Détail de la porte du théâtre Guignol ©Nadège Druzkowski

L’architecture lyonnaise et ses secrets : les débuts de la IIIe République (1871-1900)

L’économie lyonnaise connaît une période faste au début de la IIIe République. Le déclin de la Fabrique lyonnaise est compensé par le développement d’activités innovantes dans les secteurs de la chimie, de l’automobile, de la photographie… et le passage à une taille industrielle pour de nombreuses sociétés artisanales. Vestiges architecturaux et constructions bourgeoises souvent méconnus témoignent de cette époque

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la soierie est soumise à une grave crise et n’est plus l’activité dominante. Sous l’impulsion de la famille Gillet émerge alors la grande industrie chimique vouée d’abord aux colorants et aux apprêts. Des activités innovantes, dans des secteurs aussi variés que l’automobile, la métallurgie, le cinéma, la photographie, se développent. Dès la fin du XIXe siècle, l’industrie automobile balbutiante devient une spécialité lyonnaise avec les usines Rochet-Schneider et Berliet. À Monplaisir, les frères Lumière inventent les nouvelles plaques photographiques et en 1895 le cinématographe.

Les tramways sont électrifiés dès la fin du XIXe siècle : conduits par des “wattmans”, ils desservent la ville à partir de 1882 et permettent une meilleure communication entre les différents quartiers. Lyon profite également pleinement de sa position de carrefour grâce aux chemins de fer qui en font une plaque tournante du Sud-Est de la France. La bourgeoisie d’affaires profite au premier chef de ce développement. Elle s’enrichit, construit des maisons de campagne dans la périphérie, des immeubles et des hôtels particuliers aux Brotteaux.


Repères historiques :

1879 : la Marseillaise devient l’hymne national
1880 : le 14 juillet devient jour de fête nationale
1881 : lois sur la liberté de la presse et la liberté de réunion
1881-82 : lois rendant l’école primaire gratuite, obligatoire et laïque
1884 : loi Waldeck-Rousseau autorisant la formation de syndicats par branches
1901 : loi sur la liberté d’association


Sortie des usines Lumière. À Monplaisir, les frères Lumière inventent le cinématographe en 1895

Lyon 8e
Le hangar des frères Lumière
Le 19 mars 1895, Louis Lumière tourne son premier film, choisissant pour décor les portes de la florissante usine familiale de produits photographiques qui s’étend sur quatre hectares dans le quartier de Monplaisir. Il place sa caméra face au hangar, devant le grand portail de l’usine, et filme les ouvrières et ouvriers sortant des ateliers.

Sortie d’usine, un plan fixe de cinquante secondes, devient ainsi le premier film Lumière et le hangar, le premier décor de l’histoire du cinéma. Ce dernier a failli être rasé à la fin des années 1980, avant d’être restauré. Il abrite désormais la salle de cinéma de l’institut Lumière.

L'institut Lumière © Nadège Druzkowski

Lyon 2e
Le pavé rouge de la rue de la République
Le long du palais de la Bourse, à deux pas du métro des Cordeliers, un pavé de couleur rouge se distingue parmi les dalles grises du trottoir. Il rappelle l’emplacement où, le 24 juin 1894, a été assassiné le président Sadi Carnot. Ce dernier sort, à 21 h ce jour-là, d’un banquet organisé par la chambre de commerce au palais de la Bourse, à l’occasion de l’exposition universelle de Lyon, qui a lieu au parc de la Tête-d’Or. Utilisant une issue secondaire pour éviter la foule, il se rend, bandé de son cordon de la Légion d’honneur, à une représentation au Grand-Théâtre, accompagné du maire de l’époque, Antoine Gailleton.

© Nadège Druzkowski

La calèche n’est pas protégée. Un jeune anarchiste italien de 21 ans, Santo Jeronimo Caserio, commis boulanger à Sète, se précipite sur le marchepied et plonge un poignard au manche rouge et noir, les couleurs de l’anarchie, dans la poitrine du président. Celui-ci murmure : “Je suis blessé.” Il décédera trois heures plus tard.

L’assassinat du président, élu en 1887, est l’apogée d’une vague d’attentats anarchistes qui déferlent sur la France entre 1892 et 1894. Six mois plus tôt, Auguste Vaillant faisait exploser une bombe à la Chambre des députés, à Paris, blessant cinquante personnes. Ayant refusé sa grâce, le président était dans la ligne de mire des anarchistes. Caserio, tout comme Vaillant, fut guillotiné. Suite à l’assassinat de Sadi Carnot, des émeutes anti-italiennes marquèrent même plusieurs villes.

© Nadège Druzkowski
Sadi Carnot

Lyon 2e
La porte Guignol
La cour d’immeuble du 30, quai Saint-Antoine cache une très belle porte en bois du XIXe, décorée des visages de Roméo et Juliette et surmontée de l’inscription “Guignol”. Cette porte n’est plus utilisée mais permettait autrefois aux spectateurs d’accéder directement au théâtre depuis le quai. Le lieu – à l’emplacement de l’ancienne chapelle de l’hôpital des Antonins – hébergea d’abord une salle de concert, le Cercle Musical, puis le théâtre du Gymnase avant d’accueillir en 1887 le théâtre de Guignol, qui y demeure jusqu’en 1966.

© Nadège Druzkowski

La tête de Méphisto, réminiscence du passé théâtral du lieu, est utilisée en guise de poignées.

Détail de la porte du théâtre Guignol ©Nadège Druzkowski

Créé vers 1808 par Laurent Mourguet, Guignol dénonce dans ses spectacles les injustices subies par les petites gens. Avec la IIIe République, le répertoire de la marionnette évolue en même temps que son public et est adapté pour distraire la bourgeoisie. En parallèle, un autre répertoire de Guignol, assagi et interprété pour les enfants des bourgeois dans des théâtres de salon, apparaît. Cette forme est aussi jouée dans les parcs et squares.


Lyon 1er
Les décors stuqués de l’ancien hôtel de Milan

C’est l’un des lieux abandonnés les plus mystérieux de Lyon. À deux pas de l’hôtel de ville et de l’opéra, cette ancienne propriété des Lacroix-Laval est transformée, au milieu du XVIIIe siècle, en maison des voyageurs, sur le modèle des théâtres à l’italienne. Les almanachs et guides de l’époque vantent la qualité de son accueil et de sa table. En 1891, le décorateur lyonnais Jules Mazzini le dote d’une verrière zénithale et sublime son décor par des lambris stuqués. L’hôtel cesse son activité en 1905. Il est brièvement transformé en cinéma en 1913-14 avant de fermer définitivement ses portes.


Lyon 3e
Les ornementations des immeubles de la préfecture
En 1890, l’hôtel de la préfecture est édifié, donnant naissance à un quartier résidentiel et bourgeois. Les immeubles alentour sont réalisés dans un style classique mais d’une grande cohérence. L’ensemble forme de vastes îlots rectangulaires, construits autour d’une cour, abritant souvent des jardins arborés. Les façades très sobres de ce nouvel ensemble dissimulent des allées d’immeubles richement décorées abritant mosaïques et vitraux qui témoignent du poids de la tradition lyonnaise. Les vitraux au 72, avenue de Saxe sont ainsi dotés d’éléments décoratifs en grande pompe.

D’autres propriétaires ont fait le choix de motifs plus audacieux, dans la veine Art nouveau, alors en vogue à l’époque (voir Lyon Capitale hors-série été 2021). L’allée intérieure du 86, avenue de Saxe révèle ainsi un grand vitrail à la végétation luxuriante et traité dans un style assez naturaliste.

Les vitraux au 72, avenue de Saxe © Nadège Druzkowski

 

84, avenue de Saxe © Nadège Druzkowski

Le succès du vitrail civil à Lyon à la fin du XIXe siècle
Dans les années 1840, le cardinal de Bonald initie la restauration de vitraux religieux. Ce regain d’intérêt bénéficie au vitrail civil, qui se développe à Lyon dans les années 1880. Il orne la préfecture, les hôtels, cafés, restaurants, grands magasins et surtout les habitations dont il décore les cages d’escaliers, les portes, les jardins d’hiver, etc.

L’atelier de Lucien Bégule, créé en 1881, domine la production lyonnaise. Le succès du vitrail civil est néanmoins de courte durée et il périclite dans les premières années 1900. L’exode des congrégations religieuses et la séparation de l’Église et de l’État en 1905 provoquent la décadence du vitrail religieux et entraînent le vitrail civil dans la crise. L’art du vitrail entre à nouveau en sommeil jusqu’à sa redécouverte par des peintres tels Braque, Matisse, Léger, Chagall, etc.

Vitrail de Bégule © Nadège Druzkowski

Lyon 9e
Le temple d’amour de la Duchère
Au pied des barres d’immeubles de la Duchère, ce temple, à l’air antique, a été construit vers 1890 par la famille Guironnet afin d’agrémenter ses promenades sur sa propriété au temps où la Duchère n’était encore que collines boisées et terres agricoles.

© Nadège Druzkowski

Plus tard, la propriété passe aux mains des Gillet, grande famille de soyeux lyonnais qui avait sur les hauteurs une villa “La Volontaire”. Elle fut détruite dans les années 1960 lors de l’aménagement du quartier de la Duchère. Entièrement restauré en 1990, le temple d’amour, tout comme le parc du Bois-de-Balmont, à l’orée duquel il se situe, est un rare vestige des vastes propriétés bourgeoises du XIXe siècle avant que le quartier ne laisse place au béton.

C’est dans la demeure des Gillet “La Volontaire” que se déroule, en novembre 1925, un fait divers qui défraye la chronique lyonnaise. Louis Seux, fils d’un teinturier apprêteur, s’introduit la nuit dans la demeure, afin de rendre visite à la jeune Denise Gillet. Il tombe sous les coups de gourdin de quatre hommes dont le jardinier de la maison, son fils et un valet de chambre, et est grièvement blessé à la tête d’un coup de carabine. L’événement donne lieu aux spéculations les plus folles. Le jeune homme amoureux de la jeune héritière, éconduit par la famille, aurait tenté de la revoir la nuit, d’autres en faisant même également l’amant de la mère…

Ce drame tragique se termine par un non-lieu. La victime, gravement blessée et paralysée du côté droit, décède quelques années plus tard dans une clinique lyonnaise. Si la famille évite un procès judiciaire, elle ne s’épargne pas le jugement de l’opinion publique et cette affaire, auréolée de zones d’ombre, nourrit les légendes dans la mémoire lyonnaise. Cette tragédie inspire à l’écrivain Henri Béraud son roman Ciel de suie, paru en 1933, dont l’intrigue est transposée à la fin du XIXe siècle dans une famille de soyeux. En 1946, Un Revenant, film de Christian-Jaque, sur un scénario de Henri Jeanson, s’inspire de l’affaire Gillet, avec Louis Jouvet dans le rôle principal.


 

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