Duels entre bandes, dimension initiatique, violence comme attrait fondateur du militantisme d'extrême gauche et droite...
Alain Bauer est professeur émérite de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers. Il revient, pour Lyon Capitale, sur le passage à tabac mortel du jeune militant nationaliste lyonnais Quentin Deranque.
Le lynchage de Quentin Deranque s'inscrit dans une logique d'affrontement entre bandes rivales. Qu'est-ce que ça nous dit quand des jeunes reconstituent des guerres territoriales avec leurs propres codes et leurs propres rituels de vengeance ?
Oui. C’est un objet sociologique et criminologique bien connu depuis toujours, la bande, le groupe, le gang, ont besoin d’un territoire pour s’enraciner, le protéger ou le conquérir, en fixer les frontières et lever l’impôt révolutionnaire (appelé communément racket).
N'y a-t-il pas dans ces violences collectives de militants quelque chose d'un rite initiatique ? Le passage à l'acte comme preuve d'appartenance, comme ticket d'entrée dans un groupe ?
Evidemment. En général d’ailleurs, les confrontations sont soient totalement inattendues et fortuites (ce fut le cas pour Clément Méric tué en 2013), organisées sous forme de duel (les deux parties d’entendant sur l’heure et le lieu), ou de guet-apens à proximité d’un autre évènement. Et souvent des novices viennent démonter leur détermination en "allant à la baston".
La mort glorieuse, le sacrifice, le martyr, ce sont des thèmes qu'on retrouve aussi bien dans l'ultra-droite que dans l'ultra-gauche. Comment expliquez-vous cette "romantisation" de la mort dans ces milieux, et est-ce qu'elle joue un rôle dans le passage à la violence physique ?
Toute cause a besoin de héros et de martyrs. Depuis le nihilisme russe et la narodnaya Volya, cette "romantisation" est indispensable au recrutement et à la cohésion de groupes qui ne sont pas que des muscles en mouvements mais qui sont souvent très bien formés à leur idéologie propre.
"Le coup de pied violent sur un individu inerte et à terre signe la volonté homicide"
L'historien François Furet expliquait que ce qui l'avait initialement attiré vers le stalinisme, c'était précisément la violence, comme si la brutalité avait une puissance séductrice, presque fondatrice. Est-ce que vous retrouvez ce ressort-là dans les dynamiques de bandes et d'extrêmes politiques aujourd'hui ? La violence est-elle devenue une identité en soi ?
La violence révolutionnaire, nationaliste, identitaire, gauchiste, révolutionnaire, constitue un ciment pour toutes les "avant gardes" se structurant autour d’une vérité absolue, entre nihilisme et pulsion de mort. Rien de nouveau, hélas, mais des cycles structurants passant de l’apaisement démocratique à la confrontation violente
Quand l'État dissout un groupuscule violent qu'il soit d'ultra-droite ou d'ultra-gauche à quoi ça sert concrètement ? Est-ce qu'on ne disperse pas simplement des individus qui se reforment ailleurs parfois de manière moins visible et donc plus dangereuse ?
Cela permet de déligitimer une association en donnant aussi à l’Etat, dans une démocratie, les moyens de la réprimer en cas de reconstitution et de la sortir du champ "républicain". Le sujet est autant symbolique que juridique et donc hautement politique. Comme les qualifications d’extrême droite ou d’extreme gauche, jugées "infamantes", dès lors qu’on entre sur le terrain électoral.
Pourquoi le procureur de la République de Lyon a-t-il retenu la qualification d'homicide volontaire ? La distinction entre coups de pied et coups de poing même portés avec des gants coqués suffit-elle à établir l'intention de donner la mort ?
Il faut lui demander. En ce qui me concerne, le coup de pied violent sur un individu inerte et à terre signe la volonté homicide. Mais c’est à l’enquête de déterminer les faits et les incriminations. Le procureur suit de manière très rigoureuse le code pénal.

« Toute cause a besoin de héros et de martyrs »
Où était la police lors de ces affrontements ? Est-ce une question de moyens, de renseignement, d'anticipation défaillante, ou révèle-t-on là quelque chose de plus structurel dans notre capacité à surveiller ces zones de tension ?
Elle était visiblement présente pour la protection de la réunion, le meeting de Madame Hassan, mais moins bien informée ou renseignée sur l’autre épisode de la confrontation pour des raisons qui mériteraient d’être explicitées par l’enquête.
L’invitation de Rima Hassan à Sciences Po Lyon pose une question de fond : jusqu'où une institution académique peut-elle protéger quelqu'un dont les liens avec des mouvances radicales sont questionnés ? Est-ce que l'université est devenue un sanctuaire pour certaines formes de radicalité ?
L’université est un lieu de débat y compris radical. Mais la "cancel culture" a créé les conditions d’interdictions et d’affrontement violents en lieu et place du dialogue. Il y a la un sujet en soi. Et pas seulement en France.
Peut-on établir sérieusement des liens organiques entre La France Insoumise et la Jeune Garde ? Ou parle-t-on de connivences idéologiques de porosité militante sans lien institutionnel direct ?
LFI n’a jamais caché ses liens avec la Jeune Garde. Ce sujet les regarde dans le cadre de leurs relations assumées et publiques.
Est-il possible politiquement juridiquement humainement que Raphaël Arnault ne démissionne pas ? Qu'est-ce que son maintien dirait de LFI et de sa conception de la responsabilité politique ?
C’est surtout le problème de ses électrices et électeurs. Sa légitimité vient du vote.
Lire aussi : À Lyon, les liens étroits entre la France insoumise et la Jeune garde
"Il s’agit d’un chapitre sanglant d’une longue histoire lyonnaise mais aussi un point culminant qui impose une prise de conscience des responsables et instigateurs."
L'extrême gauche française a une histoire très particulière avec la violence des années 70 aux Black Blocs d'aujourd'hui. Qu'est-ce qui la distingue des autres extrêmes gauches européennes et comment cette histoire pèse-t-elle sur ce que nous vivons aujourd'hui ?
Rien ne la distingue en particulier. L’Italie l’Allemagne la Belgique ont connu des épisodes très violents basculant souvent dans le terrorisme. Toutes se sont apaisées après la chute du Mur de Berlin. Comme souvent les tensions internationales pèsent sur les réalités locales.
Lyon a une histoire singulière avec les extrémismes, la ville a été un terrain de jeu pour les ultra-droites et les ultra-gauches depuis des décennies, avec des affrontements récurrents, des réseaux bien implantés, une géographie militante très marquée. Est-ce que Lyon est un cas à part dans le paysage français de la radicalité ? Qu'est-ce qui fait que cette ville reste un point de cristallisation de ces violences entre extrêmes ? Et le meurtre de Quentin Deranque s'inscrit-il dans cette longue histoire, ou représente-t-il une rupture dans l'intensité et la nature de la violence ?
Lyon a une histoire singulière avec les extrémismes, la ville a été un terrain de jeu pour les ultra-droites et les ultra-gauches depuis des décennies, avec des affrontements récurrents, des réseaux bien implantés, une géographie militante très marquée. Est-ce que Lyon est un cas à part dans le paysage français de la radicalité ? Qu'est-ce qui fait que cette ville reste un point de cristallisation de ces violences entre extrêmes ? Et le meurtre de Quentin Deranque s'inscrit-il dans cette longue histoire, ou représente-t-il une rupture dans l'intensité et la nature de la violence ? Contrairement à son image politiquement modérée, Lyon a toujours abrité des militants extrémistes de tous bords, des collabos et des résistants, des républicains et des révolutionnaires. Depuis une quinzaine d’années un renouveau identitaire a provoqué une réaction "Antifa" aussi radicale et le contrôle du terrain a amené à de nombreux affrontements dans les rues ou d’attaques de locaux. Si Lyon n’est pas un cas à part, la capacité de mobilisation, l’intensité et la régularité des affrontements en font un cas à part. Il s’agit d’un chapitre sanglant d’une longue histoire mais aussi un point culminant qui impose une prise de conscience des responsables et instigateurs.
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