Philippe de Mester, président de la Banque alimentaire du Rhône, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Les chiffres sont brutaux : 36 % de volume distribués en moins sur les cinq premiers mois de 2025. Des stocks historiquement bas. Et pourtant, la demande, elle, ne faiblit pas.
70 000 personnes dépendent chaque année des 136 points de distribution du Rhône, qu'ils soient étudiants, retraités aux pensions modestes, femmes isolées avec enfants. Des profils qui, selon Philippe De Mester, président de la Banque alimentaire du Rhône, "ne cessent de croître". Si on devait résumer en une phrase : la précarité monte, les ressources s'effondrent.
Pourquoi cette pénurie ? Philippe De Mester pointe deux causes structurelles. La première, c'est la mutation des grandes surfaces, qui constituent l'essentiel des sources de collecte. "Elles fonctionnent désormais avec des flux beaucoup plus tendus. Elles nous redistribuent donc moins, puisque nous récupérons ce qu'elles ne peuvent pas vendre." Moins de stocks dormants, moins d'invendus et donc moins à redistribuer. La logique du flux tendu, vertu économique pour la grande distribution, devient disette pour les associations. La seconde cause est moins visible mais tout aussi mordante : des opérateurs privés se sont positionnés sur le créneau de la récupération alimentaire. "Cela nous prive également d'une partie des ressources", explique Philippe De Mester..Un marché s'est formé là où il y avait autrefois un quasi-monopole du monde associatif.
Face à cette double érosion, la Banque alimentaire a dû changer de modèle. Depuis trois ans, elle achète désormais une partie de ses denrées. Mais ce glissement a un coût économique radical. "Lorsqu'on reçoit un euro de don, on peut estimer qu'on distribue une valeur 10 à 14 fois supérieure. Quand on doit acheter, un euro reste un euro. " L'effet levier disparaît et les finances s'épuisent d'autant plus vite.
Que fait l'Etat ?
L'État pourrait pourtant agir. En 2016, on fête le dixième anniversiare, loi Garot avait contraint les grandes surfaces à ne plus jeter leurs invendus. "Par les règles mises en place, l'État peut nous aider à poursuivre notre action", rappelle Philippe De Mester, qui dit être en discussion permanente avec le ministère des Solidarités. Mais les décisions tardent sur les dotations publiques comme sur les leviers réglementaires.
La retranscription intégrale de l'entretien avec Philippe De Mester
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui Philippe De Mester, président de la Banque alimentaire du Rhône. Bonjour, merci d’être venu sur le plateau. La Banque alimentaire du Rhône fête cette année ses 40 ans, 40 ans d’existence. C’est un bel hommage. Honnêtement, est-ce difficile de célébrer cet anniversaire alors que vous traversez une crise importante dans votre histoire ?
Non, ce n’est pas difficile, mais c’est aussi l’occasion de faire sortir un peu de l’ombre cette Banque Alimentaire, qui rend un grand service mais dont la mission reste assez peu connue.
La Banque alimentaire, aujourd’hui, cela représente quoi, si l’on donne quelques chiffres ?
La Banque alimentaire, c’est à peu près 4 000 tonnes de denrées ramassées, collectées, triées et redistribuées sur 136 points dans le Rhône et la métropole, avec le concours d’une centaine d’associations partenaires. C’est donc une très grosse organisation. Cela représente environ 70 000 personnes qui bénéficient de nos services, soit 7,5 millions de repas.
C’est important de le préciser, parce qu’on ne mesure pas toujours l’importance et l’impact de ces chiffres : 70 000 bénéficiaires. Je vous parlais des 40 ans dans ce contexte de crise, parce qu’il y a 36 % de volume distribué en moins sur les cinq premiers mois de 2025, des stocks historiquement bas, et en face, une précarité alimentaire qui continue de grimper. Comment gérez-vous cela au quotidien sur le terrain ?
Effectivement, la période est assez difficile, et ce, de manière générale pour l’ensemble des associations qui s’occupent d’aide alimentaire, et nous au premier chef, puisque nous sommes le service qui permet à ces associations de fonctionner.
Pourquoi cette diminution ? Nous collectons essentiellement auprès des grandes surfaces et des plateformes agroalimentaires. Celles-ci ont modifié leur modèle et fonctionnent désormais avec des flux beaucoup plus tendus. Elles nous redistribuent donc moins, puisque nous récupérons ce qu’elles ne peuvent pas vendre. Nous avons donc de moins en moins de ressources.
Par ailleurs, des organismes privés se sont positionnés sur ce marché de la récupération, ce qui nous prive également d’une partie des ressources. C’est donc un modèle devenu difficile.
Depuis trois ans, face à cette situation de dégradation continue de la quantité de denrées collectées, nous avons commencé à acheter des denrées. Mais le modèle change complètement. Lorsqu’on reçoit un euro de don d’une puissance publique ou d’un mécène, on peut estimer qu’on distribue une valeur 10 à 14 fois supérieure. Quand on doit acheter, un euro reste un euro. Le modèle change donc totalement.
Le modèle change complètement. Vous parliez aussi des financeurs publics. Vous avez beaucoup moins de visibilité sur leur engagement. Aujourd’hui, quel message adressez-vous aux élus ?
Notre principal mécène, c’est l’État. À travers les moyens de fonctionnement, la prise en charge de certains frais, mais aussi la mise à disposition de denrées, il constitue notre principal soutien.
Dans la période actuelle d’incertitude budgétaire, les décisions tardent à venir. Nous ne savons toujours pas, par exemple, quel sera en 2026 le montant de la dotation que nous recevrons de l’État.
Concernant les collectivités, nous avons un soutien assez fidèle de la Métropole de Lyon, de la Ville de Lyon, ainsi qu’un peu du département. Mais là aussi, avec les élections municipales, les décisions ont tardé à être prises. Nous sommes donc actuellement en attente de réponses concernant ces contributions.
J’ai vu que, dans les prochaines semaines, vous vouliez organiser une table ronde avec le maire de Lyon, Grégory Doucet. Est-ce une façon de célébrer les 40 ans ou aussi un cri d’alerte ?
C’est surtout pour célébrer les 40 ans. Le cri d’alerte, je le pousse aujourd’hui, parce que nous sommes dans l’incertitude. J’espère que d’ici notre table ronde, prévue à la mi-septembre, la situation sera réglée. Je vis dans cet espoir.
Cette table ronde vise plutôt à poser la question suivante : 40 ans après, où en sommes-nous concernant l’aide alimentaire ? Nous constatons que la précarité ne cesse d’augmenter et que les personnes ayant besoin d’aide sont chaque année plus nombreuses.
Les populations étudiantes, les personnes âgées ou retraitées à faibles revenus, les femmes isolées avec enfants : tous nos partenaires nous disent que ces situations ne cessent de croître.
La vraie question est donc : notre système actuel tient-il encore la route ? Faut-il inventer de nouvelles façons d’agir ? C’est cela que nous allons mettre sur la table.
En fait, ces 40 ans sont une célébration. On fête 40 ans d’existence, avec tous ces bénévoles qui aident tous ces bénéficiaires. Mais cet anniversaire pose aussi une question : l’existence même de la Banque alimentaire n’est-elle pas, quelque part, l’aveu d’un échec collectif ? Autrement dit, ne devrait-elle pas ne pas avoir à exister ?
Sans aucun doute. Mais elle a aussi été créée pour répondre à un besoin qui n’était pas couvert. Sur ce point, nous sommes fiers de ce que nous faisons et nous espérons pouvoir continuer à rendre ce service aussi longtemps qu’il sera nécessaire.
De toute façon, il y aura toujours une part de la population en difficulté.
Mais l’État peut-il influer sur les nouvelles méthodes des grandes surfaces, notamment ?
Bien sûr. Par des voies réglementaires. C’est ce qu’avait déjà fait la loi Garot en interdisant, par exemple, aux grandes surfaces de jeter des aliments.
Ensuite, elles se sont adaptées pour jeter moins. Mais bien sûr, par les règles mises en place, l’État peut aussi nous aider à poursuivre notre action.
Donc l’État peut agir concrètement ?
Bien sûr. D’ailleurs, nous sommes en discussion permanente avec les autorités centrales, notamment avec le ministère chargé des Solidarités, sur ces sujets.
En tout cas, nous vous réinviterons peut-être en septembre pour faire un point et voir où nous en sommes. Bravo et merci d’être venu sur le plateau de 6 minutes chrono. Pour plus d’informations, rendez-vous sur Lyon Capitale. À très bientôt. Merci beaucoup.
Merci à vous. Au revoir.
