
INTERVIEW CROISÉE - Alors que 255 personnes ont perdu leur emploi chez Lejaby depuis deux ans dont 135 qui ont reçu leur lettre de licenciement mi-février à Rillieux-la-Pape, Nicolas Sarkozy s'apprête à passer l'après-midi de la journée de la femme ce jeudi auprès des 93 salariées repris à Yssingeaux par LVMH. Nicole Mendez, CFDT et Janine Caillot, CGT, figures de proues du site de Rillieux reviennent sur leurs années de lutte chez Lejaby-Rasurel. A 59 ans, elles refusent de baisser les bras.
Lyon Capitale : Vous avez contribué à sauver des centaines d'emplois chez Lejaby, devenu Maison Lejaby depuis mi-janvier. L'atelier d'Yssingeaux a été repris, 93 emplois ont été sauvés en Haute-Loire, s'agit-il d'une victoire pour vous ?
Janine Caillot, déléguée syndicale CGT : Pour les filles d'Yssingeaux, on peut parler de victoire, mais pas pour nous à Rillieux, il s'agit plutôt d'un échec ici. 135 personnes viennent de recevoir leur lettre de licenciement (195 restent, ndlr).
Nicole Mendez, déléguée syndicale CFDT : On a subi des malversations du côté de notre ancien actionnaire, Palmers, on allait vers une liquidation. Donc on ne peut parler ni de victoire ni d'échec. Il y avait deux candidats à la reprise, le choix était serré, ils avaient à peu près le même nombre d'emplois à offrir. C'était donc mitigé. On n'a pas eu le choix. La date du dossier, 2012, a fait que l'Elysée s'est emparé du dossier. L'emploi a une importance électorale, c'est quand même dommageable par rapport à tous les autres combats qu'on a pu mener pour conserver notre savoir-faire. Cette bataille de l'emploi, engagée par Sarkozy, devrait être menée dans la durée. Pas seulement au moment des élections. Cela permettrait de conserver sur le territoire des pans entiers de métiers, parce que malgré tout, ils sont d'accord les politiques. Je pense qu'on devrait partager et ne pas faire mourir les uns pour faire naître les autres.
Lyon Capitale : comment êtes-vous devenues syndicalistes toutes les deux ?
JC : J'ai 59 ans, je suis entrée chez Lejaby en avril 1977. Au départ, mon engagement était politique. J'étais membre du parti communiste et je travaillais sur le site de Beynost dans l'Ain qui a fermé. C'est au contact des problèmes de mes collègues, et en fonction de la confrontation que j'ai pu avoir avec mon employeur que je suis devenue déléguée syndicale. A différent moment de la vie de Lejaby, il a fallu qu'on mène des luttes pour les emplois, les salaires. S'organiser pour se battre, coordonner, avoir une cohésion avec les salariés pour pouvoir avancer et mener des actions ensemble. Je me sens bien là-dedans, c'est un état d'esprit. Et puis, les salariés m'ont demandé de me présenter aux élections de délégués du personnel, sur le moment je n'ai pas voulu parce que je ne connaissais rien au code du travail, aux lois, à tout cela. Finalement je me suis présentée sans étiquette au deuxième tour, et je suis passée à la CGT. A la CFDT, c'était pas leur truc les idées politiques, tout ça ...

NM : J'ai 59 ans, je suis entrée en 1974 chez Rasurel. Je suis devenue syndicaliste par rapport à des circonstances personnelles. Je venais de la campagne, je me suis mariée et je suis venue rejoindre mon époux à Rillieux-la-Pape. J'ai cherché un emploi proche. J'ai trouvé chez Rasurel (l’entreprise a fusionné avec Lejaby depuis). On m'a fait faire un essai. On m'a embauché avec un coefficient supérieur au regard de mes compétences. On me voulait tout de suite. Deux mois plus tard, je suis tombée enceinte. Ma chef m'avait posé la question à l'embauche. Elle m'avait demandé si j'envisageais de faire des enfants, je lui avais répondu que non, pas dans l'immédiat. Elle m'a mené la vie dure pendant toute ma grossesse, elle m'a mis au chrono. Elle trouvait que je n'allais pas assez vite. Elle me disait tout le temps : 'ce n'est pas une maladie d'être enceinte, plus vite !' Je ne sais pas s'il y a un lien mais j'ai fait mes eaux à 7 mois sur mon lieu de travail.
Ma gamine est née prématurée, elle est allée à l'hôpital Debrousse. Je n'avais pas dans l'intention de prendre du congé parental, mais devant les difficultés de ma fille, les médecins m'ont dit qu'elle était encore très faible, ils m'ont conseillé de la garder à la maison. J'ai demandé mon compte et j'ai pris un an. J'ai réintégré l'entreprise quatre ans plus tard. Je me suis fait réembaucher par la même chef d'atelier qui m'a donné le coefficient le plus bas. C'était chez Rasurel à l'époque. Je me suis dit plus jamais ça. Alors, je suis allée voir les élus. C'était des grand-mères comme moi à l'époque. J'ai été me syndiquer pour pas que cela n'arrive pas aux autres. Donc je me suis présentée aux élections sous l'étiquette de la CFDT, le syndicat était majoritaire à l'époque chez Rasurel. C'était en 1979. Puis Rasurel a fusionné avec Lejaby où la CGT était majoritaire quelques années après. Aujourd'hui encore les deux syndicats sont présents.
Lyon Capitale : Dans quels cas avez-vous lancé des actions contre votre direction ?
JC : A chaque fois qu'on s'est battu, il y avait une nécessité, c'était soit pour négocier des augmentations de salaires, soit parce qu'il y avait un refus de négocier de la part de la direction. On est obligé de se battre parce que sinon on se ferait bouffer par les patrons. S'il n'y avait pas eu toutes ces luttes on n'aurait pas eu les conditions de travail qu'on a aujourd'hui. On peut avancer plein de propositions, si on n'a pas les salariés derrière nous, le patron le sait, on est très diminué. On ne peut obtenir des avancées que collectivement.
NM : A la CFDT, on ne démarre jamais une action sans avoir fait des propositions auparavant. On fait en sorte de toujours proposer des solutions. Les organisations syndicales, c'est un contre-pouvoir nécessaire car les employeurs prennent rarement en compte le facteur humain, la santé au travail, tout ça, ce n'est pas leur truc. Nous sommes là pour le leur rappeler, mais on est très rarement écoutés. On nous rit au nez et quelques années plus tard, on reprend nos propositions. Cela m'a souvent énervé de voir que j'avais eu raison après coup ... On travaille en concertation avec l'autre organisation syndicale (la CGT), et très souvent, on n'a pas la même manière d'amener les choses mais au bout du bout, on est d'accord sur une chose : la défense des salariés par rapport à ce qu'on leur fait subir.
Lyon Capitale : Comment est-il le nouveau patron ?
JC : Il est trop tôt pour le dire …
NM : L'avenir nous le dira.
Lyon Capitale : Quel a été le pire moment de votre passage chez Lejaby jusqu'ici ?
JC : (...)
NM : c'est quand on a découvert que le précédent actionnaire nous avait menti, quand on a découvert que ce sont des fonds d'investissement qui font la pluie et le beau-temps, surtout le pluie. Et que du jour au lendemain, ils se désengagent. Ils n'ont aucune sensibilité humaine, c'est le fric qui parle. C'est un hold-up qu'on a subi, plus qu'une trahison !
Lyon Capitale : Est-ce que les liens sont forts aujourd'hui avec les autres salariés de l'entreprise ? Est ce que vous vous considérez comme un groupe indéfectible ?
JC : Pour l'instant oui, c'est encore frais et tout le monde le vit très mal. Les salariés qui ont été licenciés travaillaient à nos côtés. On travaillait les uns avec les autres. Il y avait une cohésion, un attachement aux personnes et à l'entreprise. La coupure est très dure. Ce n'est pas comme lorsque quelqu'un est habitué à travailler tout seul dans son bureau, les liens ne se nouent pas de la même façon. Nous on s'aide dans le travail.
NM : On était viscéralement attaché à cette entreprise et les liens sont restés les mêmes, très forts, les événements sont encore frais. Par rapport au premier plan social qui remonte à 2003, j'ai toujours des liens avec les salariés de Vienne, on se téléphone régulièrement, on se voit une fois par an, est-ce qu'une telle a trouvé du boulot, tiens, celle-là est de nouveau grand-mère, tiens celle-là, elle a perdu son mari... Malgré le fait que l'on nous ait coupé un doigt, deux doigts, même la main, ces membres sont toujours là. Les premiers plans sociaux ont démarré en 2003, et on garde le contact de 2003, de 2010, avec les gens qui avait la même couleur syndicale que nous et même avec les membres de la CGT. Quand on a fait partie de Lejaby et Rasurel, il est très très difficile de tourner la page. On reste une famille, et on a toujours ce lien qui reste. Lejaby, c'était vraiment une famille.
Lyon Capitale : Aujourd'hui ce n'est plus le cas ?

JC : Aujourd'hui, il reste ce que M. Prost a bien voulu reprendre. Mais la plus grande solidarité, elle existait dans les ateliers de confection, les ateliers de coupe, là où il y avait du personnel de main d'oeuvre. C'est là où la solidarité était la plus forte. Elle tend à disparaître aujourd'hui parce qu'on a tellement prôné l'individualisme que ce genre de solidarité devient de plus en plus difficile.
NM : La culture d''entreprise était menée par ces ateliers, mais elle a été mise à plat par Palmers qui n'a pas reconnu cette culture là. Le monde aussi a changé, le syndicalisme a changé, la mondialisation est passée par là, les politiques aussi sont passés par là. Cette solidarité, c'est ce qu'il faudra arriver à recréer sur le territoire.
JC : La solidarité, elle se créé par les luttes.
NM : La lutte ce n'est pas quelque chose que je brandis. On n'a pas la même vision. On peut très bien porter un projet, des revendications sans lutter. La lutte n'est pas une fin en soi. A la CFDT, on est plus mordant à demander des comptes. Et vous vous brandissez la lutte beaucoup plus vite à la CGT.
JC : On a aussi des revendications, mais connaissant le monde du patronat, on lutte plus vite.
NM : Je ne prône pas la lutte des classes. Mais maintenant, je pense qu'on doit mener une vraie lutte et un vrai combat pour retrouver de vrais industriels et non pas des financiers qui se permettent de mener des entreprises avec une seule vision, celle de l'argent vite gagné, bien bâclé. Notre lutte des classes, elle doit devenir une lutte contre le fric.
JC : Moi, je suis dans la lutte des classes. Je suis dans cet état d'esprit. Le salariés qui sont en bas de l'échelle, ce sont toujours de petites gens qui trinquent. Que ce soit le patronat ou d'autres, ils ne trouvent jamais de moyens d'améliorer la vie des salariés, des petites gens. Je lutte contre le pouvoir en place.
Lyon Capitale : Alors que la Maison Lejaby, votre repreneur, prévoit de ne plus produire en France, uniquement en Tunisie, que pensez-vous du discours politique sur le produire en France. C'est la solution selon vous ? Les tunisiennes peuvent-elles pérenniser le savoir-faire de Lejaby ?
NM : Elles l'ont le savoir-faire les Tunisiennes, et j'ai toujours dit qu'on pouvait partager les affaires avec elles. A la limite, dans un monde de mondialisation, je les considère même comme mes collègues. Mais là où je ne suis pas d'accord, c'est quand on déshabille Pierre pour habiller Paul et pour mal l'habiller. C 'est-à-dire que je pense que Lejaby doit garder sa force sur le territoire, cela ne l'empêche pas dans une période où il y a beaucoup de production de la partager mais équitablement et que l'on ne prenne pas ces personnes pour des esclaves. Actuellement, elles ne sont pas payées à leur juste valeur. Qu'elles soient ouvrières tunisiennes ou françaises, elles souffrent.
Lorsque l'employeur dit qu'il a besoin de garder des coûts du travail plus faibles pour pouvoir garder son job sur le territoire, il ne faut pas que ce soit qu'une question de pognon. Si on travaille moins cher, on devrait être capable de vendre moins cher. Or ce n'est pas le cas. Les produits qu'elles fabriquent ces pauvres filles, elles ne peuvent pas non plus se les offrir. Moi je pense qu'en 2012, il ne devrait pas y avoir autant de différences entre les peuples pauvres et les peuples riches. Une différence qui permet d'enrichir une poignée de personnes. Franchement les être humains sont pires que les animaux. En soit, les humains on les mêmes besoins. C'est démentiel de voir comment ça fonctionne, c'est le monde à l'envers. On n'a plus d'humanité, c'est un fléau.
JC : j'ai toujours été contre la mondialisation, elle contribue à la destruction des emplois en France. J'ai rien contre les petites tunisiennes, elles ont besoin de travailler comme les autres mais je trouve moche tous ces patrons qui sous-traitent et qui font fabriquer leurs produits à l'étranger pour asservir des gens là où le coût du travail est beaucoup plus bas. Ils réduisent presque ces gens à l'état d'esclavage pour faire plus de profit, pour que la société gagne plus d'argent. Même au niveau éthique, je trouve cela limite …
Lyon Capitale : Vous qui avez 59 ans, pensez-vous que demain des jeunes seront capables de se battre autant que vous pour sauver l'emploi ? N'y a-t-il pas un désamour des jeunes pour les syndicats ?
JC : C'est compliqué, il y a beaucoup d'emplois précaires aujourd'hui. Les syndicats actuels ont du mal à transmettre nos savoirs et nos idées à des jeunes parce qu'il n'y a pas d'embauches dans les entreprises. Il faudrait qu'il y ait des embauches dans les entreprises. Et c'est vrai que quand quelqu'un n'est pas embauché en CDI, quand il n'est pas sûr que son contrat va durer, il ne peut pas s'investir.
NM : Est-ce que quand vous savez que vous n'êtes là que de passage vous avez le même investissement ? Est-ce que vous vous dite que vous pouvez apporter quelque chose à l'entreprise ? Ou alors est-ce que vous vous dite je vais faire mon trou, montrer les dents quitte à le faire au détriment de quelqu'un d'autre à côté de moi. Moi, c'est la question que je me pose ... On a un patronat qui est encore complètement anti-syndicaliste.
Lyon Capitale : A 59 ans, vous vous préparez à passez la main, à quitter l'entreprise. Allez-vous passer la main aux plus jeunes pour défendre les intérêts des salariées ?
JC : je me suis présentée en novembre aux élections avec l'idée de rester encore deux ans. Je ne me vois pas à la retraite. Ce qui s'est passé, le redressement, la liquidation, ça m'a énormément contrarié. Je ne sais pas de quoi va être fait la suite donc finalement j'ai décidé de partir. Je quitterai Lejaby au mois de septembre. Mais je voudrais pas partir sans trouver quelqu'un qui prenne ma place.
NM : Je suis toujours représentante du personnel. Pour passer la main, j'avais trouvé deux successeurs, mais le plan social de 2003, puis celui de 2012 ont tout remis en cause. J'avais trouvé quelqu'un pour me remplacer mais malheureusement il est tombé dans les critères. C'est vrai qu'on recherche toujours plus ou moins quelqu'un qui nous ressemble. En 2003, j'ai été obligé de relever la tête déjà, toute ma section syndicale a été lessivée. Si je n'arrive pas trouver, j'avise mon patron que je serai là jusqu'à 80 ans. Sinon c'est un travail inachevé. Je ne voudrais pas mourir sur scène (rires).
Lyon Capitale : Le préfet recherche des solutions de reclassement pour les salariés licenciés par le repreneur de Lejaby, 135 personnes, où en est-il à votre connaissance ?
Depuis le 8 février nous n'avons aucune nouvelle, donc on sera bien obligé de relancer les institutions. Le préfet Carenco nous a laissé entrevoir des solutions possibles, mais à ce jour il n'a pas repris contact avec nous donc nous supposons que ce n'était que des paroles. Cela n'a pas l'air d'être une priorité pour lui d'éviter de laisser des femmes dans la misère ni à Rillieux ni sur les autres sites (Bellegarde, Bourg-en-Bresse et Le Teil).