Laurence Fautra, maire (LR) de Décines, est l'invitée de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
"Bientôt, Lyon (l'agglomération) passera devant Marseille." C'est par cet avertissement brutal que Laurence Fautra, maire Les Républicains de Décines, a conclu son passage sur le plateau de 6 minutes chrono. Derrière la formule, un réquisitoire en règle contre la réforme de la police nationale de 2022 et un message direct au ministre de l'Intérieur, qu'elle doit prochainement rencontrer.
Le cœur de son propos ne porte pas sur les faits eux-mêmes, à savoir l'incendie meurtrier du 11 mai dans le quartier du Prainet ou la femme blessée par balle le 24 avril sur fond de trafic de stupéfiants, mais sur ce qui, selon elle, a rendu possible leur escalade : la disparition de la police de proximité.
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Manque d'effectifs de police
Avant 2022, explique-t-elle, des Groupements de sécurité de proximité (GSP) étaient déployés à Décines, Vaulx-en-Velin, Rillieux-la-Pape et Villeurbanne. Aujourd'hui, "nous n'avons plus qu'une seule unité pour ces quatre grandes villes. Nous sommes donc clairement en sous-effectif."
Le résultat est concret et quotidien : quand les agents de la police municipale interpellent quelqu'un, ils doivent le conduire au commissariat de Villeurbanne. "Cela peut prendre deux, trois, voire quatre heures. Pendant ce temps-là, ils ne sont plus présents sur le territoire."
Au total, elle chiffre le manque à "400 gardiens de la paix sur l'ensemble de la métropole". Les syndicats de police, de leur coté, l'estiment autour de 300 dans la métropole pour atteindre un niveau minimal de fonctionnement. À Lyon, environ 3 000 policiers nationaux seraient actuellement en poste, un chiffre jugé insuffisant au regard de l’ampleur des missions.
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Ce que la maire de Décines va dire au ministre de l'Intérieur
Laurence Fautra devrait se renfre très prochainement au ministère de l'Intérieur avec un message sans détour : "sa réforme est malheureusement loin d'être efficace." La demande de la maire de Décines est précise : des effectifs, et a minima un GSP ou une Brigade de durveillance territoriale (BST) sur le territoire (qui a notamment fait ses preuves dans le quartier du Tonkin, à à la frontière de Lyon et Villeurbanne).
Et balaie d'avance l'argument du manque de candidats : "les écoles de gardiens de la paix sont pleines. Il y a encore des jeunes qui souhaitent s'engager pour la sécurité de leurs concitoyens."
Sur la question des responsabilités, Laurence Fautra est claire : l'État doit assumer. "La sécurité est une compétence régalienne : c'est à l'État d'assurer la sécurité." Elle refuse le procès en échec collectif : "chacun agit à son niveau. Beaucoup d'argent a été investi dans le cadre de la politique de la ville, pour faire de la prévention et de la médiation." Mais face à ce qu'elle décrit comme "une organisation très structurée", ces efforts ne suffisent plus.
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Le Prainet, quartier prioritaire
Derrière la violence, un territoire profondément meurtri. Le quartier du Prainet, où résident 3 000 personnes, concentre des indicateurs sociaux parmi les plus dégradés de l'agglomération : 45 % de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté, 35,8 % des 16-25 ans n'y sont ni scolarisés ni en emploi, et 35,7 % des familles sont monoparentales*. C'est précisément ce "terreau particulièrement fertile", selon les mots de Laurence Fautra, que le narcotrafic, "une organisation très structurée", a su exploiter.
Laurence Fautra refuse pourtant le fatalisme : le quartier était selon elle "relativement tranquille" jusqu'à récemment, et "ce phénomène est le fait d'un très petit nombre de personnes. Ceux qui sèment la terreur ne représentent pas la majorité."
Les trois jeunes interpellés après l'incendie, âgés de 16 à 18 ans, illustrent néanmoins la jeunesse croissante des acteurs du trafic, et l'urgence d'"arrêter, juger et emprisonner sévèrement" les responsables.
* Source : système d'information géographique de la politique ville, 2024.
La retranscription intégrale de l'entretien avec Laurence fautra
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous des 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui Laurence Fautra. Bonjour Laurence Fautra, merci d’être venue sur ce plateau. Vous êtes la maire de Décines, une commune dont on a beaucoup parlé, et dont on parle encore ces derniers temps. Le 11 mai dernier, un incendie dans un immeuble a fait trois morts. Quelques jours auparavant, le 24 avril, une femme avait reçu une balle dans le mollet. L’enquête est en cours, mais tout cela intervient sur fond de trafic de stupéfiants. La vraie question est simple : comment Décines en est-elle arrivée là ?
On en est arrivé là comme dans toutes les communes de l’agglomération. Petit à petit, on voit se développer des phénomènes liés au narcotrafic. Les choses s’installent plus ou moins et nous n’avons pas de réponse, ou en tout cas pas les moyens suffisamment efficaces pour dire stop à tout cela. La République recule, donc les communes mettent en place des outils au service de la tranquillité publique. Il faut rappeler que la sécurité est une compétence régalienne : c’est à l’État d’assurer la sécurité.
Mais qui a failli, au final ? Est-ce l’État, la maire de Décines, les organismes sociaux ? Est-ce un échec collectif ?
Non, parce que chacun agit à son niveau. Beaucoup d’argent a été investi dans le cadre de la politique de la ville, pour faire de la prévention et de la médiation. C’est un phénomène général, national, qui gangrène nos banlieues. Le manque de moyens fait que ce narcotrafic trouve un terreau particulièrement fertile pour prospérer. C’est une organisation très structurée.
Nous sommes allés à la rencontre des habitants du quartier du Prainet, près du Groupama Stadium. Les personnes interrogées nous ont dit qu’elles vivaient dans la peur, qu’elles n’osaient pas témoigner. Elles nous ont également confié qu’avant la création du Groupama Stadium, il y avait moins de trafic. Est-ce quelque chose que vous avez constaté ?
Je n’ai pas relevé cela. Je n’ai pas constaté que la présence du stade engendre davantage de trafic. C’est un quartier où vivent 3 000 personnes depuis de nombreuses années, et qui était jusqu’à présent relativement tranquille. Il faut rappeler une chose : ce phénomène est le fait d’un très petit nombre de personnes. Ceux qui sèment la terreur ne représentent pas la majorité. Ce sont ces individus qu’il faut parvenir à arrêter, juger et emprisonner sévèrement. D’ailleurs, des interpellations ont eu lieu.
Trois jeunes ont été interpellés, âgés de 16 à 18 ans.
Des mineurs. Il faut mettre un terme à cette montée en puissance de l’intimidation, à cette logique de conquête de territoire, ainsi qu’à ces nouvelles formes de terreur, comme ce que l’on appelle désormais le « paillassonnage ». On met le feu à un paillasson, et en quelques minutes, c’est tout un immeuble qui peut être touché.
Vous aviez demandé à l’État davantage de moyens, notamment une BST, une Brigade de surveillance territoriale. Il y a eu une première : l’opération Sentinelle a été déployée. Je me souviens qu’en 2014-2015, une députée marseillaise avait proposé d’envoyer l’armée dans les banlieues, ce qui avait suscité une vive polémique. Aujourd’hui, même si ce n’était qu’une journée, l’armée est intervenue. Que dit cette opération de la situation ?
Sentinelle effectue des patrouilles. Il est faux de dire qu’ils sont venus spécifiquement à cause des événements qui se sont succédé. Ils interviennent parfois pour protéger des lieux cultuels et sont régulièrement déployés dans nos villes. Ce qui me préoccupe davantage, c’est la réforme de la police de 2022. Avant, nous avions des GSP, des groupements de sécurité de proximité. Il y en avait un ou deux sur Décines, ainsi qu’à Vaulx-en-Velin, Rillieux-la-Pape et Villeurbanne.
Aujourd’hui, nous n’avons plus qu’une seule unité pour ces quatre grandes villes. Nous sommes donc clairement en sous-effectif. La police municipale agit avec ses moyens, mais elle n’a pas les mêmes prérogatives. Elle est présente au quotidien et au plus proche du terrain. Cette police de proximité, celle de l’État, n’existe plus. Il manque 400 gardiens de la paix sur l’ensemble de la métropole. Et je ne vous parle même pas des officiers de police judiciaire.
Vous allez prochainement rencontrer le ministre de l’Intérieur. Que comptez-vous lui dire ?
Je vais lui dire tout cela, et lui expliquer que sa réforme est malheureusement loin d’être efficace.
Et qu’allez-vous lui demander ?
Des effectifs et des moyens. Les écoles de gardiens de la paix sont pleines. Il y a encore des jeunes qui souhaitent s’engager pour la sécurité de leurs concitoyens. J’aimerais donc que ces divisions disposent de davantage d’effectifs, avec au minimum un GSP ou une BST.
À Villeurbanne, notamment au Tonkin, il y a eu des difficultés, mais la situation semble s’être améliorée grâce à une présence renforcée.
Le problème, c’est qu’ils sont mobilisés dans ces grandes villes, où les difficultés existent aussi : Villeurbanne, Vaulx-en-Velin, Rillieux-la-Pape. Pendant ce temps, nous devons gérer seuls les faits d’incivilité du quotidien. Lorsque nos agents interpellent des personnes troublant l’ordre public, il faut ensuite les conduire au commissariat de Villeurbanne. Cela peut prendre deux, trois, voire quatre heures. Pendant ce temps-là, ils ne sont plus présents sur le territoire.
En deux mots, pour conclure : la situation est-elle inquiétante ? Peut-on dire que le territoire n’est pas perdu et qu’il s’agit avant tout d’une question de volonté politique ?
Les faits sont là. Cela flambe de partout. Bientôt, Lyon passera devant Marseille. Il est temps d’agir. J’en appelle à leur responsabilité et à leur devoir : ils sont là pour assurer la sécurité des Français.
Nous vous réinviterons lorsque vous aurez des nouvelles du ministre de l’Intérieur concernant Décines. Merci beaucoup d’être venue sur le plateau des 6 minutes chrono. À très bientôt. Au revoir, et merci à tous.
