Regis Neyret, 40e « Grande Gueule » de Lyon Capitale (n°422, mars 2003)

Régis Neyret, patrimoine lyonnais

Neyret, Patrimoine Lyonnais

Lyon a perdu son « Monsieur Patrimoine », Régis Neyret, qui empêcha en 1959 Louis Pradel de raser une partie de Saint-Jean pour faire passer l’autoroute et qui fut le véritable artisan du classement à l’Unesco du cœur historique de la ville trente ans plus tard. Ancien journaliste, il a longtemps tenu une chronique dans Lyon Capitale, et nous avait accordé en 2003 un entretien « Grande Gueule » que nous republions aujourd’hui.

Régis Neyret passait pourtant pour un homme de consensus, un modéré à la lyonnaise aujourd’hui célébré par tous… C'est même lui qui avait inventé le terme de "lyonnitude" ! Mais il n’aimait pas cette réputation, y voyant une œuvre de "récupération" de la part de l’institution contre laquelle il s’est beaucoup battu, comme il nous l’expliquait dans cet entretien mémorable et dans lequel il anticipe avant tout le monde le développement touristique de la ville. Pour la photo, il avait mis sa veste à l'envers, comme pour désacraliser le monument qu'il était déjà. Pour l'équipe de Lyon Capitale, il était un ami qui nous a accompagné jusqu'au bout de sa bienveillance. Il avait d'ailleurs créé avec Jean-Michel Daclin l'association des lecteurs de Lyon Capitale, soutien décisif des premières années du "journal des esprits libres". Au fil des ans, il nous aura apporté d'innombrables coups de pouce, apportant par exemple sa caution morale pour notre installation dans les locaux historiques de la rue Puits Gaillot, auprès d'un propriétaire (logiquement) dubitatif sur nos garanties financières de l'époque. Même lorsque ses déplacements sont devenus plus difficiles, il faisait une apparition au lancement de nos différentes éditions, s'intéressant jusqu'au bout à tout ce qui pouvait être imprimé. Lyon a perdu son "Monsieur patrimoine". Et Lyon Capitale un ami fidèle.

 

Lyon Capitale n°422, du mercredi 16 au mardi 22 avril 2003

Entretien avec Régis Neyret, journaliste militant

Régis Neyret sauve Saint-Jean en 1959, participe en 1998 au classement de la ville au Patrimoine mondial et ne cesse d’être un observateur critique de la vie lyonnaise. Mais cette “institution vivante” est, on le sait moins, un autodidacte, “bac moins 1”, dit-il. Comme il “aime la création qui dure”, Neyret a lancé des journaux dont Résonances, Bref Rhône-Alpes, Lyon Gourmand. Il tient une tribune mensuelle dans nos colonnes, fluide et directe.

Lyon Capitale  : Que faites-vous dans cette rubrique grande gueule, vous, le roi du consensus ?

Régis Neyret : Je n’aime pas être considéré comme le roi du consensus. Dans les deux passions que j’ai eues, la presse et la valorisation du patrimoine, il faut parfois savoir l’ouvrir pour imposer des idées neuves. Je me suis beaucoup battu avec Pradel, qui voulait faire une autoroute dans le Vieux Lyon. À l’époque, il m’appelait “le jésuite vert”. Et en 1996, quand on a lancé le projet de classement à l’Unesco du site historique de Lyon, on s’est foutu de notre gueule, à Paris et à Lyon ! Après, c’est vrai, quand on a gagné contre l’institution, on devient institutionnel ! Mais je m’estime indépendant des politiques, des mafias (rires) et des réseaux... même si j’appartiens à beaucoup de réseaux. Grande gueule, pourquoi pas ?

Pourtant tout le monde vous aime, vous n’avez pas d’ennemis...

C’est entièrement faux. J’ai eu des ennemis ! J’ai même été tricard pendant deux ans au Progrès du temps de Lignel. Mon nom ne devait plus être cité.

Aujourd’hui, sur quel sujet vous emportez-vous ?
Le tourisme. La ville commence à s’ouvrir mais ne s’est pas adaptée aux besoins des touristes. C’est notre côté provincial, ça m’énerve ! Il y a 5.000 chambres hôtelières à Lyon, dont seulement 250 en “une” étoile. Tout est concentré sur le tourisme d’affaires alors que les séjours de week-end ont doublé en 5 ans. L’offre pour les familles est insuffisante. Et il n’y a qu’un seul bouchon authentique ouvert le dimanche ! Je pense heureusement que des jeunes qui ont des couilles vont s’investir pour répondre à la demande.

"Gérard Collomb sera le premier maire à rendre les berges aux Lyonnais alors que ses prédécesseurs ont cédé les fleuves aux voitures."

Pour vous, l’enjeu touristique n’est pas pris en compte à Lyon...
C’est trop lent et chacun dans son coin. J’ai une colère particulière contre l’absence de politique globale des musées à Lyon. Il y a une douzaine de gestionnaires différents pour une vingtaine de musées, et aucune entente entre eux ! Les Lyonnais et les touristes n’en ont rien à faire de savoir si une expo est payée par la Ville, le Conseil général, la CCI ou la Région ! Ils veulent juste connaître ce qu’ils peuvent voir. Aujourd’hui, il y a deux expos géniales à Lyon, les Inuits au musée Guimet et Winthrop au palais Saint-Pierre et on n’a pas été foutus, pour des raisons de boutiques, de faire un dépliant commun, une promotion commune... Mais c’est en train de changer : l’Office de tourisme de Bruce Redor se bouge. Et je me félicite qu’il y ait globalement une vraie politique à l’international. C’est tout à fait nouveau, avec des moyens, et je tire mon chapeau à Monsieur l’adjoint ! (Jean-Michel Daclin, ndlr)

Comment jugez vous les politiques locaux ?
Ce qui me frappe c’est qu’en dehors de Noir, issu du tissu local, on n’a pas, depuis Herriot, donné naissance à de grands politiques à la fois accrochés à leur ville et de stature nationale. Millon aurait pu. Mais dans la région, les Alpins s’en sortent mieux que les Lyonnais, avec Barnier, Gaymard... C’est normal qu’on pense à eux pour la présidence de Rhône- Alpes : j’aime bien Anne-Marie Comparini, mais elle n’a pas de surface nationale !

Que pensez-vous des deux premières années de Gérard Collomb ?

Il a une proximité avec le peuple que n’avait pas Raymond Barre. Il faut qu’il essaye de réussir avec ses atouts, en faisant réellement de la concertation. C’est idiot d’avoir donné le nom de l’abbé Couturier à la passerelle Saint-Georges sans consulter les conseils d’arrondissement et de quartier. C’est justement sur les points de détail qu’il faut concerter. Au contraire, sur les grands projets comme les berges du Rhône, il doit s’agir de décisions politiques assumées. Avec la salle 3000, les berges sont le plus beau projet de Collomb. C’est ça qui marquera, il sera le premier maire à rendre les berges aux Lyonnais alors que ses prédécesseurs ont cédé les fleuves aux voitures.

"Plus de la moitié du budget du ministère de la Culture est réservée à des opérations dites “nationales” parce qu’elles sont parisiennes !"

Qui admirez-vous à Lyon ?

J’aime les gens qui ont inventé leur métier. Guy Darmet, Thierry Frémeaux et aussi Marie Rigaud (1), qui s’est faite “inventrice de festival”, ou encore Jean-Luc Chavent qui a créé son titre fiscal “conteur de rues”. C’est aussi pour ça que j’ai aimé le démarrage de Lyon Capitale.

Sur qui lanceriez-vous une tarte à la crème ?
Pas sur Luis quand même, le bouclier humain, car ce qu’il a fait est courageux... mais à côté de la plaque ! (Luis Miguel Fuste, un lyonnais parti en Irak comme bouclier humain volontaire face à l’intervention américaine, venait de faire la « une » de Lyon Capitale, ndlr). Par contre je regrette que Patrice Béghain, l’adjoint à la Culture et au Patrimoine n’ait aucune politique de patrimoine : il n’en a jamais parlé en deux ans de pouvoir. Ma déception est à la hauteur de ce que j’attendais car il a écrit l’un des meilleurs bouquins que je connaisse sur le patrimoine. Peut-être que cela ne l’intéresse plus ou qu’il n’a pas de moyens, mais, dans ces conditions, ce qui me choque le plus, c’est qu’il garde le titre ! Je trouve excellente l’arrivée des Beaux-Arts aux Subsistances mais je regrette que Béghain ne renouvelle pas le contrat de Klaus Hersche, une pointure internationale.

Qu’est ce qui vous irrite de façon récurrente ?
L’omnipuissance de Paris. Nos impôts payent le déficit de la RATP, des grands musées parisiens, de l’Opéra, de La Villette... Plus de la moitié du budget du ministère de la Culture est réservée à des opérations dites “nationales” parce qu’elles sont parisiennes ! L’inégalité entre Paris et le reste de la France est cent fois plus importante que toutes les inégalités qui pourraient naître d’une décentralisation. Ce qui m’insupporte aussi c’est qu’on est dans un monde où on veut trop de sécurité sur tout. C’est un bon alibi soit pour dépenser beaucoup d’argent soit pour ne rien faire du tout. Aujourd’hui, pour des raisons de sécurité, on ne peut avoir de vraies friches culturelles ou autres. Pour éviter une catastrophe tous les 50 ans on emmerde beaucoup, beaucoup de gens ! A force, c’est toute une génération qui ne pourra rien faire. On ne peut plus sortir des normes !

"Une des choses dont je suis le plus fier dans ma vie c’est d’avoir inventé deux mots : la “lyonnitude”, inspirée de la négritude de Senghor, et les “rhônalpins”"

Et dans la vie courante ?

Il y a un truc que je ne supporte pas, ce sont les sigles ! Les ZAC, ZEP, ZPPAUP, POS, PLU, PSMV, etc. Une langue qui ne fabrique pas des mots et qui traduit tout en sigles est en train de mourir. C’est une démission. C’est une façon de se séparer des autres. L’anglais nous domine, car les Américains passent leur temps à inventer des mots... que l’on reprend. La langue française se meurt, elle a trop de règles. On n’en a rien à foutre qu’un mot soit dans le dico ou pas ! Une des choses dont je suis le plus fier dans ma vie c’est d’avoir inventé deux mots : la “lyonnitude”, inspirée de la négritude de Senghor, et les “rhônalpins”, que j’ai inventé dans un article de Résonances en 1966. Les communiqués de la Région parlaient alors des “habitants de Rhône-Alpes”. Les “rhônalpins” ont mis 30 ans avant d’entrer dans le dictionnaire !

En quoi consiste votre “lyonnitude” ?
La lyonnitude, c’est notre caractère fondamental fait d’une certaine pudeur. En ce sens, Baptiste Jacquet, votre chroniqueur des “Nuits Mobiles”, est vraiment anti-lyonnais (rires).

Que pensez-vous de l’expression “Lyon ville internationale” ?
Je préfère “Myrelingues”, le nom que Rabelais a donné à Lyon, car c’était “la ville des myriades de langues”. On y parlait le bressan, le savoyard, l’italien, l’allemand... Au début du XVIe, Lyon était une vraie ville internationale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ce n’est que du discours. Il faut arrêter de se comparer à Barcelone ou Milan, qui sont des capitales européennes. Turin est à notre taille. Le risque de viser trop haut, c’est d’aller de déceptions en déceptions...

Si vous aviez le pouvoir qu’en feriez-vous ?
Je fusionnerai les 55 communes du Grand Lyon pour plus de lisibilité. Marseille a très bien réussi cela, il y a cinquante ans. Les gens habiteraient Lyon-Oullins, Lyon-Vénissieux, Lyon- Presqu’île... J’avais dit ça à Hernu qui m’a répondu : “C’est une très bonne idée, je me vois bien maire de Lyon- Villeurbanne !” (rires)

Que regardez-vous à la télévision ?
Je n’aime pas la télé. Je n’ai pas vu tomber la statue de Saddam et je ne m’en porte pas plus mal. J’ai besoin de lire, de cinéma, de peinture, de théâtre. Je suis né avec Gutenberg et mourrai avec. Mais de temps en temps, pour me détendre, je regarde “Buffy contre les vampires.”

Propos recueillis par Philippe Chaslot et Raphaël Ruffier

  1. Guy Darmet est directeur de la Maison de la danse, Thierry Frémaux directeur de l’Institut Lumière, Marie Rigaud animatrice du festival de Pérouges.

 

“Je suis né avec Gutenberg et je mourrai avec. Mais pour me détendre, je regarde Buffy contre les vampires.”

 

 

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