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“Nous ne cessons d’inventer la civilisation qui décivilise”

Incivilités, écrans, angoisse des enfants, solitude : dans un nouvel essai, Boris Cyrulnik analyse les fractures de notre époque et appelle à réinventer les liens qui nous unissent.

Il a échappé à la Gestapo enfant, théorisé la résilience et n’a jamais cessé d’observer le monde avec la précision du clinicien et la sensibilité du poète. À 88 ans, Boris Cyrulnik, neuropsychiatre reconnu dans le monde entier, signe un nouvel essai aussi alarmant qu’espérant : Au saccage des petits bonheurs (Odile Jacob). Son diagnostic est sans appel : depuis les années 1990, les rituels qui nous permettaient de “nous côtoyer agréablement” s’effondrent. Les incivilités explosent, les enfants sont anxieux, les femmes pensent au suicide, les liens s’effilochent. “Nous ne cessons d’inventer la civilisation qui décivilise.” Derrière ce paradoxe, il y a les écrans, le sprint permanent, la dilution des récits communs et, plus profondément, l’érosion de ce ciment invisible : “Ces rituels, en apparence insignifiants, sont en réalité le ciment du vivre-ensemble.” Pourtant, Boris Cyrulnik ne cède jamais au pessimisme. Puisque après chaque catastrophe, dit-il, une renaissance invente de nouveaux rituels. Et parce que pour lui, “la seule prédiction fiable c’est l’imprévu et celui-là appartient aux poètes”.

Lyon Capitale : Vous titrez votre livre Au saccage des petits bonheurs. Qu’est-ce qui vous a convaincu que ces petits bonheurs étaient vraiment en danger ?

Boris Cyrulnik : Le petit bonheur, c’est le plaisir de se côtoyer, même quand on n’est pas forcément intimes. Les manières de se présenter, de parler, l’attention à l’autre, la manière de s’habiller, tout cela constitue une forme de langage préverbal. J’ai bien vérifié auprès de mes amis linguistes, notamment Alain Bentolila : avant 3 ans, les enfants comprennent beaucoup de choses, mais n’ont pas encore accès à la parole. Ils se préparent à la parole. Or, les petits rituels de civilisation – s’inviter à boire un café, respecter le tour de parole, ne pas mettre ses pieds sur la banquette en face – sont une manière de se préparer à cette parole. Ces rituels, en apparence insignifiants, sont, en réalité, le ciment du vivre-ensemble et c’est ce ciment-là qui s’effrite depuis quelques générations. On se bouscule, on n’a plus ce plaisir d’être bien ensemble, parce qu’on ne respecte plus ces rites de civilisation.

Vous faites une différence entre culture et civilisation. Pouvez-vous expliquer cette distinction ?

La culture ce sont les lois et les grandes techniques qui organisent la société, comme la construction des bâtiments. La civilisation, ce sont les rites d’interaction qui nous permettent de nous côtoyer agréablement. Ce n’est pas la grande civilisation – l’Empire sumérien, la civilisation maya –, c’est vraiment la civilisation des mœurs au sens de ce que décrit le sociologue Norbert Elias. Et ce qui me frappe, c’est que nous ne cessons d’inventer la civilisation qui décivilise. Grâce à l’école pour tous, qui diffuse le savoir, nous provoquons une récitation monotone où l’on n’entend plus rien. Grâce à la démocratie, qui donne la parole à tous, nous ne parvenons plus à décider. Grâce aux merveilleuses communications techniques, les réseaux sociaux structurent des sociétés claniques où chacun déteste son voisin. C’est le paradoxe permanent de la civilisation.

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