Jean-Jacques Richard, auteur de "Je suis vieux et je vous emmerde"
Jean-Jacques Richard, auteur de « Je suis vieux et je vous emmerde »

"Je suis devenu invisible" : le cri d'alarme d'un senior face à la discrimination à l'embauche

À 59 ans, après 33 CV sans la moindre réponse, Jean-Jacques Richard a décidé de rompre le silence. Dans Je suis vieux et je vous emmerde, il donne une voix aux seniors invisibilisés par le marché du travail.

Premier tome d’une trilogie, "Je suis vieux et je vous emmerde" a pour vocation de faire bouger les lignes. Jean-Jacques Richard revient sur le sujet de la discrimination des seniors lors du recrutement, au cours d’un long entretien.

Lyon Capitale : Vous écrivez : "Conseil : ne vous croyez surtout pas éternel” tout le monde va vieillir et être confronté à cette réalité. Ce livre n'est pas une opposition avec la jeune génération.

Jean-Jacques Richard : Et bien, bien plus rapidement que les jeunes ne le pensent. Je vais avoir 59 ans, mais mes 20 ans, c’était hier. Je vous le dis vraiment sérieusement : je n’ai pas vu le temps passer. Le moment où je recherche du travail à 55 ans, avec un CV bien fourni, je me dis que cela va être facile. Et en fin de compte, rien : 33 CV, et même pas une réponse.

Est-ce que vous vous attendiez à ce boom sur LinkedIn, avec une grosse réaction face à ce post et beaucoup de témoignages aussi ?

Non, très honnêtement. Quand j’écris "Je suis vieux, je vous emmerde”, c’est un coup de colère. Je me dis : traiter les gens comme ça, envoyer un CV et ne pas avoir la délicatesse de répondre, c’est simplement une question de politesse. Bien sûr que j’ai voulu être provocateur. C’était pour réveiller quelque chose.

Le fait d’avoir reçu de nombreux témoignages par la suite, de voir que c’était quelque chose de très généralisé, vous a-t-il poussé à écrire ce livre ?

J’ai rencontré tellement de personnes qui m’ont raconté leur histoire. C’est un livre pour les seniors.

"C’est un livre pour briser le silence"

Ce n’est pas le fantasme de Jean-Jacques Richard, un coup de gueule isolé. Je suis en guerre contre ces DRH, contre ces cabinets de recrutement. Par contre, ma conviction, c’est qu’ils ne représentent pas la majorité.

Qu’aimeriez vous dire à une personne senior qui ne trouve pas de travail ?

La toute première chose, c’est de ne pas perdre espoir, de croire en soi. Ensuite, c’est être capable de faire une petite introspection, se dire : est-ce que je m’y prends bien ? Est-ce que je n’ai pas des œillères ? Et si tout est vraiment aligné, c’est oser. Ainsi, on avance. Il faut aussi oser dire non aux patrons tyranniques, dire non aux profiteurs des petits gens que nous sommes. Non à cette forme d’esclavagisme. À côté du travail, il y a une autre vie. Le travail est important, mais il n’y a pas que cela.

L’État a mis en place certains contrats spécialisés pour les personnes âgées. Qu’en pensez-vous?

On n'a pas besoin de contrats spécialisés, simplement d’un contrat. Contrats spécialisés, cela veut dire quoi ? Cela veut dire qu’on est handicapé ? Passé 60 ans, c’est 42 % de taux d’emploi des seniors en France. On dit quoi aux gens qui ont 60 ans et qui ont moins d’une chance sur deux de trouver un travail, alors que leur retraite est encore à plusieurs années ? Ce n’est pas juste, surtout quand on a travaillé toute une vie.

Il y a un écart salarial de 17% entre les personnes de 25-54 ans et celles de 55-64 ans. Pensez-vous que cela peut expliquer cette réticence à l'embauche?

Sans aucun doute. Un senior, n’est pas meilleur que les plus jeunes. En revanche, il a une bibliothèque en lui. Les erreurs, on les a vues passer, on en a fait. Donc, quand vous payez quelqu’un 17 % plus cher, ce n’est pas forcément un handicap. Dans la durée, vous allez vous y retrouver.

Selon vous, quelles seraient les mesures concrètes, du côté des entreprises comme de l’État, pour changer la donne ?

 Ce qui va vraiment changer la donne, ce sont des mesures financières. Il faut jouer sur les charges.Il faut des mesures très incitatives pour les entreprises. Ensuite, éventuellement, des mesures contraignantes, comme un pourcentage minimum de seniors à embaucher.

Pensez-vous qu'un duo entre une personne jeune et une personne expérimentée est la solution?

C’est une complémentarité. C’est comme si on voulait créer une équipe de football uniquement avec des Kylian Mbappé. Cela ne fonctionnerait pas.Une équipe fonctionne grâce à la diversité et non l’individualité. Aujourd’hui, on parle de pyramide des âges. Moi, j’imagine plutôt un “silo des âges”, avec toutes les tranches, représentées de manière équilibrée. C’est une question d’harmonie. Si on n’équilibre pas ces forces, cela ne fonctionne pas.

Quelle a été la rencontre la plus marquante parmi toutes celles que vous avez faites au cours de l’écriture de l’ouvrage ?

Elles sont toutes marquantes, parce qu’elles sont toutes différentes. Mais peut-être Paul. Ce n’est pas son vrai prénom. Il travaille avec les ATS, les systèmes de tri automatisé des CV. Il explique comment les CV sont filtrés, comment certains profils sont éliminés automatiquement. Je ne m’attendais pas à une personne aussi jeune dans ce rôle.

Certains pourraient vous répondre que le marché du travail évolue vite et que chacun doit s’adapter. Que leur répondez-vous ?

Bien sûr qu’un senior doit s’adapter, se former, évoluer, notamment avec les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle. Mais on s’adapte comment ? On a beau être dans une dynamique très volontariste, on ne va pas devenir plus jeune. On ne va pas devenir quelqu’un d’autre. Il y a des limites à l’adaptation.

Le débat autour des retraites est très médiatisé. Pourquoi, selon vous, la question de l’employabilité des seniors reste-t-elle un angle mort du débat public ?

Je pense que tout le monde veut éviter ce débat. On parle de financement des retraites, mais pas de la capacité des seniors à travailler. Si on repousse l’âge de départ sans permettre aux seniors de travailler, cela ne fonctionne pas. Il va falloir une vraie stratégie pour permettre aux seniors de rester en emploi. Il y a une campagne présidentielle qui approche et c’est aussi l’objectif de faire du bruit.

Les entreprises affichent des valeurs d’inclusion et de diversité. Comment expliquez-vous le décalage avec la réalité ?

Je le dis dans le livre : "paroles de merde". Ce sont des discours. Il y a une vraie différence entre le marketing DRH et la réalité du terrain. Arrêtons de parler et passons à l’action. Il faut remettre de l’humain dans le recrutement. Que les CV soient réellement lus, analysés par des vrais êtres-vivants.

Vous écrivez : "Je ne suis pas trop cher, pas trop lent, pas dépassé. Je suis simplement devenu invisible." Comment vit-on cette invisibilité ?

Et bien manifestement pas bien. Mais c’est une réalité. Le plus dur est de prendre conscience que l’on est devenu invisible. C’est une prise de conscience brutale. Et beaucoup de personnes vivent cela.

Est-ce que vous avez pu douter de vos compétences ?

Non, parce que cela reviendrait à donner raison à ceux qui me rendent invisible. Je suis convaincu que je peux m’améliorer, apprendre de nouvelles choses. Je sais ce que je me suis trompé, j’ai fais des erreurs, mais douter de mes compétences, non.

Avez-vous douté d’être capable de retrouver du travail ?

Oui ! Je suis dans une niche de métiers très spécifique donc j’ai encore un peu d’espoir. C’est bien moins difficile que pour quelqu’un qui fait de la maintenance ou de la logistique et qui est remplacé par des robots. Dan Schulman, le PDG de Verizon a récemment évoqué un possible taux de chômage de 20% aux États-Unis d’ici 2030 avec l’IA. On n’en est qu’au début du problème. La boîte de Pandore est ouverte. Il n’y aura pas de retour en arrière.

Quel impact espérez-vous pour votre livre ?

Mon objectif est de faire bouger les lignes. Je vais continuer à parler, à faire du bruit.

Je prépare une trilogie

Ce premier livre est le plus accessible. Les suivants iront plus loin. Le troisième est déjà écrit. En réalité il a été le premier à être rédigé mais je ne savais pas qu’il ferait parti d’une trilogie. Je suis actuellement en cours d’écriture du second tome. Il sera normalement publié entre octobre et fin d’année 2026. Le dernier tome sera quant à lui probablement disponible au milieu de l’année 2027. Puisqu'il y a de grandes échéances politiques à venir.

Vous souhaitez donc agir sur le plan politique ?

Les trois livres auront un impact politique. Les 3 tomes vont agir sur le politique. Et le politique va les détester.

Le dernier rapport de la Dares (Statistique publique du monde du travail), confirme la discrimination des seniors, en particulier les femmes. lors du recrutement.

Lire aussi :

Laisser un commentaire

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut