Moustique tigre, frelon asiatique, rats… Le chercheur Romain Lasseur analyse l’essor des espèces invasives, leurs impacts sur la santé et la biodiversité et les difficultés à les réguler en France.
Un frelon asiatique dans votre jardin. Un moustique tigre sur votre terrasse. Une punaise de lit dans votre appartement. A Lyon, le problème est déjà connu. Ce qu'on sait peut-être moins, c'est que derrière ces nuisances du quotidien se cache une catastrophe écologique et sanitaire que la France regarde avancer sans vraiment bouger.
Romain Lasseur, docteur en écotoxicologie à Lyon, vient de co-écrire un livre sur le sujet avec Olivier Vial. Verdict. La conclusion : on est clairement en train de rater le coche.
Le moustique tigre ? Il était à Lyon en 2002. Aujourd'hui, il est partout.
Introduit accidentellement, sans que personne ne l'ait invité, le moustique tigre couvre aujourd'hui près de 90 départements français. Le frelon asiatique ? Débarqué à peu près à la même époque, il en occupe aujourd'hui plus de 70. Et pendant ce temps-là, les classements administratifs n'ont pas suivi. "On réagit beaucoup trop tardivement par rapport à leur dynamique, lâche Romain lasseur. On met en place des observatoires, on voit ces espèces progresser, mais le classement administratif n'évolue pas. On n'apprend pas de nos erreurs."
Dit autrement, on regarde le problème grossir, et on remplit des formulaires.
Ecouter et voir aussi :
- "Avec 1 million de specimens, il y a une recrudescence des rats à Lyon" (Romain Lasseur)
- Punaises de lit : "on devrait tourner autour des 2 millions de foyers touchés" (Romain Lasseur)
Coût de l'invasion : 11 milliards d'euros
Depuis 1970, les espèces invasives ont coûté plus de 11 milliards d'euros à la France. Dans le monde, entre 1980 et 2019, la facture grimpe à 1 208 milliards de dollars. Des chiffres issus de l'IPBES, l'équivalent du GIEC de la biodiversité, et "certainement très sous-estimés", selon Romain Lasseur.
La maladie de Lyme, transmise par les tiques, contamine chaque année plus de 50 000 personnes en France. Pourtant, on en parle à peine. L'État consacre seulement 10% de ses dépenses à la prévention. Le reste, soit 90%, part dans la gestion des dégâts. "90 % des dépenses sont orientées vers la prise en charge des conséquences, que ce soit sur la biodiversité ou sur la santé de l'homme et de l'animal" résume Romain Lasseur.
Ce qui rend le livre particulièrement intéressant, c'est qu'il ne s'arrête pas à la science. Romain Lasseur a coécrit l'ouvrage avec Olivier Vial, spécialiste reconnu des phénomènes de radicalité. Parce que derrière les lenteurs administratives, il y a aussi on trouve "un certain nombre d'associations qui, aujourd'hui, pour se faire entendre, se radicalisent clairement. On a donc un certain nombre d'acteurs sur le terrain qui empêchent une bonne régulation."
La conclusion, prévenir plutôt que guérir ? "Dans tous les cas, cela coûte moins cher."
La guerre contre les espèces invasives aura-t-elle lieu ?, de Romain Lasseur et Olivier Vial, est sorti le 4 mars.

La retranscription intégrale de l'entretien avec Romain Lasseur
Bonjour à tous et bienvenue sur le plateau de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd'hui Romain Lasseur. Romain Lasseur, vous êtes docteur en écotoxicologie animale à Lyon. Nous vous invitons aujourd'hui pour parler de ce livre qui vient de sortir : La guerre contre les espèces invasives aura-t-elle lieu ? On se dit que les espèces invasives sont un sujet un peu léger, mais finalement c'est un sujet qui a des effets dominos, notamment sur la santé. Vous êtes venu plusieurs fois sur le plateau pour nous parler de la régulation des rats et des punaises de lit. Le fil rouge de ce livre, c'est quoi ?
Le fil rouge de ce livre est d'abord d'analyser la dynamique des espèces animales envahissantes. On pense aux frelons, aux moustiques, aux rats, entre autres. L'objectif est d'essayer de comprendre comment ces espèces nuisent à la santé humaine et à la santé animale, mais aussi comment elles nuisent aux autres espèces, notamment à la biodiversité. En effet, si ces espèces très proliférantes ne sont pas régulées pour diverses raisons, soit parce que techniquement c'est compliqué, soit parce que politiquement on n'a pas envie de le faire, soit parce que certaines associations militent pour que l'on évite de le faire, on arrive à mesurer un fort impact sur la biodiversité de ces espèces qui prennent la place des autres.
Vous avez coécrit ce livre avec Olivier Vial. Olivier Vial est plutôt connu pour être un expert des radicalités, dont on parle beaucoup ces temps-ci. Pourquoi intervient-il dans ce livre ? Y a-t-il aussi des radicalités autour de ces espèces invasives ?
On s'aperçoit que la régulation de ces espèces devient parfois complexe, non pas sur le plan technique mais plutôt sur le plan administratif : encadrement, classement de ces espèces. Derrière le classement de ces espèces ou le refus de les réguler, on trouve un certain nombre d'associations qui, aujourd'hui, pour se faire entendre, se radicalisent clairement. On a donc un certain nombre d'acteurs sur le terrain qui empêchent une bonne régulation.
Par ailleurs, l'encadrement administratif en France tarde. Prenons l'exemple du moustique tigre, arrivé en 2002 en France : son classement a tardé et sa régulation effective sur le terrain a pris du retard. Pendant ce temps, l'espèce couvre aujourd'hui près de 90 départements en France.
On s'aperçoit donc qu'il existe effectivement des radicalités derrière ces questions. C'est pour cette raison que j'ai essayé de les comprendre et que je me suis tourné vers Olivier Vial pour coécrire cet ouvrage, afin d'identifier les freins administratifs et idéologiques qui s'opposent à une bonne régulation de ces espèces envahissantes, compte tenu de leur impact sur la biodiversité et sur la santé de l'homme et de l'animal.
Justement, on parle de régulation. On peut se poser la question : pourquoi la France peine-t-elle autant à les réguler ? Et vous évoquiez aussi des blocages idéologiques. Lorsque vous étiez venu pour parler des punaises de lit sur ce plateau, vous disiez déjà que les autorités ne prenaient pas la mesure du problème. Est-ce qu'aujourd'hui cela a changé, de manière générale, concernant les espèces invasives ?
Non, cela ne change pas. La problématique des espèces invasives est qu'elles vont souvent très vite. Le moustique tigre ou le frelon asiatique, introduits en France entre 2003 et 2004, couvrent aujourd'hui plus de 70 départements. Ils ont été introduits accidentellement ; on ne cherche pas à les introduire, elles s'introduisent d'elles-mêmes. Une fois installées, elles colonisent le territoire très rapidement.
Cela signifie qu'elles sont déjà difficiles à observer et à contenir au départ. De plus, si l'on met du temps à agir et qu'il existe un frein idéologique à leur régulation, l'espèce finit par gagner du terrain au détriment d'autres espèces beaucoup plus silencieuses et moins visibles.
En réalité, on n'apprend pas de nos erreurs. On met en place des observatoires, on voit ces espèces progresser, mais le classement administratif de ces espèces n'évolue pas. On réagit donc beaucoup trop tardivement par rapport à leur dynamique.
Le titre est forcément un peu provocateur. Cela sert peut-être à provoquer un choc des consciences. On parle de guerre contre les espèces invasives. Il y a de gros enjeux pour la santé publique. Vous chiffrez aussi les dégâts causés par les espèces invasives : entre 1980 et 2019, vous les estimez à 1 208 milliards de dollars dans le monde. En France, la facture dépasse 11 milliards depuis 1970. Pourquoi un problème aussi coûteux n'est-il pas traité ?
D'une part, sur le plan idéologique, le thème très large du réchauffement climatique efface un peu ces thématiques. On parle de l'effondrement et de la sixième extinction de masse, mais les espèces envahissantes y contribuent très largement.
Par ailleurs, il s'agit souvent d'une facture indirecte, car on a du mal à mesurer l'impact. L'impact du chikungunya peut être mesuré sur le plan sanitaire, notamment à travers les hospitalisations, mais l'impact de certaines espèces sur d'autres espèces est beaucoup plus difficile à chiffrer.
Il existe l'équivalent du GIEC pour la biodiversité, qui a travaillé sur ces questions. Les chiffres que nous citons ne proviennent pas de nos propres calculs : ils proviennent d'un rapport de l'IPBES, souvent présenté comme le GIEC de la biodiversité. Et ces chiffres sont certainement très sous-estimés. En France, par exemple, ils reposent sur l'étude d'une centaine d'espèces alors qu'il en existe environ 2 000.
Prenons l'exemple de la maladie de Lyme : elle reste encore très silencieuse dans notre société. Plus de 50 000 personnes sont contaminées chaque année par la tique, avec une prise en compte qui semble très légère au regard de son impact sur la santé publique.
On estime que seulement 10 % des dépenses de l'État sont consacrées à la prévention. Si l'on parle de guerre, une guerre se prépare : on apprend et on tire les leçons des anciennes guerres et des anciennes défaites. Elle doit être menée de manière rigoureuse. Or, 90 % des dépenses sont orientées vers la prise en charge des conséquences, que ce soit sur la biodiversité ou sur la santé de l'homme et de l'animal.
Au final, j'ai l'impression que mieux vaut prévenir que guérir.
C'est exactement cela. Et, dans tous les cas, cela coûte moins cher.
Et cela coûte moins cher. Cela vaut le coup de le lire : ce n'est pas trop anxiogène, c'est simplement une réalité. Merci en tout cas d'être venu sur le plateau nous présenter ce livre est sorti le 4 mars dernier. Pour plus d'informations : www.lyon-capitale.fr. À très bientôt. Merci à tous.
