Constituée de vidéos d’artistes internationaux, Regards sensibles touche au cœur, abordant des sujets politiques et sociaux avec une grande force émotionnelle. À découvrir absolument !
Réalisée sous le commissariat de l’Allemande Tasja Langenbach, figure emblématique de l’art vidéo en Europe, Regards sensibles est l’une des trois expositions à voir actuellement au MacLYON.
Elle dévoile 28 vidéos parmi les 170 qu’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ont collectionnées auprès d’artistes du monde entier dès 1996, constituant la plus grande collection privée d’art vidéo en France, et qu’ils viennent de léguer au musée.
Tasja Langenbach nous propose une traversée de différents états émotionnels, révélant le regard que trois générations d’artistes posent sur le monde, ses réalités sociales, économiques et politiques avec également des œuvres qui ne sont que pure exploration poétique.
De formats très variés, beaucoup d’entre elles ont en commun de faire émerger des corps qui, dans la force comme dans la vulnérabilité, disent tout d’une humanité en prise avec la solitude, l’ennui, la peur, la souffrance, la douleur, la violence mais aussi la plénitude, la contemplation et la résilience.
Imaginée tel un refus de ce qui détruit peu à peu notre capacité à être au monde – le scrolling qui fait défiler sur nos écrans des vidéos de manière compulsive et anxiogène –, la scénographie offre des espaces feutrés et amples pour que le public se sente à l’aise, créant une ambiance qui appelle à une concentration extrême et nous plonge dans une autre temporalité car oui, ici, il faut prendre du temps pour regarder, comprendre et ressentir.
Beaucoup de pépites et un coup de cœur pour Evangelía Kranióti
Parmi le nombre incroyable de pépites, on remarque celle qui démarre le parcours et donne le ton : Boytime de Gillian Wearing filmant à la manière d’un documentaire quatre jeunes garçons de la classe ouvrière invités à rester assis et immobiles pendant une heure.
Le visiteur éprouve sa propre capacité à se laisser embarquer dans un temps long afin de saisir leur changement de comportement au travers de gestes infimes et de mouvements du corps.
Explorant un travail sur la mémoire des lieux, Ohne Titel (Nürnberg) de Katinka Bock montre, par le geste silencieux, les mains d’un artiste affleurant les aspérités d’un mur sur lequel fut gravé un symbole nazi disparu aujourd’hui mais dont l’empreinte rappelle une période violente.
Pour répondre (avec humour) à l’agitation absurde des mégapoles, Klara Lidén se met en scène dans The Myth of Progress en se déplaçant lentement dans les rues de New York, utilisant le Moonwalk de Michael Jackson tandis que dans l’autre sens, en arrière-plan, défilent immeubles et autoroutes gigantesques.

Sigalit Landau, Barbed Hula [extrait], 2000 – Vidéo, couleur, son. Durée : 1'52"(en boucle). Collection Isabelle et Jean-Conrad Lemaître
On adore ici le jeu visuel et chorégraphique ! Dans l’impressionnant Barbed Hula, l’Israélienne Sigalit Landau fait tourner autour de son corps un cerceau de fil barbelé creusant des blessures dans sa peau qui évoquent la souffrance engendrée par les frontières territoriales.
Tout aussi politique et très esthétique, Cayuco de Marcos Ávila Forero met en situation plusieurs personnes (dont lui-même) qui traînent une barque en plâtre sur une route reliant la frontière algérienne au nord du Maroc, près de l’enclave espagnole de Melilla, sur la côte méditerranéenne.

Marcos Ávila Forero, Cayuco [extrait], 2012 – Vidéo, couleur, son. Durée : 54’39’’. Collection Isabelle et Jean-Conrad Lemaître © Adagp, Paris, 2026
Au fur et à mesure qu’elles avancent, la barque se délite et laisse sur le goudron des traces blanches comme autant de passages tentés ou échoués de migrants clandestins.
Mais l’œuvre qui nous a profondément bouleversé est Ecstasy Must Be Forgotten (l’extase doit être oubliée) de la Grecque Evangelía Kranióti, un petit chef-d’œuvre de 30 minutes, un condensé de théâtre, cinéma et documentaire.
Puisant dans un précédent projet qui explore le carnaval à Rio de Janeiro et les luttes politiques au Brésil, elle suit le parcours de Luana Muniz, militante transgenre, dans sa quête très émouvante de sens et d’identité, nous plongeant dans des univers fantasques, religieux et festifs qui révèlent sa solitude et sa fragilité comme celles d’autres marginaux autour d’elle.
Le film est monté comme si chaque plan était une scène de théâtre, où se côtoient le flamboyant et le non-dit, les visages et les corps surgissent dans le noir ou la luminescence cernés par une caméra à fleur de peau. Elle nous rapproche de la douleur sourde de Luana qui, derrière son maquillage ultra coloré et sur la chanson La Vie en rose, espère encore trouver l’amour !
Regards sensibles – Jusqu’au 12 juillet (à voir en même temps que Jean-Claude Guillaumon Encore lui ! et Giulia Andreani, Peinture froide) au MacLYON – mac-lyon.com
