Jusqu’au 18 juin, la 11e édition du Festival du Cinéma Chinois en France passe par Lyon et s’installe au Pathé Bellecour et au cinéma les Alizés à Bron. L’un des temps forts du festival sera la diffusion du dernier film de guerre d’Ao Shen, Le studio photo de Nankin (2026). Succès commercial en Chine l’été dernier, il a été choisi pour représenter la Chine aux Oscars de mars 2026. Notre critique.
C’est sous le prisme de la photographie que le réalisateur Ao Shen raconte le massacre de Nankin perpétré par les Japonais pendant 6 semaines en décembre 1937. On suit Chang, postier de la ville qui, se faisant passer pour un employé du studio photo de quartier pour survivre, développe les images des crimes de guerre des soldats japonais confiées par Ito, un photographe de l’armée impériale.
Le propriétaire de la boutique, caché avec sa famille dans le sous-sol, lui apprend toutes les techniques du développement photo, dans une relation de maître à élève. Personnage timide et peu courageux, Chang parviendra pourtant à sauver des familles, à manipuler l’armée japonaise dans le but de faire sortir ces pellicules photos de la ville et montrer au monde entier les horreurs commises sur son peuple.
La présentation de l’horreur sans filtres
Le film ne cherche pas à masquer l’horreur, il la montre au grand jour et la déploie même crescendo au fur et à mesure qu’il progresse. Si le massacre de Nankin est peu connu en Europe, il reste encore aujourd’hui un traumatisme immense pour la Chine durant lequel 300 000 civils ont été exécutés, noyés, pendus, violés… Ici, il ne s’agit pas de faire deviner le crime de guerre au spectateur, mais de l’afficher frontalement par la destruction des corps, les cris, les actes sordides perpétrés sur des nourrissons.
Une technicité remarquable
Pendant 2h20, l’œuvre nous tient en haleine, nous faisant passer par l''horreur, la colère, la frustration et quelques rares fois, par un sentiment de justice, et ce grâce à un travail technique absolument fascinant. Les scènes de combat sont travaillées avec précision, les plans au drone laissent entrevoir la surpuissance de l’armée japonaise dans la conquête de la ville. Même les scènes calmes du studio photo permettent de vivre des moments de répit intime avec des plans très resserrés et courts sur chacun des mouvements des personnages. Tels des clics de photo, on entre dans ces scènes comme dans une sphère coupée de l’horreur du monde de l’extérieur.
Un récit nationaliste et faible en nuance
Si l’œuvre est inspirée de l’histoire vraie et héroïque de Luo Jin, apprenti au studio photo de Nankin qui a compilé et fait exfiltrer des photos au péril de sa vie, la romantisation naturelle produite par le film laisse peu de place à la nuance. Le film se concentre sur le point de vue chinois, dépeignant chaque Japonais comme un monstre cruel exempté de toute compassion. Dans un contexte actuel où les relations entre la Chine et le Japon se détériorent, le film n’hésite pas à démanteler le discours propagandiste de l’amitié sino-japonaise déployé pendant la guerre et rappelle qu’elle ne sera jamais possible. Plus qu’une œuvre de mémoire, c’est aussi une œuvre qui sert un discours politique patriotique.
L’usage de la photographie et de l’information comme morale
La manière d’utiliser la photographie pendant la guerre est traitée de plusieurs manières durant le film.
Le photographe japonais Ito voit son art comme un outil au service de la guerre et de la propagande lors de prise de photo des massacres pour galvaniser les troupes ou lors de la réalisation de “photos d’amitiés” mises en scène de force auprès de civils chinois pour l’empereur japonais. Malgré tout, il reste incompris de ses propres alliés : les militaires japonais critiquent la lenteur de la prise d’une photo en contradiction avec une arme traditionnelle qui se recharge bien plus rapidement qu’un appareil photo ne recharge ses pellicules. Son utilité dans l’armée est remise en question une fois, le commandant chef lui ordonnant de tuer un homme avec cette phrase “tu ne fais qu’appuyer sur ce détecteur et jamais sur la gâchette” rappelant que les photographes ne sont que des observateurs et non des acteurs.
A l’inverse, pour Chang et son maître Lao Jin, la photographie leur permet de résister et de survivre face à l’oppresseur. Le savoir-faire chinois devient une nécessité dont les Japonais ont besoin et qu’ils sont incapables de reproduire. Lao Jin rappelle une fois Chang à l’ordre sur le sérieux de leur mission : “Tu ne développes pas que des photos, tu développes notre vie… nos cinq vies”. À la fin, les photos sont remises à un journaliste anglophone qui permet l’extraction des photos et leur diffusion à l’international.
Dix ans plus tard lors des procès de Tokyo, les photos du studio de Nankin utilisées en l’honneur de l’empire Japonais deviennent la preuve de ses massacres aux yeux du monde.
Au-delà de la visée mémorielle et historique de l’œuvre, Ao Shen nous invite à reconsidérer la place centrale de la preuve photo et de la nécessité de l’information lors de la répression de civils alors même que la documentation des exactions chinoises portées sur le peuple Ouïghour reste faible.
Le studio photo de Nankin, de Ao Shen. Dimanche 31 mai à 19h au Pathé Bellecour
Le Festival du Cinéma Chinois
Créé en 2011 à l’initiative du Centre culturel de Chine à Paris et du groupe Pathé, le Festival du Cinéma Chinois en France permet d’offrir au public français, une visibilité sur les films culte et les sorties récentes du cinéma chinois. Cette année, il célèbre le 120e anniversaire de la naissance de Fei Mu, considéré comme le réalisateur le plus important du cinéma précédant la révolution communiste de 1949.
Cette année, il est possible de découvrir le cinéma sinophone au travers de quatre sections principales : nouveautés, films classiques, documentaires et cinéma virtuel.
On retrouve ainsi des films classiques mélodramatiques renommés comme La Divine (1934) ou encore Les enfants de Chine (1935). Mais aussi un cinéma moderne et touchant avec des films récents comme Viva la Vida (2024) et My friend Andrei (2026).
Festival du Cinéma Chinois. Jusqu’au 18 juin. Places entre 6 et 10 euros.
