Éducation : Comment aider mon enfant sous emprise ?

Dès le plus jeune âge, l’enfant peut être en proie à des liens toxiques et tomber sous emprise. Quels sont les signaux d’alerte ? Certains enfants sont-ils plus vulnérables face aux manipulateurs ? Comment les parents peuvent-ils les aider ? Explications.

La construction de l’enfant se fait en partie par imitation. De ses parents, de ses professeurs, de ses amis… S’inspirer des autres est tout à fait naturel, cela donne des repères et aide à grandir. À l’adolescence, le jeune puise de plus en plus ses références parmi ses pairs, ce qui lui permet de s’éloigner du modèle parental et de s’émanciper. Ces attitudes sont saines tant que le jeune ne renie pas ses propres valeurs et ne perd pas son libre arbitre.

De la séduction à la violence

Les personnes manipulatrices n’ont pas toutes le même visage. Il peut s’agir d’une figure d’autorité, d’une personnalité un peu charismatique, comme un enfant populaire qui a une cour autour de lui. Le manipulateur peut aussi se faire plus discret et avancer masqué pour prendre l’autre dans ses filets. Mais tous suivent le même procédé. “Celui qui exerce son emprise commence par accaparer l’attention de sa proie. Cela peut se faire par de la flatterie, de la séduction, des promesses de petits cadeaux – un goûter, un jeu, un bracelet – ou de privilèges, comme une place à ses côtés dans le groupe, souligne Saverio Tomasella, docteur en psychologie clinique, psychanalyste et auteur du livre Amour fusion. Un parent toxique peut promettre à son enfant qu’il sera le préféré. Une fois que le jeune est sous emprise, on lui demande certaines contreparties : adopter un style vestimentaire ou un langage particulier, adhérer à une idéologie… Cela peut aller très loin, comme avoir des relations sexuelles non consenties. Si l’enfant cherche à se sortir de l’emprise, il risque de subir toutes sortes de représailles : moqueries, culpabilisation, menaces, humiliations, maltraitance…” “Quand elle était en primaire, ma fille Juliette avait une amie qui semblait très gentille, rapporte Astrid, sa mère. Puis Juliette a commencé à se plaindre d’une grande fatigue. Elle semblait inquiète, n’avait plus envie d’aller à l’école. On a appris plus tard que son amie la forçait à faire certaines choses, comme porter son cartable, lui donner ses affaires d’école, se dénoncer à sa place, fouiller dans les affaires de la maîtresse… Si Juliette refusait, elle menaçait de la couper de ses autres amies en leur disant qu’elle les critiquait, ce qui n’était pas vrai.”

L’enfant vulnérable

Les enfants et les adolescents sont par essence vulnérables. En pleine construction, ils ont parfois peur d’être rejetés, et veulent faire plaisir pour être aimés. Cela ne pose pas de problème tant qu’ils arrivent à prendre position et ne renient pas ce qu’ils sont. Mais lorsqu’un jeune cherche à tout prix à être reconnu au risque de s’oublier, il devient la cible idéale d’une personne ou d’un groupe toxique. Saverio Tomasella explique : “Un enfant a besoin de ressentir un sentiment d’appartenance et d’avoir un cadre et des repères humains. Si ses parents sont peu présents, que ce soit physiquement ou psychologiquement, s’ils ne prennent pas le temps de s’intéresser à lui et qu’ils ne lui offrent pas un environnement éducatif clair, l’enfant peut aller chercher ailleurs cette reconnaissance et se laissera plus facilement impressionner par une personne convaincante. Également, le caractère des enfants ultrasensibles – très à l’écoute, empathiques, craignant les conflits – les rend plus vulnérables au phénomène d’emprise.” Tout changement de comportement doit alerter le parent. L’enfant s’isole, semble déprimé. Il peut devenir nerveux, agressif. Il n’est pas rare qu’il change totalement son look ou sa manière de s’exprimer… “Les conséquences peuvent être lourdes, comme des résultats scolaires en chute libre, l’enfant qui sèche les cours, développe des troubles du sommeil ou du comportement alimentaire. Bien souvent, il s’enferme dans le secret, refuse de répondre aux questions… Il arrive que l’on constate des blessures inexpliquées. Chez les adolescents, on assiste parfois à une consommation d’alcool, de drogue, des relations sexuelles précoces…”, ajoute le psychanalyste.

Favoriser le dialogue et apprendre à s’opposer

En amont, les parents ont un vrai rôle à jouer pour armer leur enfant face aux manipulateurs. En premier lieu, il s’agit d’être présent et respectueux de ses besoins. Cela évitera qu’il soit dans une quête éperdue de reconnaissance, prêt à tout pour se faire aimer. Le lien que le parent aura développé avec son enfant lui permettra aussi de déceler plus facilement certains signes d’alerte. “Le parent doit tenir bon sur son cadre éducatif, recommande Saverio Tomasella. Plus il sera solide, moins l’enfant ira chercher des limites ailleurs. En revanche, il ne s’agit pas de tomber dans l’autoritarisme. Le parent encourage un dialogue ouvert et bienveillant pour que l’enfant se sente libre d’exprimer ses opinions, de faire part de son désaccord et d’aborder certaines de ses expériences ‘à risque” (comme fumer, boire…) sans crainte. Cela lui apprendra à ne pas obéir aveuglément.” L’enfant doit comprendre que dire “non” ne coupe pas le lien. Cela lui permettra de s’affirmer à l’extérieur avec moins d’appréhension. Il ne s’agit pas pour le parent de faire l’impasse sur ses limites éducatives. Simplement l’enfant doit comprendre que s’il s’oppose, cela ne déclenche pas un cataclysme. Le thérapeute recommande de faire des petits jeux de rôle à la maison. “Par exemple, le parent se met à la place du professeur auquel l’enfant n’a pas su dire non. L’enfant s’entraîne à dire non, avec des phrases que l’on a élaborées avec lui. Il peut même mettre ses deux mains en avant en guise de stop, pour donner plus de force à son discours. À partir de 8 ou 9 ans, on aborde clairement avec l’enfant le phénomène d’emprise et ses différentes étapes afin qu’il apprenne à le repérer et à s’en protéger.”

Valoriser son enfant

Un enfant qui a une faible estime de lui est davantage exposé. Doutant de sa valeur, il risque de se laisser mener par les actes et les pensées d’autrui, qui lui semblent bien plus intéressants que les siens. Puisqu’il n’a pas confiance en lui, il s’en remet à quelqu’un d’autre pour décider à sa place. Tous les prétextes doivent être saisis pour nourrir la confiance en soi de son enfant. “Toutes les réussites sont à souligner, qu’elles soient scolaires, créatives, sportives, amicales… On valorise certains comportements de l’enfant, comme sa générosité, sa bienveillance… On encourage ses passions, ce qui aura aussi le mérite de remplir sa vie, afin qu’il n’y ait pas un vide qui ferait appel d’air. Et on n’hésite pas à vanter les prises de position de son enfant, son originalité, ses goûts bien spécifiques. De quoi lui permettre de s’affirmer et de tenir tête à autrui”, conseille Saverio Tomasella.

Agir avec tact

Si l’on soupçonne son enfant d’être sous emprise, il est nécessaire d’agir avec tact. On évite de critiquer frontalement son soi-disant ami, car cela pourrait avoir l’effet inverse de celui recherché. On souligne plutôt certains comportements inappropriés afin de faire comprendre le dysfonctionnement de la relation. “Quand on questionnait Juliette, elle se renfermait, se souvient Astrid. On commençait à se douter que cela venait de son ‘amie’, car elle avait mal au ventre à chaque fois qu’elle était invitée chez elle. On a fini par rencontrer la maîtresse. Cela a été déterminant. Elle a dit à Juliette qu’elle commençait à percevoir les manipulations de son amie et qu’elle allait être très vigilante. Cela a mis des mots sur le malaise de notre fille et lui a confirmé que la situation n’était pas normale. La maîtresse a aussi fait en sorte de les séparer le plus possible, ce qui a permis à Juliette de se faire de nouvelles amies et de prendre de la distance vis-à-vis de sa copine. L’année suivante, elle les a mises dans des classes séparées.” “On peut par exemple mettre en évidence tout ce qui va mieux quand son enfant n’est pas en présence de la personne toxique. On valorise ses autres amis. On peut aussi lui dire franchement : ‘Depuis que tu fréquentes cette personne, je te trouve plus nerveux. J’ai l’impression que tu es sous sa coupe et cela m’inquiète. Si tu as besoin, on peut en parler, je suis là pour toi’”, recommande le psychanalyste. Il est très important d’intervenir, même avec un ado, car c’est sa santé mentale et/ou physique qui est en jeu. Si le parent se sent dépassé, il ne doit pas hésiter à se faire aider par un psychologue ou une association.

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