Cimenterie de Montalieu-Vercieu ©Vicat

Isère : le cimentier Vicat fait un pari à plus d'un milliard pour enfouir son carbone

À Montalieu-Vercieu, la plus grande cimenterie de France rejette chaque année plus d'un million de tonnes de CO2. Le groupe familial isérois Vicat veut capter ce carbone et l'enterrer sous la Méditerranée.

Sur les bords du Rhône, à Montalieu-Vercieu, une cheminée fume sans interruption depuis 1922. En dessous, un four rotatif chauffé à 1 450 degrés avale charbon, biomasse et déchets broyés. Il produit chaque année 1,3 million de tonnes de ciment, soit près de 7% de la production française. Et presque autant de CO2. Cette usine iséroise figure ainsi parmi les cinquante sites industriels les plus émetteurs du pays.

Son propriétaire n'est pas un géant anonyme. Vicat reste une entreprise familiale, fondée en 1853 à Vif, près de Grenoble, par le fils de l'inventeur du ciment artificiel. Le groupe est aujourd'hui coté en Bourse, mais son capital demeure aux mains de la famille. En 2020, il a même rapatrié son siège de Paris à L'Isle-d'Abeau, en Nord-Isère. Autrement dit, un fleuron industriel local, désormais rattrapé par sa propre empreinte carbone.

Un tuyau de 300 kilomètres jusqu'à la mer

Pour effacer ces émissions, Vicat prépare un projet hors norme, baptisé Vaia. L'idée : capter le CO2 à la sortie des cheminées de Montalieu-Vercieu, soit 1,2 million de tonnes par an. Une usine de captage de quatre hectares viendrait se greffer sur le site existant.

Le carbone liquéfié partirait ensuite vers le sud. Les partenaires du projet, la société de pipelines SPSE, la filiale d'Engie Elengy et le gestionnaire électrique RTE, comptent reconvertir un ancien oléoduc. Ce tuyau, long de près de 300 kilomètres, acheminerait le CO2 jusqu'à Fos-sur-Mer. De là, il serait enfoui dans le sous-sol marin de la Méditerranée. En réutilisant une infrastructure existante, les industriels espèrent réduire fortement la facture.

Car la facture, précisément, donne le vertige. Vicat prévoit d'engager entre 600 et 900 millions d'euros de fonds propres. Le coût total de la chaîne atteindrait entre 1 et 1,5 milliard d'euros. Le groupe ne s'y risquera pas sans argent public. Son PDG, Guy Sidos, le répète : "sans subventions européennes et françaises, le projet ne verra pas le jour". À ce jour l'entreprise a déjà obtenu la subvention Innovation Fund de l'organisme européen CINEA de 150 millions d'euros et de la subvention française Grands Projets Industriels de Décarbonation. La décision finale n'est pas attendue avant fin 2027, pour une mise en service espérée en 2030.

Le coût du carbone, nouvel aiguillon

Pourquoi un tel effort maintenant ? Parce que le carbone coûte de plus en plus cher. Depuis 2005, le marché européen impose aux industriels de payer pour leurs émissions. Toutefois, les secteurs les plus exposés, dont le ciment, recevaient jusqu'ici des quotas gratuits. Ces quotas disparaissent progressivement entre 2026 et 2034. En parallèle, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, entré en vigueur le 1er janvier 2026, taxe désormais les importations de ciment, d'acier ou d'aluminium.

Autrement dit, la décarbonation n'est plus seulement une affaire d'image. Elle devient une question de survie économique. Au prix actuel du marché, entre 70 et 100 euros la tonne, une usine qui rejette 1,2 million de tonnes de CO2 voit sa note grimper d'année en année. Pour Vicat, capter ce carbone, c'est éviter de le payer.

Le calcul reste toutefois périlleux. En effet, le groupe s'est fixé un autre cap : réduire sa dette d'ici fin 2027. Investir près d'un milliard tout en se désendettant relève de l'équilibrisme. À ce jour, seule la Norvège exploite une unité comparable de captage et de stockage.

Le projet pionnier "Longship" prouve la viabilité technique et écologique du captage de 400 000 tonnes de CO2 par an à la cimenterie Norcem et de son enfouissement sécurisé sous la mer du Nord. Cependant, ce retour d'expérience grandeur nature met en lumière une équation financière très tendue : le projet est pour le moment impossible à rentabiliser sans subventions. Sur un coût global estimé à 2,1 milliards d'euros, l'État a dû en financer près de 1,4 milliard.

D'ici fin 2027, Vicat devra donc trancher, subventions en main ou pas. De cette décision dépendent l'avenir de la plus grande cimenterie de France, ses emplois nord-isérois, et un modèle que toute l'industrie lourde observe. Le ciment de Montalieu a bâti routes et ponts pendant un siècle. Il joue désormais sa place dans le suivant.

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