Au secours ! Ségolène revient

Humeur. Je ne comprends pas tous ces Français, de droite comme de gauche, qui tapent à bras raccourcis sur Ségolène Royal ! Invitée de Patrick Cohen ce matin sur France Inter, elle a une fois encore illuminé ma journée.

Bien mieux que Jean-François Copé, Dominique Strauss-Kahn ou Martine Aubry, décidément trop sérieux et un rien rébarbatifs, en voilà une qui ose, surprend, détonne, flamboie, alors que la France est tout engourdie par ces temps de grand froid. La station publique devrait l’inviter plus souvent, qui ne trouve plus d’amuseur à la hauteur depuis les licenciements de Stéphane Guillon, Didier Porte et Gérald Dahan. Car Ségolène est au sommet de son art : à aucun moment elle ne se déconcentre, débitant son texte à la manière d’un pince-sans-rire, ce qui ajoute au tragi-comique de la situation. Après la formule “fra-ter-ni-té”, scandée à l’envi devant une foule en délire, Ségolène Royal vient de se lancer dans la course aux primaires du PS, tout en inventant “l’alliance fraternelle” avec DSK et Aubry. Le tout après que le PS a officiellement annoncé il y a quelques jours un “pacte d’entente” entre les trois ténors.

“Pourquoi riez-vous ? (…) Je sais le temps qu’il faut pour convaincre les Français que l’alternance est possible et que la gauche va changer durablement les choses”, a-t-elle asséné sans se démonter face aux questions de Patrick Cohen, ajoutant : “je fais mouvement dans le respect de tout le monde (...) La compétition ne se fait pas les uns contre les autres, elle se fait en regardant les Français”. Regarder les Français, à la radio c’est un peu difficile, mais il ne faut pas faire la fine bouche pour autant. Il convient simplement d’ouvrir grand ses oreilles, de fermer les yeux et “d’i-ma-gi-ner”. C’est une nouvelle forme de compétition qui nait nationalement aujourd’hui, forme déjà théorisée par Philippe Mérieu pour les futurs Jeux Olympiques, lors du débat organisé par Lyon Capitale à l’occasion des dernières Régionales : “la compétition fraternelle”. La compétition fraternelle n’est pas la guerre : on a le droit de se tacler les uns les autres, de s’invectiver, de défendre des positions diamétralement opposées, mais ce n’est pas “pour de vrai” car le but ultime c’est de “se rassembler”.

La première secrétaire du PS et le directeur général du Fonds monétaire international ont quant à eux annoncé leur intention de respecter le calendrier interne, qui prévoit un dépôt des candidatures en juin et un scrutin à l’automne 2011, avant de se déclarer. Mais cela n’effraie pas Ségolène  : “j’ai dit que le moment venu je verrai avec Dominique quel est le meilleur dispositif gagnant s’il revient”, a-t-elle indiqué toujours aussi sérieuse, ajoutant, “s’il ne revient pas, il sera de toutes façons indispensable à notre équipe. Il est le meilleur chef de gouvernement que nous pourrions avoir”. Et toc ! Le Dominique, il a le droit de revenir, mais uniquement comme Premier ministre !

“En aucun cas une candidature doit être interprétée comme une tentative de barrer la route à Dominique Strauss-Kahn, comme je le lis ici ou là. C’est lui qui est le mieux placé dans les sondages et les enquêtes d’opinion, ce serait absurde”, a-t-elle renchéri. Résumons-nous : au PS, ils sont tous frères et sœurs, ils s’aiment les uns les autres. Quand, à titre personnel, un élu se lance dans une compétition ce n’est certainement pas pour la gagner mais pour rassembler la famille. Si un autre élu veut concourir, il en a le droit et s’il est le mieux placé pour l’emporter, il doit laisser sa place et se contenter d’être second. Vous suivez toujours ? Alors, continuons.

Dans la compétition fraternelle, les règles non plus, “c’est pas pour de vrai”. On s’entraîne, on fait des tours de piste et on part quand on veut, de toutes façons, ça compte pour du beurre. Certains, comme DSK, courent le marathon ; d’autres, comme Martine Aubry, ne savent pas s’ils ont vraiment envie de (con) courir ; d’autres enfin comme Arnaud Montebourg et Ségolène Royal n’en finissent pas de commencer à courir le 100 mètres. Il y a aussi les autoproclamés-disqualifiés-d’office, comme François Hollande, ex-compagnon de Ségolène Royal, lequel peste contre “les petits arrangements” de la dream team.

Les compétiteurs socialistes de Ségolène n’ont définitivement rien compris : tout ça, c’est pour “ri-go-ler”, c’est juste pour embêter “l’actionnaire” de France Inter cher à Philippe Val – Nicolas Sarkozy en l’occurrence. Puisque les amuseurs n’amusent plus la galerie, les politiques prennent la place des amuseurs. L’humour, c’est sérieux et il ne faut pas confier les tranches matinales à n’importe qui, sans quoi, on perd des points d’audience et après l’actionnaire se fâche. Moi, c’est certain, je vote pour Ségolène Royal, tous les matins sur France Inter !

W ou la Ville de la Victoire

Plus sérieusement, Ségolène, c’est la forme actualisée de Gaspard Winckler, l’anti-héros de Perec dans W ou le souvenir d’enfance, lequel doit affronter un passé qu’il croyait oublié dans les ruines de l’île de W, près de la Terre de Feu, île entièrement dédiée au sport et dont les règles dépendent de la seule bonne volonté des juges. "Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien : je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible. Je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes” écrit Perec dans le passage central du livre. Si W est la Ville de la Victoire, cette victoire est au fil des pages lentement transformée sur place, comme par une pourriture interne, en camp dont les habitants sont ou bien les victimes pantelantes, ou bien les bourreaux dérisoires, tous étant en réalité condamnés.

C’est là tout le talent et toute l’ambivalence de Ségolène Royal, qui n’est drôle qu’au premier degré. Car son populisme empathique de façade, qui prétend ériger ses règles “dans le mouvement”, va puiser dans les tréfonds d’une France technocratiquement phantasmée jusque dans sa supposée fraternité. Il n’est question, dans ses propos, que d’“ entente”, de “pacte”, de “rassemblement” et de “respect”. Des mots qui, dans sa bouche, sonnent résolument faux et laissent en réalité un sentiment de malaise. C’est sans nul doute ce qu’a compris Gérard Collomb, qui a opportunément abandonné Ségolène au profit de DSK.

Il y a quelques jours, on se disait que le PS, tirant les leçons du passé, s’était mis en ordre de bataille pour battre Nicolas Sarkozy en 2012. Illusion qui aura vécu le temps d’une rose. En épigraphe de W ou le souvenir d’enfance, Perec cite une phrase de Quenaud : “Cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaircir ?”. On ne saurait mieux dire. Voilà l’immense chantier qui attend le PS dans les mois à venir. Et plus largement toute la gauche. Cette fois, le doute n’est plus permis : Au secours ! Ségolène revient.

Didier Maïsto
Directeur de la publication

Les commentaires sont fermés

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut