressement judiciaire auprès du tribunal des activités économiques de Paris. Une décision qui impacte les deux boutiques lyonnaises, situées dans le 2e arrondissement, mais qui pose un autre constat : les librairies sont de moins en moins fréquentées par les consommateurs, eux-mêmes moins friands de lecture."Cela inquiète tout le monde", souligne Laurent Bonzon, directeur d'Auvergne-Rhône-Alpes livre et lecture, association qui accompagne les professionnels du livre en région, financée par le Conseil régional et la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.

Selon le dernier rapport du Centre National du Livre (CNL) avec Ipsos, paru en février 2025, 56 % des Français se déclarent lecteurs réguliers, cinq points de moins qu'en 2023. Autre indicateur, le temps hebdomadaire consacré à la lecture dans le cadre des loisirs. Celui-ci s'établit désormais à 31 minutes. Une diminution d'1 h 07 par semaine, soit 10 minutes de moins par jour si l'on compare avec les chiffres de 2023. Cette observation impacte donc directement les librairies, moins sollicitées par les clients.

Toujours selon le CNL, 75 % des acheteurs de livres privilégient désormais les grandes surfaces culturelles (+6 points par rapport à 2023). Derrière, les librairies n'obtiennent que 66 %. Un résultat en baisse de 7 points si l'on compare avec 2023. Elles font également face aux sites de vente en ligne, qui continuent de progresser. Pour justifier cet exode vers les grandes surfaces culturelles, Laurent Bonzon émet l'hypothèse que "les consommateurs recherchent moins de conseils. Les jeunes générations préfèrent des endroits plus ouverts, plus diversifiés en matière d’offre de loisirs culturels. Les librairies peuvent être impressionnantes."

B4. Où vous procurez-vous les livres que vous achetez ? Base : Acheteurs (919)
*Base : Acheteurs parmi les lecteurs de livres numériques (286) @CNL

Faire de la librairie "un lieu de vie"

"Le problème ce ne sont pas les lecteurs qui préfèrent le numérique. Ce sont ceux qui ne lisent pas", Emilie, libraire au Rameau d'Or (Lyon 6e)

Parmi les principales raisons qui poussent les lecteurs à délaisser les librairies, quatre facteurs dominent, note le rapport du CNL. D'abord, le fait qu'aucun établissement de ce type ne se situe près des lecteurs interrogés (50 %). Ensuite, l'impossibilité d'acheter des livres d'occasion (18 %), mais aussi le fait que le consommateur ne puisse pas acheter autre chose que des livres, contrairement aux grandes surfaces culturelles (16 %). Dernière raison, l'absence de livres numériques à la vente, alors que cette pratique a progressé de six points en dix ans.

Ainsi, 15 % des lecteurs ont lu au moins 5 livres dans l'année. "Le problème ce n'est pas celles et ceux qui préfèrent le numérique", relate Emilie, libraire au Rameau d'Or, dans le 6e arrondissement de Lyon. "Ces personnes vont quand même venir acheter le livre qu'ils ont lu en format papier pour l'offrir à un proche, ou pour le plaisir de l'avoir dans leur bibliothèque."

Selon elle, la crise du livre ne résulte pas des nouvelles pratiques, mais bien du fait que les Français lisent de moins en moins. Même si elle ne ressent pas directement l'impact de la crise du livre sur son établissement, Emilie souhaite mettre en avant la librairie"comme un lieu de vie". Une stratégie qui passe par l'invitation d'auteurs et la mise en place de conférences. "On essaie de créer une dynamique. Franchir la porte d'une librairie, ça peut intimider. Il faut faire sortir les livres vers le client, comme c'est le cas au festival des Quais du Polar", explique-t-elle encore.

"S'adapter aux nouvelles pratiques"

Sébastien Touzeau, responsable de la librairie des Canuts (4e arr.) prône de son côté "la nécessité de s'adapter aux consommateurs". Depuis environ un an, sa librairie propose un rayon romance, genre particulièrement apprécié par les jeunes générations. "Je suis conscient que ce côté élitiste, condescendant, peut repousser. On essaie de ne pas porter de jugement sur les lectures des clients", confie-t-il.

Un constat partagé par Laurent Bonzon : "L'enjeu pour les librairies, c'est de s'adapter aux nouvelles pratiques. C’est-à-dire, comme leurs concurrents directs, de mieux connaitre les comportements des consommateurs et accompagner ce que l’on appelle aujourd’hui l’expérience de l’achat."

"Ce côté élitiste peut repousser", Sébastien Touzeau, responsable de la librairie des Canuts (Lyon 4e)

Pour le sociologue spécialisé dans les pratiques culturelles Fabrice Raffin, l'enjeu réside avant tout "dans le statut du livre dans le monde social". "Ce désintérêt des lecteurs pour les librairies pourrait s'expliquer par le fait que ces établissements mettent en avant des formes littéraires qui frôlent l'obsolescence. Peut-être que le roman du 19e, ce sont les séries d'aujourd'hui", analyse-t-il.

Pour faire face à la crise du livre, Sébastien Touzeau mise donc sur la diversification de l'offre. "Pour nous c'est une question. C'est ce qui peut nous aider au niveau de la trésorerie. Proposer d'autres produits peut nous aider sur les marges, mais c'est encore un autre métier."

Le livre d'occasion a le vent en poupe

De son côté, le groupe Gibert compte s'adapter en misant sur les livres d'occasion. Un marché en pleine effervescence, qui représentait 20 % des livres achetés en 2022, rapporte une étude du ministère de la Culture et de la SOFIA. Objectif pour l'autoproclamé premier libraire indépendant, "doubler la part de ses ventes de livres d’occasion d’ici 2029", alors que ceux-ci représentent actuellement 35 % de son chiffre d’affaires, révèle le HuffPost. Pour Laurent Bonzon, l'occasion "est un marché difficile à rentabiliser face à la concurrence des plateformes".

Pourtant, cela peut être "une bonne idée pour attirer de nouveaux clients, notamment des jeunes qui ont l'habitude de consommer de la seconde main, pour leurs vêtements par exemple." Il ajoute également que l'ouverture des librairies au marché d'occasion peut être bénéfique, mais seulement comme une source de revenus complémentaires à celle des livres neufs. "C'est un autre type de commerce, certes en forte expansion, mais avec d’autres ressorts, actuellement soumis à beaucoup de discussions, notamment avec les auteurs et éditeurs. Ils souhaiteraient, sans doute à juste titre, obtenir des droits sur la revente", complète le directeur d'Auvergne-Rhône-Alpes livre et lecture.

Transférer une partie de son activité dans le marché d'occasion, Sébastien Touzeau y a pensé, "c'est un enjeu beaucoup évoqué", mais préfère "laisser de côté, pour l'instant."

1 livre acheté sur 5 est d'occasion

(ministère de la culture, 2022)

Un marché du livre qui recule en 2025

Ces chiffres, tirés du dernier rapport du CNL, établissent un constat différent de ceux de NielsenIQ BookData, qui porte sur le marché du livre français en 2025. Si le recul du livre est bien visible, avec 307 millions d'exemplaires de livres physiques neufs vendus (-2,5 % en volume de ventes) pour un chiffre d'affaires de 3,9 milliards d'euros (-1,5 % en valeur), la baisse du marché touche l'ensemble des circuits de distribution.

A commencer par les grandes surfaces alimentaires (GSA) et ses -2,2 % en volume, puis les grandes surfaces spécialisées (GSS) (-2 %). Les librairies de niveau 1 (-1,6 %) et librairies de niveau 2 (-3,7 %), sont également touchées de plein fouet. Pour rappel, les établissements de niveau 1 concernent les GSS et les libraires indépendantes les plus importantes en termes de chiffres d’affaires et de diversité d’assortiment. Le niveau 2 regroupe des librairies indépendantes de taille inférieure et des maisons de presse.

Quoi qu'il en soit, libraires et spécialistes s'accordent sur le fait que la clé réside dans l'adaptation aux pratiques des consommateurs. Dans son dernier rapport, NielsenIQ BookData identifie cinq défis principaux pour l'écosystème du livre. Parmi eux figure en effet l'amélioration de la connaissance des attentes des consommateurs.

Les cinq défis du dernier rapport NielsenIQ BookData
- Améliorer la connaissance des attentes des consommateurs ;
- Rationaliser les politiques de publication ;
- Intégrer les facteurs exogènes tels que la baisse du pouvoir d'achat et la hausse du temps d'écran dans les stratégies commerciales ;
- Optimiser la notoriété des marques éditoriales ;
- Replacer l'expérience d'achat au cœur des dispositifs.

Lire aussi : Nuits de la lecture à Lyon : "rendre les bibliothèques accessibles à tout le monde"

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