Laboratoire régional de l’industrie verte, la Vallée de la chimie est aujourd’hui rattrapée par une série de fermetures et de plans sociaux. Un revers qui interroge la capacité du territoire à concilier transition écologique et avenir industriel dans un contexte de durcissement de la conjoncture.
“Nous sommes convaincus que Lyon Vallée de la chimie peut être une plateforme motrice de cette transition.” En septembre 2023, Bruno Bernard, président de la Métropole de Lyon, affichait son optimisme à l’occasion des 170 ans du site au sud de Lyon, cœur battant de l’industrie régionale, sur un ruban de terre de 25 kilomètres le long du Rhône, regroupant 500 entreprises et 14 200 emplois productifs directs. Émeline Baume, alors sa vice-présidente à l’économie, abondait dans ce sens, fixant que “le respect de nos limites planétaires n’est plus qu’un simple paramètre à intégrer dans les processus de production mais bien une finalité à part entière”, affichant clairement que “la stratégie économique 2020-2026 de la Métropole de Lyon vise à accompagner ces évolutions”.
Pourtant, trois ans après le virage écologiste, la réalité économique du site, frappé par une vague de fermetures et de licenciements, tranche avec les déclarations des élus. En synthèse : Symbio, présenté en 2022 comme le futur leader européen des batteries à l’hydrogène, a annoncé un plan social (358 licenciements sur 500 en mai) suite au retrait de Stellantis de son carnet de commandes. L’usine Polytechnyl (groupe belge Domo) à Saint-Fons a définitivement fermé ses portes (475 licenciements) en avril. Même Kem One, fleuron historique spécialisé dans le PVC, a vu sa dette passer de 10 millions à 700 millions en cinq ans, traversant des zones de turbulences majeures, entre restructurations de dettes et menaces sur les sites européens dont Saint-Fons. Elle passe aux mains de ses créanciers notamment le fonds anglo-saxon spécialiste de la dette Monarch.
Un discours politique volontariste, de Collomb à Bernard
Pour Didier Chaix, représentant de la CGT chez Kem One, les annonces d’ambitions environnementales ne suffisent pas à masquer l’hémorragie : “Vouloir faire du vert, oui... mais aujourd’hui l’État ne contrôle rien. Les employeurs sont là pour faire des profits et ne modernisent pas nos outils de travail.” Interrogé à propos de l’impact des politiques environnementales locales sur la survie des usines, son constat est sans appel : pour les salariés en lutte, ces enjeux sont perçus comme “hors sujet” face à l’urgence du sauvetage de l’activité du site.
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut rappeler ce qu’est la Vallée de la chimie. Ce territoire, né au milieu du XIXe siècle sur de “médiocres terres inondables”, selon l’historien spécialiste de l’industrie chimique, directeur de recherche CNRS, Hervé Joly, s’est construit sur une logique de plateforme interconnectée. “L’industrie chimique agit en réseaux. On utilise les sous-produits des autres entreprises pour rentabiliser les productions et réduire les pertes”, explique-t-il. Cette force est devenue aujourd’hui une fragilité, faisant craindre un “effet domino”. “Si une entreprise perd les approvisionnements d’une autre, elle n’a plus de sens. Plus on arrête d’activités, plus il est difficile de maintenir les autres. Le site se déplume”, s’inquiète l’historien.
Pendant quinze ans, le récit politique lyonnais a tenté de conjurer la désindustrialisation par l’innovation verte. Sous Gérard Collomb, la Vallée devait devenir le bastion des cleantech en Europe, une “troisième révolution industrielle” portée par les énergies propres. Cette vision a donné naissance à des outils structurants comme Axel’One, plateforme d’innovation collaborative, qui fête ses 15 ans et a accompagné 2 000 chercheurs, avec 80 % des projets en lien avec la transition écologique. Denis Guillaume, son nouveau président depuis le mois de juin, y voit un outil de “différenciation technologique indispensable pour proposer des produits très techniques que personne d’autre ne fait”. Autrement dit : innover pour rester compétitif dans une guerre économique d’ampleur mondiale.
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